22 sept.
2015

Tournai : Heurs et malheurs au 20e siècle !

On l'appelait "la Belle Epoque" !

Pourquoi a-t-on appelé le tout début du vingtième siècle : la "belle époque" ? Pour ceux qui n'ont pas étudié l'Histoire dans les moindres détails, ces mots suggèrent, en effet, qu'à cette époque tout le monde vivait probablement heureux et ne manquait de rien, que la jeunesse était insouciante et courait de bals en fêtes, d'instants festifs en banquets somptueux. La "belle époque" dans l'esprit de certains ne peut-être qu'une période frivole qu'on évoque toujours avec nostalgie, et pourtant...

Pourtant, la "belle époque" se caractérise avant tout par l'existence de deux classes sociales : celle des nantis qui possédent la presque totalité des richesses et celle des démunis qui survivent dans le plus grand dénuement. Deux parties de la société qui ne se fréquentent pas ou si peu, la seconde étant au service inconditionnel de l'autre ! 

Les membres de la classe dirigeante étaient à la tête d'administrations, d'industries, de gros négoces ou vivaient de leurs rentes dans d'opulentes propriétés, de petits châteaux, de coquettes gentilhommières ou de confortables maisons bourgeoises, tandis que les ouvriers, bien souvent obligés de travailler douze heures par jour pour un salaire de misère, croupissaient dans de sombres quartiers populaires où ils s'entassaient à plusieurs dans des pauvres taudis infestés de rats, lieux privilégiés pour le développement de maladies bien souvent fatales (tuberculose, choléra....). 

Une première détonation !

Le premier conflit mondial allait quelque peu gommer les inégalités, riches et pauvres allaient se retrouver, durant quatre longues années, au coude à coude, pour défendre la patrie. Dans les tranchées, chaque homme était confronté au même ennemi, connaissait la même peur et endurait les mêmes privations. Bien souvent, des patrons sauvèrent la vie d'ouvriers et inversement, des attitudes héroïques qui comblèrent parfois le large fossé séparant les deux classes sociales.  

La ville de Tournai allait sortir profondément meurtrie de ces quatre années de guerre. Le nombre de ses habitants passa de près de 37.500 à la veille du conflit à moins de 35.000 après l'armistice. Près de 400 Tournaisiens, militaires ou civils, avaient été tués. De nombreux immeubles étaient complètement détruits, particulièrement dans la zone Nord de la ville. Excepté le Pont des Trous, sauvé grâce à une intervention de l'administration communale auprès des Allemands, tous les ponts avaient sauté lors de la retraite de l'ennemi. L'économie était exsangue : les carrières du Tournaisis avaient perdu le leadership qui était le leur au début du siècle. Le ciment artificiel, meilleur marché, produit un peu partout dans le monde était venu supplanter la production locale et l'Escaut, fleuve beaucoup trop étroit dans sa traversée de la ville, ne permettait pas aux nouveaux bateaux d'un tonnage de 600 tonnes de naviguer vers la Flandre et la Hollande. Conséquence de cela, les Pays-Bas se tournèrent vers l'Allemagne dont les usines travaillaient à plein régime pour effacer les ruines du conflit. La production d'un million et demi de tonnes de chaux hydraulique et de ciment s'effondra rapidement et avec elle la plus grande partie des 10.000 emplois que procurait le bassin calcaire aux ouvriers de la région avant que n'éclate le conflit. Les décideurs politiques de l'époque ne montrèrent aucun enthousiasme à soutenir les différents secteurs de l'économie et de nombreuses filatures quittèrent la ville pour cet "Eldorado" de la bonneterie qu'était devenue l'attractive zone de Roubaix et Tourcoing. Les finances communales étant au plus bas, ceci peut-être expliquant cet immobilisme des édilités.

Une crise économique majeure

L'Histoire retient le 24 octobre 1929. Cette date qui allait entrer dans l'Histoire sous le nom de " jeudi noir", apporta la preuve que l'économie mondiale était factice, qu'elle n'avait aucun fondement solide, que le moindre papier qui était devenu argent en bourse redevenait du papier sans valeur. L'onde de choc, née à Wall Street, en cet automne de l'année 1929, atteignit la Belgique quelques mois plus tard. La crise toucha de plein fouet l'économie belge. La situation financière de la ville de Tournai qui avait mis beaucoup de temps à se redresser, vacilla ! Des "boursicoteurs" furent ruinés, des propriétaires de maisons ayant pignon sur rue furent obligés de mettre la clé sous le paillasson, le nombre de sans-emploi explosa rapidement. Des familles jusqu'à là à l'abri de la pauvreté connurent la dure expérience des fins de mois difficiles.

Une seconde détonation ! 

En novembre 1914, on pensait avoir vaincu la bête germanique, mais elle n'était pas morte, elle souffrait même d'une profonde blessure infligée par la frustration. Elle attendait avec impatience celui qui la mènerait vers un combat revanchard et trouva ce héros en la personne d'un petit peintre d'origine autrichienne, blessé sur le front de l'Yser, qui rêvait d'un règne de mille ans. Après avoir conquis la Pologne, le 10 mai 1940, Hitler lance ses troupes à travers la Belgique. Les Tournaisiens ne sentirent pas tout de suite concernés. On avait présenté la cité comme une zone refuge vers laquelle de nombreux réfugiés, venus de Liège et de Namur, s'étaient dirigés pour être en sécurité face à l'avance des troupes du Reich. Hélas, durant l'après-midi du 16 mai, d'importantes formations d'avions ennemis déversèrent des tonnes de bombes incendiaires et explosives sur la cité des cinq clochers, la mettant à feu et à sang. Les bombardements durèrent quatre jours et la cité se transforma en un immense foyer visible à des kilomètres à la ronde. Sur les 10.434 maisons que comptait la ville, 5.232 furent détruites ou gravement endommagées. 70% de ces immeubles étaient des maisons de commerce. La cathédrale Notre-Dame avait échappé à l'embrasement total lorsqu'une bombe incendiaire tomba sur la nef, les églises Saint-Quentin, Saint-Brice et Notre-Dame était détruites, Saint-Piat et Sainte-Marie Madeleine gravement endommagées. L'Evêché, l'Hôtel de Ville et les Archives de l'Etat ne présentaient plus que des murs calcinés. La Grand-Place n'était plus qu'un amas de ruines et seuls les murs extérieurs de l'Halle-aux-Draps tenaient encore debout. Avec l'occupation, le calvaire constitué de privations, de vexations, de violences physiques, de déportations dura à nouveau quatre ans !

Un jour de septembre 1944.

Le 3 septembre, vers trois heures du matin, un charrette descend rapidement le boulevard du roi Albert, les Allemands ont réquisitionné pour leur fuite un brave fermier d'Avelain, petit village du Nord de la France pas très éloigné de la frontière. Arrivé au carrefour dénommé aujourd'hui des Résistants, l'équipage emmené par Henri Dupuis est pris sous le feu d'un char américain arrivé par la chaussée de Saint-Amand. Au milieu d'une véritable boucherie, au petit matin, on verra la population dépecer les carcasses des chevaux, avec la certitude d'un festin royal pour un peuple affamé. Peu après 7h30, le drapeau aux couleurs nationales flotte au sommet du beffroi. Si le pont Soyer brûle, incendié par l'ennemi protégeant sa retraite, grâce au courage d'un marinier, Louis De Buyscher qui parvient à éteindre les flammes qui commencent à le dévorer, le pont de Fer est sauvé, tout comme le pont Delwart. Les troupes américaines et anglaises se rejoignent à Tournai où l'accueil de la population est indescriptible. De milliers de poitrines s'exhalent les cris de bonheur de la liberté retrouvée.

Une seconde moitié de siècle plus réjouissante.  

Si le malheur a été omniprésent durant la première moitié de ce vingtième siècle, les jours qui se profilent au moment de la fin de la guerre, le 8 mai 1945, vont enfin apporter la joie tant espérée par les habitants de la cité de Clovis. Le douloureux problème du ravitaillement de la population va cependant encore durer jusqu'à la fin de l'année 1948. Une reconstruction judicieuse effectuée par des auteurs de projets soucieux de reconstituer les gabarits et le style des bâtiments détruits va être rapidement entamée et va se prolonger jusqu'au l'aube des années septante. L'église Saint-Quentin et l'Hôtel de Ville seront terminés peu de temps avant que la Maison de la Culture n'ouvre ses portes sur la plaine des Manœuvres.

Une nouvelle destinée pour la cité.

Peu à peu, Tournai a pris conscience de son rôle de capitale de la Wallonie Picarde. Avant que les penseurs de Gaïa ne viennent leur donner un coup d'arrêt mortel, les plus grands cirques ont planté leur chapiteau sur la plaine des Manœuvres de Médrano à l'Américan Circus en passant par le Cirque de Moscou, PinderAlthoff ou Tony Boltini. De très nombreuses stars de la chanson ont inscrit la cité scaldéenne à l'agenda de leurs tournées de Jacques Brel à Patrick Bruel, en passant par Claude François, Sylvie Vartan, Pascal Obispo, Julien Clerc, Jane Birkin ou encore Salvatore Adamo. Les festivals tant de rock que de musique classique, de philosophie ou d'humour, de cinéma qui dérange ou de cirque international sont régulièrement organisés. La tapisserie possède sa triennale, le sept musées présentent leurs riches collections, le carnaval est ressuscité depuis plus de trente ans, la procession historique déroule son long cortège sans discontinuer depuis l'an 1090 tandis les géants tournaisiens dansent à perdre haleine sur les pavés de la cité. Si son football est en nette perte de vitesse depuis la fusion du Racing et de l'Union, le handball avec l'Estudiantes, le water-polo avec le Cercle des Nageurs de Tournai, le tennis avec le Vautour Tennis Club de Vaulx et le basket avec le Tournai Espoir Femina et le BC Kain perpétuent son nom dans le domaine sportif. Soulignons également que la ville a servi de cadre à de nombreux films et téléfilms, qu'elle a accueilli, en cyclisme, deux arrivées d'étape du Tour de France et est le traditionnel lieu d'arrivée de l'ultime étape de l'Eurométropole Tour.  

Tout cela ne s'est pas fait en un jour et, actuellement, il faut souffrir de la présence d'imposants chantiers pour que Tournai puisse offrir aux visiteurs de demain, le visage d'une ville du passé tournée vers le futur.  

(sources : les éditions du Courrier de l'Escaut de 1900 à 1913, - "Histoire de Tournai" de Paul Rolland, ouvrage paru chez Casterman en 1956 - "Tournai sous les bombes" d'Yvon Gahide, ouvrage paru en 1984 et édité par la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie - "Le jour où ils sont arrivés", édition du Courrier de l'Escaut, ouvrage souvenir publié en 1994 à l'occasion du 50e anniversaire de la libération de la Ville).

S.T. septembre 2015 

19:16 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, guerre, libération, festivals |

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