06 mai
2015

Tournai : l'année 1861 sous la loupe.

En cette année 1861, quelques événements vont retenir l'attention des historiens.

C'est avant tout vers l'actualité internationale que les regards vont se porter. Aux Etats-Unis, le 12 avril, débute la "Guerre de Sécession". Elle oppose les Etats-Unis d'Amérique désignés sous le nom de "l'Union" aux Etats Confédérés d'Amérique, "la Confédération". C'est une guerre entre le Nord et le Sud (Nordistes et Sudistes) qui trouve son origine dans la proposition de loi d'Abraham Lincoln, devenu président en janvier, d'abolir l'esclavagisme. Elle durera quatre ans. En Europe, le 2 janvier, Guillaume Ier (Guillaume, Frédéric, Louis de Hohenzollern) devient le roi de Prusse. Titre qu'il changera en Empereur d'Allemagne en 1871. La France fait face à une importante vague de froid, en janvier, une épaisse couche de neige recouvre le pays et on enregistre des températures de l'ordre de -17° à Calais. L'année 1861 est celle des naissances d'Aristide Maillot, sculpteur et peintre français et de Georges Méliès, un des premiers réalisateurs de films, tous deux nés le 8 décembre. Elle est aussi celle de la mort, le 17 janvier, d'une courtisane célèbre, Lola Montes, de son vrai nom Marie, Dolores, Eliza, Rosanna Gilbert, née en Irlande en 1821, courtisane et danseuse exotique, maîtresse du roi Louis de Bavière, immortalisée dans les années cinquante par l'actrice Martine Carol.

L'actualité nationale est également marquée par cette importante vague de froid qui sévit en janvier. C'est dans notre pays que Victor Hugo termine son roman "Les Misérables". Il avait quitté l'ile de Guernesey, où il s'était exilé et loge désormais à proximité de la butte du lion de Waterloo, un lieu mythique qui lui permet de ressentir parfaitement la fin de l'épopée napoléonienne et de la dépeindre dans son roman.

L'actualité locale est toujours aussi monotone, d'elle, on dirait maintenant qu'elle est un copié-collé de celles des années précédentes, mais on verra que certains sujets vont faire débat et donner du blé à moudre aux journalistes de l'époque.

La population tournaisienne au 31.12.1860 (Courrier de l'Escaut du 6 janvier).

Cette rubrique qui paraît traditionnellement au début du mois de janvier nous renseigne que le nombre d'habitants est de 31.190, en augmentation de 128 unités par rapport à l'année précédente.

On a enregistré au niveau des naissances légitimes : 347 de sexe masculin et 336 de sexe féminin. Au niveau des illégitimes : 36 de sexe masculin et 31 de sexe féminin, soit un total de 750 naissances.

678 décès ont été portés à la connaissance des autorités communales, ils ne comprennent pas les enfants mort-nés et les personnes étrangères à la cité, ils se décomposent en 304 de sexe masculin et 374 de sexe  féminin, soit au total : 678 décès.

Les mouvements de la population ont vu 889 personnes venir habiter la ville et 833 la quitter.

183 mariages ont été célébrés, 152 entre garçons et filles, 12 entre garçons et veuves, 17 entre veufs et filles  et 2 entre veufs et veuves. Il n'y a eu aucun divorce de prononcé.

La vague de froid de janvier.

Celle-ci semble avoir été très rude et elle a fait l'objet d'un court article dont le style fait parfois... froid dans le dos :

"L'hiver qui ne nous ménage pas a déjà fait de nombreuses victimes. Nous ne parlons pas des lièvres asphyxiés sous la neige et des pauvres petits oiseaux que le froid et la faim ont fait périr. Les organes de presse signalent la mort soit de vieillards, soit d'enfants qu'on a trouvés gelés à la campagne" (!).

Le peuple réclame des fêtes (Courrier de l'Escaut du 1er février). 

"Plusieurs Tournaisiens de la localité (sic) se plaignent de l'absence complète de fêtes dans notre ville. Ils n'ont pas réfléchi, sans doute, que presque toutes les grandes familles étaient en deuil. Nous aimons à espérer que l'argent qui, en d'autres circonstances, aurait été consacré à des dépenses de luxe tournera au profit de la charité. Les pauvres souffrent tant cet hiver".

Où va se situer le nouveau "Palais de Justice" ? (Courrier de l'Escaut des 30 janvier, 4 février...).

La localisation du nouveau Palais de Justice fait débat, chacun défend son choix tant au conseil communal que dans le courrier des lecteurs. Jusqu'alors on le voyait s'ériger dans la "Grand'Garde", à côté de la Halle-aux-Draps ou au Becquerelle. A la fin du mois de janvier, un nouvel emplacement fait son apparition : au Marché au Jambon. Les détracteurs font remarquer que ce lieu de construction va occasionner d'importantes dépenses. Il va falloir acquérir la maison Bruyenne, les deux maisons voisines ainsi que celle de la Veuve Allard à la rue des Choraux. Pour la visibilité qui sied à ce genre de bâtiment, il faudra également acheter la propriété du Sieur Campe qui forme l'angle de la rue Tête d'Argent et du Marché au Jambon.

On évoque également de le construire au bout de la place du Parc (NDLR : l'actuelle place Reine Astrid) mais certains trouvent qu'il va rompre la perspective que le lieu offre.

Le 4 février, le journal annonce :

"Le Conseil Communal a dans sa séance de samedi résolu la question si longtemps discutée de l'emplacement du Palais de Justice. Le terrain de la Grand'Garde a été adopté à une grande majorité et nous pensons que la majorité de nos citoyens sera satisfaite de cette résolution".

Un corbillard pour indigents (Courrier de l'Escaut du 11 février).

"Nous avons eu l'occasion de voir l'une des voitures funèbres destinées à conduire l'indigent à sa dernière demeure. Nous pensons qu'il n'existe pas, en Belgique, un corbillard-coupé on l'on puisse placer aussi convenablement le prêtre, l'enfant de chœur et le parent du défunt qui désire l'accompagner jusqu'au cimetière. Nous félicitons vivement l'administration de Bienfaisance d'avoir créé cette bonne constitution qui est toute dans l'intérêt de la moralité, de l'économie et de la dignité de la classe indigente". (NDLR : tout cela transpire une forme de paternalisme de l'époque) !

Débat autour du peintre Louis Gallait (Courrier de l'Escaut des 7 avril et 3 octobre).

"Le retour à Bruxelles de Mr. Gallait, avec un portrait du Saint-Père, qu'il a fait à Rome est ajourné jusqu'à la fin du mois de mai. Mr. Gallait est retenu dans la Ville-Eternelle par l'exécution d'un tableau qu'on dit très remarquable. La toile de l'illustre peintre représente Pie IX distribuant des médailles à l'armée française. Mr. Gallait est resté à Rome afin de peindre d'après nature les hommes marquants qui ont assisté à cette cérémonie. Ce tableau figurera, nous dit-on, à la prochaine exposition d'Anvers.".

"Nos renseignements particuliers nous permettent de vous informer que Mr. Gallait a promis d'exposer dans sa ville natale le chef-d'œuvre qu'il rapporte de Rome. Celui-ci sera exposé en l'Hôtel de Ville durant les fêtes de septembre".

Si les Tournaisiens sont fiers de leur peintre, le journal "l'Indépendant" se permet une critique, pour le moins, acerbe à son égard, on peut notamment y lire :

"Son tableau manqué de l'exposition des corps des comtes d'Egmont et de Hornes est un exemple frappant de la faiblesse de son inspiration. Un artiste doué de la force dramatique nécessaire au peintre d'histoire eût mis en évidence la signification politique de l'événement, il ne serait pas contenté de peindre le fait de l'Histoire, il aurait peint l'histoire du fait. Mr. Gallait s'en est bien gardé, il a montré deux cadavres entourés de quelques hommes inertes".

"Une critique vulgaire et ignorante !", voilà comment est commenté par le Courrier de l'Escaut cet article paru le 23 octobre dans l'Indépendant.

Déjà ! (Courrier de l'Escaut du 4 novembre).

"Le train de Bruxelles qui arrive à 9 heures trente n'est entré en gare que vers onze heures. Ce long retard provient d'un déraillement arrivé au convoi, au sortir du tunnel, en avant de Braine-le-Comte". (NDLR : il n'y avait que des voyageurs et peu de navetteurs à l'époque).

Un départ regretté (Courrier de l'Escaut du15 avril).

"Bruno Renard, architecte, a quitté notre ville l'un des jours de la semaine passée pour aller à Bruxelles. Mr. Renard laissera à Tournay (NDLR : orthographe de l'époque) les plus honorables souvenirs et son départ excitera les plus profonds regrets de toutes les personnes qui ont eu rapport avec lui et ont été à même d'apprécier ses qualités et son talent".

Débat autour de la statue de Christine de Lallaing (Courrier de l'Escaut 24 avril).

Le projet de statue représentant Christine de Lallaing fait débat, l'extrait du courrier d'un lecteur adressé au journal est représentatif de la division qui existe entre certains Tournaisiens :

"Une statue de femme qui ne surmonte pas un monument doit être faite en marbre et non en bronze (...) l'emplacement du parc communal doit être préféré à celui de la Grand'Place (NDLR : orthographe de l'époque)... On aurait dû songer à faire un concours entre les sculpteurs tournaisiens !".

Ce à quoi le journal répond : "Qu'elle soit en marbre ou en bronze, dans le parc ou sur la place, peu nous importe !". Ces propos étaient les prémices de la longue polémique qui allait s'installer entre les autorités communales et religieuses, Christine de Lallaing étant, tout simplement, le symbole du protestantisme à Tournai !

Mécontents de l'administration (Courrier de l'Escaut du 22 septembre).

"Il parait que les jeux populaires qui devaient être l'un de nos principaux attraits de notre kermesse n'auront pas lieu. Les sociétés populaires mécontentes de l'administration communale ont refusé leur concours. Nous serons donc privés du délicieux mât de cocagne et nous ne ferons pas encore, cette année, connaissance avec le spirituel Cochonnet" .

Description d'un champ de foire au XIXe siècle (Courrier de l'Escaut du 25 septembre).

"Les petits théâtres en plein vent abondent cette année sur notre champ de foire mais, jusqu'à dimanche dernier, jour de l'ouverture du Cirque et de l'arrivée du géant, on ne voyait pas ce qu'on appelle en style forain... de grandes baraques (NDLR : aujourd'hui on les qualifie de gros métiers). Certes les Houillères et le travail des porions, le verre filé, les panoramas et dioramas, les chevaux de bois, les pommes de terre frites et les crocodiles ont bien leur parfum et leur mérite mais cela est insuffisant. Le champ de foire semble désert quand il ne possède pas de grosses baraques !".

Ce qui va changer au 1er janvier 1862 (Courrier de l'Escaut du 7 décembre).

"MM les voyageurs sont informés qu'à dater du 1er janvier prochain, le signal de départ ne sera plus donné au moyen de la trompette. Les convois se mettront en marche au premier coup de sifflet du chef de train !". (NDLR : vraiment, on n'arrête pas le progrès !).

Tout ces articles nous donnent une vision de la vie à Tournai en cette année 1861, il y a encore, entre autres, les accidents de charriots, les très nombreuses chutes dans l'Escaut avec le plus souvent des conséquences dramatiques, les accidents du travail, les vols domestiques, les morts foudroyantes, les nombreuses processions et le tirage au sort pour le service militaire.

(Sources : les éditions du Courrier de l'Escaut de l'année 1861).

S.T. mai 2015.

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