12 janv.
2016

Tournai : mystification au XIIIe siècle

La clairvoyance des Tournaisiens.

L'histoire se passe au tout début du XIIIe siècle. Baudouin de Constantinople a perdu la vie en 1206 en affrontant les Bulgares près d'Andrinople.

Des gentilshommes qui l'accompagnaient eurent la vie sauve et revinrent au pays. La plupart d'entre eux étaient désœuvrés, certains vivaient même en ermite. Bertrand de Rains, pèlerin revenu de Jérusalem vivait au sein du bois de Glançon, une forêt située entre Mortagne et Tournai. Il y avait érigé une misérable habitation faite de joncs, de branchages et de genêts à l'ombre d'un grand chêne.

On ne peut déterminer qui en était à l'origine mais une rumeur enfla dans la région, elle disait que Baudouin n'était pas mort et qu'il vivait en ermite pour la pénitence de ses fautes.

Dès cet instant débute une des plus grandes méprises de l'Histoire. 

Le rencontrant dans la forêt, un gentilhomme de Mortagne reconnait en Bertrand, en raison de sa taille et de son air noble, l'empereur de Constantinople. Il ne peut s'empêcher de le lui faire remarquer et l'attitude interdite de l'ermite face à cette constatation conforte le gentilhomme dans son jugement.

La nouvelle va rapidement se répandre et de nombreuses personnes vont aller en forêt de Glançon pour voir de leurs propres yeux cet ermite à la noble allure. Parmi elles, le comte de Namur, Bouchard d'Avesnes et un châtelain de Tournai nommé Evrard Radulf. Tous remarquent l'âge, la taille, le port, la physionomie et même le timbre de voix qui leur rappellent le comte de Flandre et de Hainaut. Comme lui, il porte barbe et longue chevelure (ce qui, ma foi, était l'image qu'offraient d'ordinaire les ermites). Bertrand de Rains eut beau affirmer qu'il n'était pas noble, qu'il n'était qu'un pécheur retiré du monde pour obtenir le pardon de Dieu, il ne parvint pas à convaincre ceux qui voyaient en lui Baudouin de Constantinople.

Arriva le "Blanc Dimanche" (on appelait ainsi le dimanche qui suivait la fête de Pâques), les sympathisants emmenèrent le prétendu Baudouin en ville. Là on lui donna un bain, on le rasa, on lui coupa les cheveux et on lui offrit de précieux vêtements. Véritables cadeaux du ciel pour un homme qui se nourrissait jusqu'alors de baies sauvages et buvait l'eau limpide du ruisseau qui coulait à proximité de sa hutte. Bertrand se prit au jeu et comme le clergé, la noblesse et le peuple ne doutaient pas de son identité, il accepta au plus profond de lui-même de devenir "Baudouin de Constantinople".

D'anciens croisés vinrent le rencontrer et formèrent sa cour. Ces hommes étaient-ils convaincus de l'identité prise par l'usurpateur ou bien avaient-ils choisi de le feindre afin d'obtenir une reconnaissance inespérée au retour de Terre Sainte ?

La cour commença à se déplacer dans toutes les villes du comté de Flandre et fut accueillie à Lille, Courtrai, Bruges, Gand... Une seule cité, fidèle au Roi de France, ne se laissa pas duper. Informés que le pseudo Baudouin se proposait de se rendre en cortège dans la cité des cinq clochers, les Consaux déléguèrent quelques représentants à une lieue des remparts afin d'avertir l'empereur et sa cour qu'ils n'étaient pas autorisés à entrer dans une ville fidèle à Louis VIII. Le "bon" empereur accepta sans protester et partit vers d'autres cieux beaucoup plus accueillants car la conduite affichée par Tournai ne fut pas adoptée par les autres cités.

Bien mal acquis ne profite jamais !

La comtesse Jeanne qui dirigeait le comté de Flandre trouva refuge à Tournai car tous les endroits visités par Baudouin lui devinrent hostiles. De nombreux nobles lui restèrent cependant fidèles : Rasse de Gavre, Gilles de Barbançon, Gauthier de Gistel... Elle se mit en rapport avec le roi de France Louis VIII et celui-ci partit pour Péronnes afin de démasquer l'imposteur. Aux questions de l'évêque de Beauvais, Bertrand alias Baudouin répondit avec pertinence mais lorsqu'on aborda des sujets bien plus précis, l'homme ne put répondre : quelle était la date de son mariage avec Marie de Champagne ?  Quand avait-il prêté allégeance à Philippe-Auguste ? Quand avait-il été fait chevalier ? Bertrand de Rains ou Cordel fut ainsi démasqué, on le condamna à sortir du royaume endéans les trois jours (aujourd'hui on parlerait d'un ordre de quitter le territoire). Comme le font encore aujourd'hui ceux qui reçoivent pareil ordre (qui depuis des siècles reste sans effet), il n'obtempéra pas et fut appréhendé quelques temps plus tard en Bourgogne. On le ramena à Lille où il fut jugé par la cour de la comtesse Jeanne. On le condamna à être promené par la ville monté sur un cheval et ensuite à être pendu entre deux chiens, avec un masque, symbole de l'imposture, à ses pieds. Son corps fut ensuite attaché à la fourche (au gibet) de Loos.

Pendant bien longtemps, le peuple crut qu'on avait sacrifié le bon comte Baudouin, empereur de Constantinople.

Qui était le vrai Baudouin ?

Baudouin de Constantinople, comte de Flandre et de Hainaut, était né en 1171 à Valenciennes, fils de Baudouin V, comte de Hainaut et de Marguerite d'Alsace, comtesse de Flandre. Il part en l'an 1200 pour la croisade en compagnie notamment de Thibaud de Champagne et de Louis de Blois. En 1204, il prend Constantinople dont il est élu empereur avec l'appui des Doges de Venise. Il serait mort à Tarnovo en Bulgarie en 1206 après avoir été fait prisonnier.

D'autres précisions afin d'être impartial.

Le récit qui vient d'être fait est tiré de "L'Histoire de Tournai et de Tournésis" écrite par le Tournaisien Alexandre Guillaume Chotin et parue en 1840. Suivant certaines sources françaises, il est dit que les faits se seraient déroulés en 1225, soit dix-neuf ans après la mort de Baudouin, que l'ermite s'appelait Bertrand Cordel, que Baudouin fut acclamé à Tournai (!!!), que la comtesse Jeanne se réfugia au Quesnoy, que Baudouin avait été reconnu par le roi d'Angleterre Henri III et que son interrogatoire fut conduit par l'évêque de Senlis... 

Tout cela doit nous mettre en garde car en consultant diverses publications et en les mettant en parallèle, il y a longtemps déjà que je me suis fait la réflexion qu'il y avait autant "d'Histoire" qu'il n'y avait d'historiens.

S.T. janvier 2016.

Commentaires

Bonsoir Serge,
Merci pour cette page d'histoire instructive.
Tu sais, chacun raconte son affaire à sa sauce, rien de tel de faire des recherches nous-mêmes, faut-il encore avoir le temps.
Je pense que cela doit être passionnant !
Super, avec ta news, je sais quand tu postes, ou j'oublie !
Bonne soirée pour vous deux, avec toute mon amitié.

Écrit par : Moussse | 13/01/2016

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Un grand merci pour tout les commentaires et autres que vous mettez sur ces pages

meilleurs vœux

Écrit par : DUMOULIN | 13/01/2016

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