18 janv.
2016

Tournai : Henri Sanctorum à l'école des sorciers ?

Tournai n'est pas Poudlard et Henri n'est pas Harry !

Un procès du XVIIe siècle.

Après avoir récemment étudié une mystification survenue au XIIIe siècle, nous nous penchons sur un procès qui eut pour cadre la cité des cinq clochers et se déroula entre 1639 et 1641, ceci grâce à une étude réalisée par Marie-Sylvie Dupont-Bouchat parue en 1982.

Qui est Henri Sanctorum ?

C'est un homme respectable et bien considéré à Tournai, travaillant au Mont-de-Piété, cet organisme de prêts situé à la rue des Carmes. S'il est nulle part fait référence à sa date de naissance, on sait, par contre, qu'il a épousé, en l'église Notre-Dame, le 17 avril 1634, une Gantoise du nom d'Isabelle Lamzoettte, une jeune fille venue dans la cité des cinq clochers pour apprendre le français. On apprend également que le couple a eu trois enfants : Pierre, baptisé le 8 avril 1635, Guillaume, le 8 septembre 1636 et Jean, le 17 janvier 1638. Henri Sanctorum est un homme cultivé qui connait plusieurs langues : le français, le flamand, l'italien et le latin. Il est certifié par le curé de Saint-Jacques, Jacques de Castillon, qu'il est un bon chrétien fréquentant régulièrement les sacrements et un membre de la confrérie de la Vierge.

Que lui est-il reproché ?

Nous sommes à l'époque de la répression de la sorcellerie dans une région alors gouvernée par les Archiducs Albert et Isabelle. Les tribunaux civils pourchassent tout individu soupçonné de s'adonner à la sorcellerie tandis que les autorités religieuses, dans le but de restaurer "la pureté des mœurs" et de "christianiser en profondeur" tentent d'extirper ces relents de superstition et de magie toujours présents parmi la population. Un homme est à la base de ce procès : l'évêque de Tournai, Maximilien Villain.

Qui est cet évêque de Tournai ?

Jacob Maximilien Villain de Gand, né en 1569, est issu d'une famille de l'aristocratie catholique, il est le fils du baron de Rassenghien. Il a fait des études de philosophie à Douai et en Lorraine et a été ordonné prêtre en 1597. Nommé chanoine en 1613, il jouit d'une excellente réputation au sein du chapitre qui voit en lui un homme pieux et charitable. Dans sa lutte pour la "correction des mœurs", il se montre intraitable et fait preuve d'un tel zèle  qu'il refuse même de se soumettre aux juridictions supérieures : celle de l'archevêque de Cambrai et du nonce apostolique. Le vice-nonce Pauli-Stavius le décrira de la manière suivante : "Sa superbe innée et son ambition de dominer le diocèse l'empêchent de reconnaître l'autorité du Saint-Siège, celle de la nonciature ou de son métropolitain, l'archevêque de Cambrai". Il ignore également le pouvoir du magistrat de la Ville. Il mourra en novembre 1644.

Les origines du procès.

Henri Sanctorum a distribué à tous ceux qui venaient le consulter au Mont-de-Piété des billets pour guérir les fièvres mais a arrêté cette pratique après en avoir été déconseillé par son curé. Informé, l'évêque voit en cela des pratiques de sorcellerie ou de magie et pour le faire condamner, il utilisera tous les moyens pour arriver à ses fins. De plus, Maximilien ne reconnaît pas la juridiction civile mise en place par les Archiducs et il va donc mener, de façon tout à fait abusive, sa propre enquête.

Le déroulement de l'affaire.

En 1639, l'évêque Maximilien dénonce Sanctorum au surintendant des Monts-de-Piété, Coobergher, à Bruxelles Celui-ci suspend le "suspect" de ses fonctions au Mont de Piété de Tournai. Coobergher conseille à Sanctorum de rencontrer l'évêque de Tournai afin de faire amende honorable. Maximilien refuse de le rencontrer et fait auditionner des témoins dans le courant du mois de juin. En juillet, Sanctorum est cité à comparaître pour répondre d'accusation en "matière de foi". A cette époque, on remarque que l'évêque n'évoque pas encore les mots de sorcellerie ou de magie. L'accusé répond à cette convocation, une fois encore, l'évêque refuse de le rencontrer. Sommé de le recevoir par l'archevêque de Cambrai à qui Sanctorum s'est adressé, Maximilien accepte enfin l'entrevue à condition que celui-ci se constitue prisonnier dans les prisons épiscopales. En novembre 1639, dans le cadre de ce conflit et suite à l'emprisonnement, l'évêque est cité à comparaître devant l'archevêque de Cambrai, son supérieur.

Le 14 novembre, le promoteur de Tournai en appelle au Saint-Siège, au pape, au nonce apostolique, à l'auditeur général de la nonciature dans les Pays-Bas, afin de justifier l'emprisonnement de Sanctorum. Il déclare que celui-ci est accusé d'avoir soigné publiquement les fièvres en utilisant des remèdes superstitieux et de guérir des maux de dents en introduisant un chalumeau entre les dents et en prononçant des paroles magiques. On n'est plus, cette fois, sur des accusations en "matière de foi", mais bien en matière de pratique de la magie. Maximilien évoque désormais la "correction des mœurs" proclamée par le pape Clément VIII quelques décennies auparavant. Ces accusations ne vont pas convaincre la nonciature qui échange, durant des mois, avec l'évêque de Tournai une abondante correspondance pour obtenir de multiples justifications.

Refusant de se soumettre aux diverses demandes de la nonciature, le promoteur délivre un nouveau décret d'arrestation à charge de Sanctorum justifié, selon lui, par la découverte d'un livre intitulé "Théophile" et d'un crochet de fer au Mont-de-Piété. Cette fois, l'accusation porte sur la sorcellerie. Le 12 juillet, sous un fallacieux prétexte, Sanctorum est convoqué à l'hôtel de l'Etoile. A peine arrivé, des hommes de l'évêque le molestent et l'entraînent dans un cachot du palais épiscopal. Cette action va déclencher une série de violentes réactions. Tout d'abord, de la part du Magistrat de Tournai (juridiction civile) contre les officiers de l'évêque pour avoir appréhendé, sans mandat, un laïc. Loin de se laisser impressionner, Maximilien en appelle au Roi pour protester contre ce décret. Ensuite, c'est l'évêque de Cambrai qui lance un décret contre le promoteur qui a arrêté Sanctorum sans en avoir référer à son autorité. Le 17 juillet, il lance un décret frappant l'évêque de Tournai d'interdit et le promoteur d'excommunication si le prisonnier n'est pas relâché. Loin de s'exécuter, Maximilien, arrogant et bourru, en appelle à Rome et à Bruxelles. Face à cette attitude, le nonce lance un décret menaçant l'évêque de suspension.

La nonciature en appelle même au Conseil Privé de Bruxelles qui dessaisit l'évêque de l'affaire et ordonne le transfert du prisonnier Sanctorum à la prison des Croisiers. Maximilien s'incline enfin ! Le procès peut débuter.

(à suivre)

(sources : "le procès d'Henri Sanctorum, magicien et sorcier, Tournai, 1639-1641" par Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, étude parue, en 1982, dans les mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome III).

S.T. janvier 2015.

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