25 juin
2015

Tournai : les médias tournaisiens (2)

Le journal, témoin de l'évolution de la société.

Au moment où Barthélémy Dumortier porte le "Courrier de l'Escaut" sur les fonts baptismaux, Tournai présente un visage bien différent de celui auquel nous sommes habitués aujourd'hui.

La cité est entourée de remparts et les entrées et sorties se font par des portes fermées à la tombée de la nuit. Au Sud, une imposante citadelle abrite des soldats hollandais. Les voyageurs se déplacent en diligence et les habitants des villages voisins apportent, au marché hebdomadaire, le fruit de leurs récoltes au moyen d'un chariot ou d'un tombereau. La religion est omniprésente dans la vie des citoyens et les églises se remplissent encore aux heures des offices. La navigation sur l'Escaut est rendue difficile en raison de la présence des nombreuses piles supportant les ponts tournants, le fleuve dessine de nombreux méandres et, si l'écluse de Kain existe déjà, elle est caractérisée par son étroitesse. La misère est grande, les familles nombreuses se retrouvent dans les quartiers pauvres de Saint-Brice, Saint-Piat ou Saint-Jean, avec pour conséquence visible : le "tour des enfants trouvés" où bien des mères-célibataires déposent un nouveau-né en espérant secrètement le récupérer un jour. Dans les villages, les fermes possèdent encore des murs en torchis et des toits de chaume.

Misère et illettrisme réservent donc l'accès à la presse à une élite. "Le Courrier de l'Escaut" publie trois numéros par semaine : le dimanche, le mardi et le jeudi. Le tirage est réduit et le prix de l'abonnement est élevé, ainsi, en dehors de Tournai-Ville, il est d'environ 13 florins. C'est le montant du salaire d'un ouvrier en un mois, c'est à peu près le quart de ce que gagne un employé. En francs constants, cela représenterait, pour notre époque, environ 75 euros.

A côté de quelques familles fortunées, des tenanciers de cafés ou des administrations souscrivent des abonnements et permettent ainsi à la clientèle de lire les informations. Les lecteurs découvrent quelques nouvelles extraites de la presse bruxelloise ou parisienne, des informations locales, des avis de sociétés, la publication de l'Etat-civil, les colonnes d'annonces notariales ainsi qu'une mercuriale (NDLR : bulletin reproduisant le cours des denrées alimentaires vendues sur les marchés). Le journal permet aux fondateurs et aux journalistes de faire passer des idées et en cette année 1829, il construit peu à peu les bases de la Révolution de 1830 prônée depuis longtemps par Barthélémy Dumortier. On assiste donc à la naissance d'un journal d'opinion.

Notons au passage un détail d'importance, les articles qui sont publiés ne sont jamais signés, seul apparaît le nom de l'éditeur responsable. Une boite est d'ailleurs placée au bureau du Courrier de l'Escaut, avec une ouverture destinée à recevoir les "lettres et renseignements qu'on aurait à nous communiquer" (sic). Depuis toujours, on appelle cela la protection des sources.

Il bénéficie du soutien bienveillant de la Droite tournaisienne mais va le perdre, en 1832, en prenant cause pour un petit groupe de catholiques unionistes du diocèse et en se permettant de critiquer l'encyclique du pape Grégoire VI. En 1845, on estime le nombre d'abonnés à 153 seulement ! La grande majorité des journaux créés dans la foulée de l'indépendance de la Belgique vont disparaître progressivement, malgré des dépenses élevées (le Trésor prend 50% des recettes brutes du journal), "le Courrier de l'Escaut" survit, mieux même, il devient quotidien le 2 avril 1849. Après la Feuille de Tournai et le Courrier de l'Escaut, deux autres journaux vont faire leur apparition à l'ombre des cinq clochers : "La Vérité", fondée en 1856 et "Le Belge" qui paraît pour la première fois, le jour de Noël de l'année 1857. Particularité de ce dernier venu, il est imprimé sur les mêmes presses que le Courrier de l'Escaut mais est différent de son grand frère. Il est vendu à 5 francs-or l'an pour 18 francs-or pour le Courrier. Il ne s'adresse pas au même public !

Le 2 juillet 1871, "le Courrier de l'Escaut" et "le Belge", celui-ci étant désormais contrôlé par la famille Desclée associée au fils de Barthélémy Dumortier, sont édités par Eugène Wargnies à la rue du Curé Notre-Dame.

Henri J. Desclée (1830-1917) et son frère Jules (1833-1911) sont les fils d'un véritable capitaine d'industrie Henri-Philippe Desclée, avocat, homme politique, ingénieur et entrepreneur de presse.

A Tournai, les journaux se multiplient.

Le 3 décembre 1893, un nouvel hebdomadaire voit le jour : "La Gazette de Tournai et du Tournaisis".

C'est l'époque où un dénommé Joseph Aimable Rimbaut, né le 28 janvier 1859, dont l'imprimerie est établie au Marché-au-Jambon, sort de presse, entre le 4 avril et le 24 octobre 1886, son premier journal : "L'Eclaireur", celui-ci sera suivi de "L'Organe du Tournaisis", libéral démocratique de 1886 à 1892, de "L'Egalité" organe socialiste de 1890 à 1891 et par le "Journal de Tournai et des Cantons" en 1894. Ce dernier journal sera l'ancêtre de "L'Avenir du Tournaisis".

L'Avenir du Tournaisis.

C'est le lundi 24 décembre 1894 qu'est fondé par Joseph Aimable Rimbaut et d'autres personnalités libérales, "L'Avenir du Tournaisis", le quotidien libéral et démocratique de l'arrondissement de Tournai. Il se présente sous un format de quatre pages chacune de cinq colonnes, il se déclare ouvertement rassembleur des forces anticléricales de la région. Joseph Rimbaut en devient rapidement le seul propriétaire. Il décèdera en 1915, sa veuve, Elisa Tricot poursuivra son œuvre jusqu'au jour où elle sera victime d'un bombardement en 1918.

Journalistes et imprimeurs, les deux fils, Marc et Théophile Rimbaut vont succéder à leur mère en qualité de copropriétaires et codirecteurs du journal.

La guerre sur le plan philosophique à laquelle vont se livrer, jusqu'au milieu des années cinquante, les deux journaux tournaisiens concurrents est plus que mémorable. Jamais plus, on ne trouvera des articles aussi incendiaires, aussi insultants voire calomnieux que les comptes- rendus de la vie politique de l'époque à Tournai suivant qu'ils soient publiés dans l'un ou l'autre journal. Ceux des conseils communaux sont des modèles du genre !

A la fin des années quarante "L'Avenir du Tournaisis" tire à 21.000 exemplaires ce qui est absolument remarquable pour un journal à vocation locale. Le journal possède ses bureaux sur la Grand-Place et est imprimé à l'arrière de ceux-ci dans des ateliers ouvrant sur la ruelle de la Grand-Garde. En 1950, lors de la "question royale", sa rédaction prend position contre le retour du roi Léopold III alors que son concurrent, comme le monde catholique, reste fidèle au quatrième roi des Belges. Le 4 décembre 1952, Théophile Rimbaut s'éteint à Bruxelles, il n'a  que soixante ans. Resté seul aux commandes, Marc Rimbaut s'adjoint les services d'un rédacteur liégeois, Jacques Smet. Dix ans plus tard, il cède le journal au directeur du quotidien national "La Dernière Heure", Alfred Brébart, un habitant de Kain. D'abord édité sur les presses du grand journal bruxellois, "L'Avenir du Tournaisis" va perdre son titre et être intégré à "La Dernière Heure" en 1986. Il conserve une page d'actualités régionales et un bureau de rédaction situé sur la place Reine Astrid.

Il fut un temps où les journaux locaux sponsorisaient des évènements régionaux. Tandis que "Le Courrier de l'Escaut" associé à une grande brasserie régionale mettait sur pied un challenge de régularité récompensant les jeunes coureurs cyclistes participant aux courses dans le Hainaut Occidental, "L'Avenir du Tournaisis", grâce à son journaliste sportif, Jean Leclercq, passionné de sport cycliste, mettait sur pied, au début des années soixante, une "course cycliste pour dames internationales" avant d'inscrire au calendrier UCI, durant une dizaine d'années, la course pour coureurs professionnels "le Trèfle à Quatre Feuilles", une épreuve disputée et remportée par les grands noms de l'époque.

Un troisième larron.

Au début des années soixante, un nouveau titre apparaît dans le monde de la presse tournaisienne : "Le Nord-Eclair", émanation d'un journal français que les Tournaisiens désignent au début sous l'appellation : "Journal de Roubaix". Ce n'est pas à proprement parler un journal d'opinion. Il se spécialise surtout dans les faits divers, les reportages sur les fêtes de sociétés, les noces d'or, les réunions d'associations encore florissantes à cette époque et le sport régional, longtemps animé par André Losfeld, passionné de cyclisme et Freddy Gaspardo. Il sera le premier quotidien à publier un maximum de photos et à développer des éditions en couleurs. Longtemps installés dans une galerie commerciale de la rue des Puits l'Eau, ses bureaux vont ensuite déménager au quai des Salines et ensuite sur la Grand-Place, à l'étage de l'ancien restaurant Charles-Quint. Depuis son rattachement au groupe Sud-Presse, certains lui reprochent de "flirter" désormais avec la tentation de tabloïd comme ceux publiés en Grande-Bretagne.

Le Courrier de l'Escaut poursuit son aventure.

En 1954, le journal fête son 125e anniversaire, ses bâtiments situés à l'angle des rues du Curé Notre-Dame et de l'Hôpital Notre-Dame sont reconstruits en style tournaisien, inspiré de l'époque de Louis XIV. Novateur, il est le premier à utiliser, pour sa photogravure, le procédé du burin électronique. En 1957, celui qui dirigeait le journal depuis près d'un demi-siècle, Léon-Pierre Mallié quitte une maison où il a donné le meilleur de lui-même. Jacques Desnerck, docteur en droit, va entamer la métamorphose du quotidien. A partir du 25 octobre 1965, le journal qui paraissait le soir sort désormais le matin et il opère un rapprochement avec le groupe "Vers l'Avenir". Bientôt, le Courrier de l'Escaut qui conserve son titre et ses spécificités sera imprimé sur les rotatives du groupe namurois qui comprend déjà les journaux "Vers l'Avenir" (région namuroise), "L'Avenir du Luxembourg" (région d'Arlon) et le "Courrier de Verviers". La fusion avec le grand groupe de presse wallon sera effective le 1er janvier 1968. Les bureaux déménageront à la fin du siècle dernier à la rue de Paris et ensuite sur l'avenue de Maire. Avec 185 années d'existence, "Le Courrier de l'Escaut " est depuis longtemps déjà, le plus vieux journal de Belgique.

D'autres médias sont ensuite apparus au fil du temps : les radios locales et No Télé.

Dans la foulée de mai 68, une nouvelle forme de culture est née, un vent de liberté d'expression s'est levé. Au début des années septante, les ondes jusqu'alors dévolues aux stations de radios nationales ont été partagées au profit d'expériences nouvelles que furent les radios locales, officialisation de ce qu'on appelait dans le courant des années soixante les radios pirates. Au premier étage de l'immeuble du cinéma Scala, à la rue des Maux, s'installa "Radio-Interim", dont l'émission matinale "Café-Crème" connut une certaine audience. "Radio-Martin" s'installa dans un bâtiment de la rue éponyme... L'expérience fut néanmoins de courte durée, la plupart des émetteurs disparurent ou furent phagocytés par des grands groupes commerciaux et intégrés à Radio-Contact, Energy ou Radio Nostalgie. Elles permirent néanmoins à de jeunes Tournaisiens tels Jonathan Gray ou William Chapman (pour ne citer que les plus connus) d'entamer une carrière d'animateur qui se poursuit encore aujourd'hui. Seule "Pacifique Radio" poursuit cette expérience dans des locaux situés au sein de Tournai Expo, juste à côté des studios de "No Télé".

Dans le courant des années septante, la ville de Tournai a espéré un moment voir s'ouvrir un studio de Radio-Hainaut dans un immeuble de la rue Saint-Martin, plus précisément au sein de l'ilot rénové du Conservatoire de musique. L'espoir a été déçu car une restructuration intervenue au sein de la RTBF a localisé les centres de production provinciaux à Mons et à Charleroi. A cette époque, Tournai était un peu la mal-aimée de la haute direction de notre radio nationale probablement inféodée au pouvoir en place dans les deux grandes villes de la province.

"No Télé".

Que cela ne tienne, si la ville était beaucoup trop éloignée pour les gens de la capitale qui la snobaient, le Tournaisien allait bientôt posséder son antenne personnelle grâce à quelques jeunes férus de nouveaux moyens de communication. Il y a près de quarante ans que Jean-Pierre Winberg et son équipe ont tenté une expérience de télévision locale et communautaire à partir d'un appartement situé au boulevard du Roi Albert où ils montaient les émissions et du relais de Maulde où ils les injectaient sur le câble avec, bien sûr, l'accord du câblodistributeur, le samedi vers 13h. Les progrès seront rapides, de l'image tremblotante d'un pont des Trous en noir et blanc diffusée sur l'air de "Ch'est ainsin dins no ville", No Télé passa rapidement à l'image stable, en couleurs, et déménagera dans les sous-sols de la Maison de la Culture. Ce fut alors les année des grandes émissions : les reportages sur l'incendie du Tournai-Shopping ou sur l'explosion de la station-service du Viaduc, les documentaires remarquables et primés comme "Epouses de Dieu" réalisé par Chantal Notté qui suivit, durant plusieurs jours, la vie de deux jeunes religieuses du Carmel de Kain, les retransmissions des événements locaux dont les derbies entre l'Union et le Racing, les conseils communaux en direct et surtout les émissions communautaires réalisées par des habitants eux-mêmes parlant de leurs espoirs ou de leurs déboires comme dans "la Résidence Marcel Carbonnelle" ou le très célèbre "Faubourg Saint-Martin" et les débordements du rieu de Barges.

Hélas, diront certains, la télévision locale a (trop) vite grandi. Probablement accaparée par des politiciens régionaux qui voulaient, eux aussi, pouvoir paraître à l'écran, soigner leur image et surtout... porter leur message, elle est devenue "la Télévision régionale de Wallonie Picarde", seule échappatoire pour pouvoir subsister, pour ne pas sombrer comme les radios locales avant elle. De Comines à Enghien, de Rumes à Flobecq, si No Télé a gagné en audience puisque la chaîne, désormais installée dans les bâtiments de Tournai-Expo à Kain, couvre un territoire au potentiel de près de 150.000 personnes, elle a perdu son âme tournaisienne, elle a oublié son acte de naissance. Cela résulte de son mode de financement basé sur le paiement par les communes d'un "subside de fonctionnement" équivalent à environ 4 euros par habitant. Si les communes participent financièrement, il est normal pour elles d'en recevoir un juste retour calculé en nombre d'heures de reportages qui doivent leur être consacrées. Un exemple : chaque année, on a ainsi droit, en direct et en différé, pendant près d'une journée, au traditionnel cortège des Géants d'Ath, avec caméras posées au même endroit, commentaires récurrents d'historiens locaux car le cortège d'Ath ne change que très peu (tradition oblige) et à l'interview de passants qui ne peuvent que se déclarer heureux d'être présents à cet événement inscrit au patrimoine de l'Unesco. Seul suspense au sein de ce week-end : le résultat du combat entre David et Gouyasse (le géant Goliath).

"No Télé" comble néanmoins une absence, celle des chaînes nationales trop peu présentes à Tournai sauf lors de catastrophes ou d'importants détournements de fonds.  

La boucle semble bouclée car entre le jeu de boules d'Hérinnes, les centenaires de Comines, le pain d'épice de Blaton ou le Théâtre au Vert de Silly, en regardant les journaux d'informations diffusés en boucle à partir de 18 heures, on a, à nouveau, l'impression de feuilleter "la Feuille de Tournai" et ses infos de sociétés.

(sources : "Le Hainaut Occidental dans le miroir d'un journal régional", ouvrage paru en 1979 à l'occasion des 150 ans du Courrier de l'Escaut - "Biographies Tournaisiennes" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990, édité par la Société d'Archéologie industrielle de Tournai - la presse locale du XXe siècle conservée à la Bibliothèque de Tournai - recherches personnelles).

S.T. juin 2015.

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