23 juin
2015

Tournai : les médias tournaisiens

L'omniprésence des médias.

Si le XVIIIe siècle fut appelé le "Siècle des Lumières", le XXIe restera probablement dans l'Histoire comme celui de "la Communication". Jamais l'information n'a circulé aussi rapidement d'un bout à l'autre de la planète. Nous sommes désormais informés, en temps réel, du moindre événement qui se déroule aussi bien à deux pas de chez nous qu'aux antipodes.

Grâce à Internet, aux chaînes télévisuelles d'informations en continu, à la radio, à la presse numérique, grâce à nos ordis, tablettes ou autres Smartphones..., le moindre bruissement d'ailes d'un papillon est capté pratiquement partout, excepté peut-être dans quelques rares endroits où la civilisation n'a pas encore fait son œuvre, où, comme me disait un ami adepte de bons mots, "la main de l'homme n'a pas encore posé le pied".

Heureux hommes des forêts profondes d'Amazonie, des régions australes et boréales ou des steppes reculées qui vivent encore au rythme des heures, des jours et des saisons ignorant les vicissitudes, les tourments et les perversités de nos sociétés dites, très certainement à tort, évoluées. Pour certains, l'ignorance de l'actualité planétaire n'est-elle finalement pas la source de ce bonheur que tous nous recherchons ? 

Revenons deux siècles en arrière.

La Feuille de Tournai.

Puisqu'il lui faut un point de départ, sans vouloir remonter à la préhistoire, notre rétrospective des médias tournaisiens débutera donc au temps du Sieur Romain Varlé, né à Tournai, le 14 juin 1743. Il est fils et petit-fils d'imprimeur et établit son atelier sur la Grand-Place en 1769. En 1789, l'année de la Révolution française, il reprend l'établissement de la Veuve Joveneau et devient ainsi l'imprimeur officiel de la municipalité tournaisienne. Après avoir fait paraître différents organes dont "l'Observateur Belge", le "Bulletin officiel de l'armée de la République", "Liberté, Egalité, l'an premier de la République" ou "le Belge Français", des publications d'une durée de vie très brève n'excédent pas une ou deux années, il va être à l'origine du premier vrai journal consacré à la cité des cinq clochers : "la Feuille de Tournai" qui voit le jour le 23 octobre 1804. Romain Varlé décèdera quelques mois plus tard, le 12 avril 1805. C'est son fils Maximilier-Romain Varlé qui reprendra le flambeau familial jusqu'à son décès le 29 mai 1818. Différents imprimeurs vont alors se succéder. Pendant de nombreuses années, cette publication sera alors considérée comme un journal d'annonces comportant quelques nouvelles. A partir de 1828, le journal adoptera dans ses pages un ton favorable à la politique libérale et se montrera un opposant au gouvernement hollandais. Finalement repris par Edmond Blanquart, le 31 mai 1879, la publication se départira quelque peu de sa neutralité pour soutenir l'action catholique. Elle cessera de paraître en 1896.

Le Courrier Tournaisien.

Le 1er mai 1827, un autre journal verra le jour, "le Courrier Tournaisien". Il est édité par Josué Casterman, né le 13 mars 1783, fils aîné de Donat Casterman, libraire à la rue aux Rats (actuelle rue Gallait). Cette feuille paraîtra trois fois par semaine mais ne parviendra pas à concurrencer la Feuille de Tournai et sera reprise en 1829 par Jacques Blanquart.

Le "crieur public".

Pour informer le peuple, la presse n'a pas encore pignon sur rue, la plus grande partie de la population ne sachant ni lire, ni écrire, l'information devait lui être transmise de façon orale. La preuve en est que, pour avertir la population tournaisienne de certains événements, l'Administration communale publie, le 7 février 1859, une ordonnance créant la fonction de crieur public. Le plus célèbre d'entre eux, passé dans le folklore de la cité des cinq clochers, sera François Catoire, né le 26 janvier 1830. L'ordonnance stipule que le crieur public devra, toutes les fois qu'il en sera requis, faire à haute et intelligible voix, les cris et avertissements dont il aura été chargé et ce, en divers endroits de la rive gauche et de la rive droite de la ville. Le salaire du crieur est fixé à un franc et cinq centimes pour le tour entier de la ville et soixante-quinze centimes pour la rive gauche uniquement (c'est sur celle-ci que se trouve le centre-ville).

Muni d'un bassin en bronze et d'une mailloche en bois, il ameutait la population en frappant trois ou quatre coups et clamait haut et fort : "On fait à savoir que...". Les anciens tournaisiens nous laisseront comme témoignage qu'en fait , il commençait toujours son message par l'expression "On fait à savoir...". Les jours de minque (arrivée du poisson), il annonçait l'arrivée du poisson par l'expression savoureuse connue des ménagères : "Marééaute". François Catoire est décédé le 22 septembre 1891.

En cette fin de XIXe siècle, les journalistes étaient avant tout les commères qui échangeaient des informations sur les marchés ou dans les magasins et qui les transmettaient à la famille, le soir, à la veillée et plus précisément au moment de l'écrienne, ce noir quart d'heure qui permettait de s'éclairer à la simple lueur de l'âtre afin d'économiser le gaz d'éclairage.

Le Courrier de l'Escaut.

Un homme va véritablement être à l'origine de la presse tournaisienne, il s'appelle Barthélémy, Charles, Joseph Dumortier, il est né le 3 avril 1797. Il est le petit-fils d'un receveur général des moulins et le fils d'un commerçant également conseiller communal . Après des études secondaires à Paris, il revient à Tournai, épouse Philippine Rutteau et se passionne pour les sciences naturelles, particulièrement la botanique. Suivant les traces de son grand-père, il embrasse la carrière politique au sein du parti Catholique. A Tournai, il sera un des chefs du mouvement anti-hollandais et, avec des amis : Mrs de Cazier, Doignon, Dubus, le docteur Bouquelle, l'avocat Olivier Cherequefosse et le notaire Le Roy, il va fonder, à l'automne 1829, le journal "le Courrier de l'Escaut". D'où vient l'origine de ce titre ? Tout simplement parce qu'il existe déjà le Courrier de la Sambre à Namur et le Courrier de la Meuse à Liège. Le premier numéro, issu de l'imprimerie dirigée par Jacques-Antoine Blanquart, située au n° 26 de la rue de Courtrai paraît le dimanche 18 octobre 1829 et porte en éditorial sur la première page la Loi fondamentale. Il stipule que :

"le Courrier de l'Escaut donnera les nouvelles intérieures et étrangères, les actes administratifs et un abrégé des débats à la Chambre. il publiera les inventions et découvertes et tout ce qui pourra être utile au commerce et à l'industrie(...). Il rappellera les souvenirs nationaux et s'occupera de la littérature et des Beaux-Arts (...). Il accueillera avec reconnaissance tous les renseignements d'intérêt public qu'on voudra bien lui communiquer".

Sur les seconde et troisième page de cette édition, deux exemples en donnent le ton :

"Mr le baron de Secus s'est présenté, le 13, aux Petits-Carmes pour faire visite à Mr. De Potter (NDLR : Louis de Potter est le publiciste libéral, considéré par les autorités de l'époque comme un conspirateur, un républicain qui sera porté en triomphe par le peuple au lendemain des journées de 1830). Le vénérable député ne s'était pas muni au parquet d'une permission signée de Stoop : il n'a pu franchir les grilles de la prison; jamais l'iniquité de l'absurde mesure prise tout récemment, ne nous a paru aussi révoltante. Jusqu'à quand donc l'administration continuera-t-elle à prendre en quelque sorte plaisir à se rendre inutilement odieuse".

"La pétition aux Etats-Généraux reste toujours déposée chez Mr. Cherquefosse, avocat, quai Saint-Brice, chez Maître Leroy, notaire, rue du palais Saint-Jacques et au bureau de cette feuille (NDLR : on n'utilisait pas encore le mot journal)".

Le texte de celle-ci est clair :

"Qui de vous ne voit pas avec une profonde douleur cette injuste partialité du gouvernement pour les provinces du nord et cette préférence pour les Hollandais dans la distribution de tous les emplois publics ? Qui de vous ne se trouve pas atteint par ce système d'impôts qui nous écrase, par l'odieuse mouture... ? Qui de vous peut souffrir avec indifférence qu'on veuille nous imposer une langue nouvelle, et cela pour nous hollandiser en tout et partout ?...".

Cette pétition contient en germe le vent de l'indépendance qui soufflera lors des journées de septembre 1830. 

(à suivre)

S.T. juin 2015

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