12 nov.
2015

Tournai : le mot du soldat, un acte de résistance.

Une cérémonie bien suivie.

Les commémorations du centenaire de la première guerre mondiale semblent avoir ravivé la flamme du souvenir parmi les plus jeunes générations. Nombreux, en effet, étaient les jeunes qui ont participé, ce 11 novembre, aux cérémonies organisées dans la cité des cinq clochers. Leur présence était un prolongement de l'exposition que des élèves des classes supérieures de l'enseignement officiel et libre ont mis sur pied et présenté au Centre du Tourisme "Les Tournaisiens dans la guerre".

Emmenés par l'Harmonie des Volontaires Pompiers suivie d'un détachement de vétérans des hommes du feu, de jeunes scouts portaient un imposant drapeau aux couleurs nationales. Venaient ensuite les porte-drapeaux des associations patriotiques, les autorités communales, les représentants des corps constitués et de nombreux habitants de la cité des cinq clochers soucieux de rendre un hommage à ceux qui ont donné leur vie pour la patrie et qui sont "morts pour l'Honneur et le Droit" pour reprendre la citation gravée dans la pierre du Monument aux Morts.

Ce sont des étudiants de rhétorique de l'Athénée Royal qui ont tout d'abord rappelé le sacrifice de ces jeunes Flamands et Wallons, à peine plus âgés qu'eux, qui, un jour d'août 1914, furent appelés à défendre leur pays face à l'invasion allemande. Certains y laissèrent la vie, d'autres furent gravement blessés, gazés parfois, tous vécurent dans des conditions extrêmement difficiles au sein des tranchées de l'Yser. Prenant ensuite la parole, Rudy Demotte, Bourgmestre de Tournai, a rappelé la mémoire des habitants morts au cours de ce premier conflit : soldats sur le front, civils mais aussi déportés. Il dressa ensuite le portrait de ces citoyens, mus par un élan patriotique, qui entrèrent en résistance comme le firent Gabrielle Petit, Louise de Bettignies et les édiles tournaisiens Edmond Wibaut, Albert Allard, Edouard Valcke... mais également des centaines d'anonymes qui apportèrent, bien souvent au péril de leur vie, une pierre à l'édification de cette victoire commémorée, en ce jour de novembre, pour la 97e fois. Ce sont des élèves de rhétorique du Collège de Kain qui, auprès des monuments respectifs, rappelèrent l'attitude héroïque du Roi Albert et de la Reine Elisabeth restés auprès des soldats pendant ces quatre années de guerre.

La résistance à l'ennemi fait partie de toutes les guerres, elle est inhérente à tous les conflits. Des hommes et des femmes se dressent sans bruit; toujours dans le plus grand secret, pour contrecarrer les plans machiavéliques et les méthodes barbares de ceux qui veulent imposer à un pays, par la force, leur vision de l'avenir.  

Le Mot du Soldat.

La résistance peut prendre de multiples formes : l'espionnage ou le renseignement au profit des forces alliées, le sabotage, la résistance passive qui fut notamment le fait de l'échevin Wilbaut refusant de livrer à l'ennemi la liste des Tournaisiens au chômage, la distribution de la presse clandestine pour informer la population...

Une autre forme de résistance est née dans le courant de l'année 1915 : le soutien du moral des troupes cantonnées sur l'Yser par la création du "Mot du Soldat". Il était en effet important de maintenir un lien entre les hommes défendant ce bout de territoire national et leur famille. C'est le Roi Albert 1er qui, en janvier 1915, émit le vœu de voir la fondation d'un organisme chargé de faire le trait d'union avec les absents, partis au front. Une sorte de lien secret qui unirait famille et militaires.

C'est grâce à deux Pères Jésuites bruxellois que cette œuvre a vu le jour, les R.P. Pirsoul et Méaul. Quelques semaines plus tard, une section locale fut créée à Tournai par le Révérend père Mazure qui passa le relais, en août, à l'abbé Morelle, curé de la paroisse Saint-Nicolas. Ce dernier s'entoura de nombreux bénévoles parmi lesquels Joseph Devred et l'horloger Victor Batt.

Des feuillets-lettres étaient imprimés et remis par des chefs de groupe à ceux qui désiraient correspondre avec un père, un fils ou un époux. Chaque semaine, à jour fixe, de nombreux billets écrits par les proches des soldats étaient récoltés et transitaient par Tournai où on les annotait et les numérotait avant de les envoyer à Bruxelles pour l'expédition au front. Ce transfert se faisait frauduleusement via La Haye en passant par l'enclave belge de Bar-Le Duc.

Rappelons qu'à l'époque la ville de Tournai avait été décrétée par les Allemands "Etapengebied", c'est-à-dire territoire tampon entre zone de guerre et zone pacifiée (occupée). Madame Marthe De Rodere, âgée de 26 ans en 1914, a raconté qu'à Tournai, la tâche consistait à faire passer ces billets au-delà du poste de garde allemand situé au bout de la Drève de Maire, à un endroit où se trouvait un parc avec une auberge et un étang (NDLR : probablement à proximité de chez les Dames de Saint-André).

Curieusement la première grosse entrave au "Mot du Soldat" ne vint pas de l'occupant mais bien du gouvernement belge qui, le 29 juin 1915, décida de l'interdire en qualifiant l'œuvre d'éminemment suspecte. Selon lui, elle trahissait les positions des troupes. Celle-ci se poursuivit néanmoins et la sanction belge fut levée le 1er août à condition que le "Mot du Soldat" véhicule uniquement des nouvelles de la famille et/ou du terroir.

Le 8 août 1916, Joseph Devred est arrêté. Le 31 août, il quittera la prison de Tournai pour celle de Malines. Il fut par la suite envoyé à la prison d'Anrath en Allemagne.

Par malheur, quelques lots de billets furent interceptés à la frontière hollandaise au début de l'année 1917, ceux-ci portaient la mention "TAI" (Tournai). C'est donc vers  la cité des cinq clochers que se dirigèrent les enquêteurs allemands. L'abbé Morelle fut arrêté avec 27 autres collaborateurs. Lors du procès, L'abbé Mazure fut condamné à 2 ans de prison, Joseph Devred à 18 mois, Victor Batt à 12 mois, l'abbé Henri Leroy à 6 mois, Paul Brasseur à 5 mois, Edmond Carbonnelle, Auguste d'Espierres, Victor Honoré, Félix Richeling, Louis Wastraat à 3 mois, Marie Landrieu et l'abbé Alfred Morelle à 2 mois, la chanoine Buisseret à 1 mois. Onze autres personnes furent condamnées à des amendes allant de 100 à 500 marks. En ce qui concerne l'abbé Morelle, il faut savoir qu'une autre condamnation avait été prononcée contre lui pour espionnage et, pour cette accusation, il fut condamné à deux fois dix années de travaux forcés.

Grâce au travail de ces résistants, suivant les différentes sources, entre 12 et 13.000 Mots du Soldat ont pu être expédiés et 6.000 réponses étaient revenues du front.

(sources : témoignage de Mr. Etienne Triaille, neveu de Joseph Devred, paru sur un forum internet consacré au Mot du Soldat, témoignage de Marthe de Rodere, paru dans le livre "Au nom de tous les nôtres 1914-1918", ouvrage publié par les Ecrivains Publics de Wallonie Picarde en juin 2014). 

S.T. novembre 2015

 

09:31 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, 1914-1918, guerre, mot du soldat, résistance |

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