20 janv.
2016

Tournai : Henri Sanctorum à l'école des sorciers ? (2)

Tournai n'est pas Poudlard et Henri n'est pas Harry mais... Maximilien, lui, semble être un religieux intégriste !

Le procès.

En août 1640, la réconciliation intervient entre l'évêque Maximilien et le vice-nonce. Le prélat tournaisien reconnait (enfin) l'autorité du Saint-Siège. Dès lors, le vice-nonce Richard Pauli-Stravius l'absout des peines décrétées contre lui, mais aussi contre l'official et le promoteur qui ont également fait soumission. L'affaire est confiée à l'official de Cambrai et au doyen de l'église métropolitaine qui sont nommés juges apostoliques.

C'est donc à Cambrai qu'on va aborder le fond de l'affaire. Parmi les intervenants, le promoteur, est l'homme d'église qui, dans la juridiction ecclésiastique, tient le rôle qu'exerce un procureur du Roi dans une juridiction laïque tandis que l'official est le juge ecclésiastique délégué par l'évêque pour exercer, en son nom, la juridiction. 

Le 3 octobre 1640, l'acte d'accusation est dressé : à charge de Sanctorum, on découvre des accusations contre sa personne qui portent sur son caractère et ses fréquentations, une accusation d'hérésie et de magie en raison des livres qu'il possède et une accusation de sorcellerie suite à la découverte de papiers trouvés dans ses poches lorsqu'il fut jeté en prison par les officiers de l'évêque de Tournai et d'hosties qu'il avait achetées.

Les accusation contre sa personne le décrivent comme un homme "mal vivant, jurant et blasphémant" ayant enlevé sa femme avant son mariage. Tous les témoins interrogés par le promoteur ont décrit, au contraire, un homme d'une réputation de respectabilité. En leur compagnie, il a été cherché sa futur épouse, en tout bien, tout honneur, dans sa famille. Il n'y a jamais eu d'enlèvement, les jeunes gens vivant séparément, dans le respect des convenances, jusqu'à la nuit de noce. En ce qui concerne ses fréquentations, on lui reproche la rencontre avec un prêtre vagabond qui lui aurait consacré des hosties dans le village d'Havinnes, celle avec un soldat italien qui avait une réputation, parmi ses collègues, de devin et celle avec un voleur, nommé "Blanche Tête", qui avait été pendu parce qu'il faisait "commerce avec le diable". Tout cela fut démenti par ses supérieurs hiérarchiques du Mont-de-Piété, par son curé et ses amis religieux (Henri Sanctorum était au mieux avec les Jésuites). Il apparut rapidement que sa réputation était inattaquable.

L'accusation de magie et d'hérésie porte principalement sur la découverte du livre écrit par Théophile de Viau, poète libertin, une œuvre d'un auteur condamné au bannissement en France, un ouvrage que beaucoup de Tournaisiens possèdent à l'époque. On reproche à l'accusé d'avoir aussi commandé d'autres livres suspects mais, selon Sanctorum, ceux-ci n'étaient que des traités de philosophie. L'homme apparait en effet comme un esprit curieux des nouveautés et des débats intellectuels de son temps.

L'accusation de sorcellerie repose uniquement sur les papiers suspects trouvés dans ses poches, sortes de formules magiques à porter par les hommes ou les animaux malades. Ces billets étaient écrits en français, en latin, en italien et en flamand. Il déclare les avoir eu en poche car il s'agissait d'un aide-mémoire pour ses confessions auprès de l'évêque qui l'avait convoqué à l'hôtel de l'Etoile. D'autres étaient des "billets de lombard" (pour rappel, Henri Sanctorum était employé comme prêteur sur gages au Mont-de-Piété) composés de formules pieuses invoquant les saints pour la guérison d'un mal. Ses défenseurs font remarquer qu'à Tournai, les Bénédictins distribuaient, eux aussi, de tels billets pour guérir les fièvres. Concernant les hosties, il fit remarquer qu'il les avait achetées au profit de personnes pauvres qui ne pouvaient se les payer. Ce n'est pas, non plus, parce qu'il avait fait une neuvaine pour une jeune fille malade et que celle-ci avait été guérie qu'on pouvait le suspecter de sorcellerie. Pour ses défenseurs, l'homme avait preuve, au contraire, d'une grande piété, en toutes circonstances.  

L'acte d'accusation se vida de sa substance et le procès n'apporta aucune preuve qu'Henri Sanctorum fut un sorcier ou un mage, aussi les juges délégués par le Pape décidèrent-ils de le relâcher et de l'absoudre.

Conclusions.

Avec le recul de l'Histoire, on peut dire que ce procès n'entacha pas la réputation d'Henri Sanctorum, un homme finalement modeste dont le nom n'est même pas resté dans la mémoire collective tournaisienne mais qu'il dressa une image bien sombre de Maximilien, le 79e évêque du diocèse de Tournai, un prélat incarnant la mentalité de cette époque, celle de l'esprit de la Contre-Réforme, du Concile de Trente, celle d'un souffle nouveau qui voulait restaurer, à tout prix, la "pureté des mœurs" et, surtout, donner à l'Eglise une réputation irréprochable faisant d'elle un bastion du pouvoir.

Ce procès nous fait aussi voir Maximilien comme un prélat imbu de sa personne, ne reconnaissant aucune autorité, ni civile, ni religieuse, un homme uniquement obsédé par un but à atteindre : "laver plus blanc que blanc" ! 

Plus positivement, Maximilien fut aussi l'évêque qui commanda, pour sa cathédrale, deux œuvres au peintre Pierre-Paul Rubens : "Le Triomphe de Judas Machabée" et "La Délivrance des Ames du Purgatoire", livrées vers 1635 et payées par les deniers des Tournaisiens. Le premier tableau, qui se trouve actuellement dans le musée de Nantes, a été "volé" par les Révolutionnaires français en 1794 lors de leur présence destructrice du patrimoine dans la cité des cinq clochers. La Belgique a déjà introduit, auprès de l'Etat français, de nombreuses demandes de restitution mais celui-ci fait la sourde oreille préférant garder les trésors acquis par le pillage des hommes de Napoléon Bonaparte ou des Révolutionnaires lors de l'occupation de pays ou de régions. Les responsables français vont même jusqu'à évoquer le fallacieux prétexte que la Belgique n'existe que depuis 1830 ce qui, à leurs yeux, est suffisant comme argument pour ne pas restituer des œuvres acquises durant "la période française". Déplorons également l'extrême mollesse dont font preuve nos dirigeants dans ce dossier et, une fois encore, remarquons que pour eux, Tournai n'est pas Bruxelles, ni Anvers ou Liège.

L'évêque Maximilien Villain fut aussi celui qui restaura le château de Wez-Velvain en 1615, un lieu qui sera ensuite occupé par les séminaristes dans le courant de la seconde moitié du XVIIe siècle.

(sources : "Le procès d'Henri Sanctorum, Magicien et Sorcier, Tournai 1639-1641" étude de Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, alors Chef de Travaux à l'Université Catholique de Louvain, parue dans le tome III des "Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai" aux pages 33 à 55 - Cet article reprend le thème d'une communication présentée par l'auteur au Congrès de la Société d'Histoire du Droit dans anciens pays picards, flamands et wallons, qui s'est tenu à Tournai en mai 1973. Recherches personnelles en ce qui concerne la reconstitution de la biographie de l'évêque Maximilien Villain).

S.T. janvier 2016.

Commentaires

Intéressant de voir qu'il existait quand-même une certaine justice qui pouvait donner raison à un citoyen ordinaire contre un évêque.

Écrit par : Olivier | 20/01/2016

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Votre réflexion est intéressante, Olivier, car il ne faut surtout perdre de vue qu'à cette époque les évêques et archevêques étaient choisis parmi la noblesse. Dans le cas présent, Maximilien Villain de Gand est le fils d'un noble gantois, le baron de Rassenghien. Ce dernier était le gouverneur de la Flandre française, capitaine général de villes comme Lille et de châtellenies comme Orchies ou Douai, il était également le gouverneur d'Artois. Qu'était donc le pauvre Henri Sanctorum face à ce prélat de si haute lignée : "un pot de terre contre un pot de fer". La sentence prononcée par les juges religieux de Cambrai prend encore de plus plus de valeur !

Écrit par : Serge l'Optimiste | 21/01/2016

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Il s'agit visiblement d'un procès politique. Ceux qui portent l'accusation et ceux qui défendent l'accusé ont sans doute des visées plus large que le cas du malheureux Henri Sanctorum (quel nom !) L'évêque s'étant rendu désagréable à beaucoup de monde, peut-être certains ont-ils trouvé dans ce procès l'occasion de le rappeler à plus de modestie. Sanctorum aura eu de la chance dans son malheur...

Écrit par : Olivier | 23/01/2016

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