22 avril
2015

Tournai : l'année 1860 sous la loupe.

Notre étude chronologique des événements qui marquèrent la vie locale, durant ces dernières cent cinquante années, progresse, nous abordons une nouvelle décade : 1860-1869.

En septembre de cette année 1860, on fêtera les trente ans de l'insurrection qui mèna à l'indépendance de la Belgique.

Au niveau international, le 16 août, les troupes françaises débarquent en Syrie et au Liban afin de protéger les chrétiens maronites contre les exactions des Druzes. Le 6 novembre, le républicain Abraham Lincoln est élu président des Etats-Unis. Il est connu pour son action contre l'esclavage. Notons les naissances de l'écrivain français Pierre Loti (le 14 janvier), de l'écrivain russe Anton Tchekov (le 17 janvier), du peintre belge James Ensor (le 13 avril) et d'un futur président de la République Française, Raymond Poincaré, le 20 août.

Au niveau national, une loi entre en vigueur le 21 juillet, elle abolit les octrois communaux qui étaient jusqu'alors perçus aux entrées des villes. Le 25 août, un procès qui se tient à Charleroi va apporter de l'eau au moulin des mouvements flamingants. Deux hommes, les dénommés Coecke et Goethaels vont être condamnés à mort. Ceux-ci ont été jugés pour meurtres mais l'interprète qui leur avait été assigné s'exprimait en néerlandais et non dans leur dialecte. Condamnés à la peine capitale, ils n'ont pas compris le déroulement des débats et n'ont donc pu correctement se défendre. Le gouvernement reste insensible aux voix qui s'élèvent au nord du pays. Le 20 avril, un des pères fondateurs de notre pays, Charles de Brouckère, décède à l'âge de 64 ans.

Au niveau local, l'actualité continue à ronronner, comme elle en a pris l'habitude depuis une dizaine d'années déjà. Excepté les nécrologies de personnalités qui nous quittent, ce sont, avant tout, les faits divers qui alimentent principalement la chronique locale ainsi que le courrier des lecteurs. Ce dernier nous donne un aperçu des préoccupations des Tournaisiens. 

Pour rappel, nous avons conservé les tournures de phrases des intervenants de l'époque afin de mieux nous imprégner de l'ambiance qui prévalait.

La population tournaisienne (Courrier de l'Escaut du 23 janvier)

Notre rubrique débute par le recensement de la population et on apprend ainsi qu'au 31 décembre 1859, la ville de Tournai compte 51.062 habitants, soit 125 de plus que l'année précédente.

Dans le détail, on dénombre au niveau des naissances légitimes : 579 enfants de sexe masculin et 580 enfants de sexe féminin pour un total de 759, tandis qu'au niveau des naissances illégitimes, on recense 36 enfants de sexe masculin et 39 de sexe féminin.

(Dans ces chiffres ne sont pas compris les enfants mort-nés et ceux domiciliés dans d'autres communes).  

La rubrique des décès enregistre 357 hommes et 298 femmes soit 655 personnes.

845 personnes sont venues habiter la cité des cinq clochers et 899 l'ont quittée pour un autre lieu de résidence. Ceci nous apporte un solde négatif de 54 personnes.

199 unions ont été enregistrées par l'échevin de l'état-civil :

171 mariages entre garçons et filles, 10 entre garçons et veuves, 12 entre veufs et filles et 6 entre veufs et veuves.

Il est à noter également qu'un divorce a été prononcé !

Le tribunal correctionnel (Courrier de l'Escaut du 28 janvier)

Vols, coups et blessures et fraudes aboutissent souvent devant le juge et on peut dire que la justice est loin de se montrer laxiste. Qu'on en juge si vous me permettez l'expression !

"Adolphe D, Florent L et Victor R, jeunes gens d'Antoing ont fait péché de gourmandise, ils ont mordu à belles dents 32 pêches qu'ils ont pêchées (sic) dans le jardin du prince de Ligne. Un jour de prison pour chacun.

Ont été condamnés pour coups de poings, coups de pieds, soufflets, griffes, atous (NDLR : terme qui n'est plus guère utilisé et ne figure pas ou plus au dictionnaire) et calottes en genre divers : Jules F de Frasnes à un mois de prison et 16 francs d'amende, François D, tailleur à Tournay (NDLR : orthographe de l'époque) à 20 francs d'amende...".

Les accidents du travail (Courrier de l'Escaut du 9 février).

La législation sur le travail, telle que nous la connaissons aujourd'hui, n'existe pas et les accidents du travail sont très nombreux. Certains secteurs sont particulièrement touchés : l'industrie textile, la construction et le travail en carrière l 

Dans les filatures et bonneteries, des ouvriers et ouvrières, souvent très jeunes, ont les mains ou les bras pris dans les machines et doivent parfois être amputés. Dans la construction, ce sont des chutes aux graves conséquences en raison d'un manque de moyens de protection. Dans les carrières, se sont des ouvriers ensevelis (surtout après de fortes pluies) comme ces neuf hommes, heureusement sauvés, en cette année 1860. Dans certains cas, la négligence peut être à l'origine d'accidents :

"Un accident qu'on attribue généralement à l'imprudence de la victime est arrivé, vers 8 heures et demie du matin, au faubourg de Valenciennes. Le nommé Gaspard Coutiaux, ouvrier de carrière et cabaretier à Guegnies (NDLR : Guignies) était occupé à travailler dans la carrière de Mme Vve Dumont lorsqu'une grosse pierre qui avait été lancée par l'explosion lui tomba sur la tête. Sa mort fut instantanée. Coutiaux, qui est âgé de 68 ans, laisse une femme et un enfant".

La météo (Courrier de l'Escaut des 2 et 9.3 et des 23, 24 et 31.12).

On ne parlait pas encore de réchauffement climatique et les saisons étaient sans doute plus marquées qu'aujourd'hui mais les événements météorologiques relatés étaient semblable à ceux que nous subissons :

"La violente tempête d'hier après-midi (NDLR : 28 février 1860) a fait un grand dégât à la tour de l'église de Mont Saint-Aubert. La trappe qui servait de ci-devant plate-forme et qui la recouvrait en partie s'est envolée. Elle est tombée dans la ruelle dite des Pèlerins. Un mètre plus avant, elle écrasait la maison de Pottiaux, le boulanger. Voilà donc cette tour, déjà si misérable, privée de son dernier abri. Si on ne sa hâte pas de la restaurer et de la couvrir de sa flèche projetée, bientôt, il n'en existera plus. C'est une véritable honte pour le Mont Saint-Aubert et pour le Tournaisis de voir cette masure assise sur le point le plus culminant de la province...".

Il s'agit maintenant d'un extrait du courrier des lecteurs.

"Hier, pendant la journée (NDLR : le 8 mars 1860), un terrible accident est survenu dans la commune de Kain. Un moulin, qu'on nomme dans la localité le "Moulin Radis", a été renversé par le violence du vent. Les deux frères Vaucant (NDLR : suivant rectification car ils avaient été désignés tout d'abord sous le nom de Foucart), qui en sont les propriétaires, y étaient durant le danger. L'un d'eux, occupé à battre les meules, entendit un craquement menaçant et avertit son frère qu'il devait se sauver. Il se jeta par le fenêtre et tomba sur le sol. L'autre atteint par les matériaux détruits et par les marchandises eut l'estomac brisé. On parvint à le retirer des décombres et à la conduire à "La Jardinière" où peu d'instants après il cessa de vivre. Il était âgé de trente ans...".

"Le solstice d'hiver (NDLR : le 21 décembre 1860) nous a ramené, cette fois, un temps de saison, de véritables frimas. La neige tombe abondamment depuis deux jours et couvre les campagnes d'une couche épaisse, comme d'un manteau salutaire sur les terres ensemencées. La gelée, jusqu'à présent, n'est pas bien forte. Le thermomètre n'est descendu que jusqu'à 3° en dessous de zéro".

"La circulation est fort difficile dans nos rues et on pourrait y patiner d'un bout à l'autre de la ville. Aussi que de chutes ! ".

"Ceux de nos citoyens qui ont le cœur compatissant feraient bien de jeter quelques cendres ou de la paille hachée dans les rues, la gelée qui a succédé à la neige a rendu la voie publique très glissante et de nombreuses chutes ont eu lieu ces derniers jours. Un honorable fonctionnaire de notre ville s'est, dit-on, cassé un bras en tombant".

"Des compliments sont dus à nos édiles qui ont fait procéder, sans relâche, hier (NDLR : 30 décembre) pendant toute la journée, à l'enlèvement des neiges dans les principales rues de la ville".

Des citoyens (déjà) soucieux de la propreté de leur ville ! (Courrier de l'Escaut du 15.12).

Un lecteur écrit :

"Ne regrette-t-on pas le temps où notre ville était un petit bijou de propreté, objet de l'admiration des étrangers et de la fierté de nos pères ? Aujourd'hui, Tournay a changé sous ce rapport et si les anciens Tournaisiens pouvaient revenir dans leur ville, ils ne la reconnaitraient plus, tellement il y fait sale, tellement la plupart des rues sont mal pavées. J'insiste sur la malpropreté de la ville. A quoi cet état de chose est-il dû ? Au manque d'énergie de notre administration communale !".

La fraude (Courrier de l'Escaut du 9 novembre).

Après les bouchers qui ne voulaient pas baisser leur prix en 1859, cette fois, c'est une fraude sur le poids du beurre qui est constatée ".

L'hygiène publique (Courrier de l'Escaut du 30 mai).

"les Fossés Peterinck continuent à exhaler une odeur pestilentielle. Hier, pendant toute la journée, ils étaient presque à sec. Beaucoup de personnes se plaignent en raison de cet état de choses qui est devenu pour ainsi dire permanent. Plus de 70 cas de typhus se sont déclarés depuis le début de l'année dans le quartier de la Magdeleine (NDLR : orthographe de l'époque) qui a le triste privilège de ces exhalaisons".

Distraction ou... endormissement (Courrier de l'Escaut du 24 mai);

"Le garde des bois de Breuze (NDLR : au Nord de Tournai) qui était en tournée dans cette propriété, s'est arrêté au milieu du bois, se reposant sur le canon de son fusil. Abandonné à ses réflexions, il a oublié que l'arme était chargée. Tout à coup, une détonation se fit entendre et le coup partit en labourant le bras droit de ce garde infortuné !".  

Transparence (Courrier de l'Escaut du 5 août).

Chaque mois, la Caisse d'Epargne tournaisienne publie les mouvements enregistrés. Ainsi pour le mois de juillet 1860, on peut lire :

"Il a été versé par 301 déposants dont 27 nouveaux : 30.665,71 francs et il a été retiré par 70 personnes : 25.175,81 francs".

Visite royale (Courrier de l'Escaut du 2 octobre).

A peine trente ans après son instauration, la royauté suscite un élan extraordinaire dans la population belge et la visite du Roi et de la famille royale, le 1er octobre, est bien loin de démentir cette constatation :

Le journal paraît avec un énorme titre à la une : "Vive le Roi !".

Avec énormément de lyrisme, les journalistes nous décrivent cette visite sur les deux pages centrales.

Les rues sont ornementées de mats ornés d'écussons et d'oriflammes, des arcs de triomphe sont dressés et celui de la rue de la Tête d'Or est particulièrement remarquable. A l'arrivée du souverain en gare, des salves d'artillerie retentissent. Sur le parcours, la foule est tellement dense que le cortège royal a bien des difficultés pour se frayer un chemin vers l'évêché. Un cortège est organisé en l'honneur du roi sur la Grand-Place, toutes les compagnies, toutes les associations de plaisir ou caritatives, toutes les professions défilent durant près de trois heures trente. Sur l'Escaut, les bateaux sont pavoisés aux couleurs nationales. La ville est en liesse !

Il n'y a pas de fêtes patronales sans... (Courrier de l'Escaut du 8 décembre).

"Ce n'est pas qu'à Tournay que la fête de Saint-Eloi, patron de tous ceux qui font usage du marteau, a donné lieu à de copieuses libations suivies de querelles et d'horions. A Kain, commune fertile ou les procès-verbaux du garde-champêtre poussent avec la même abondance que les asperges au printemps, il y a eu, dit-on, le premier décembre, une véritable grêle de coups de pieds et de coups de poings. Le sang a même coulé en plusieurs rencontres. Au "Musicien", il y a eu une prise de bec entre un jeune villageois et un citadin. Les combattants seront appelés aux prochaines audiences du tribunal correctionnel".

Un projet ! (Courrier de l'Escaut  du 25 février).

"On assure que le gouvernement a le projet de faire ériger sur la Grand'Place (NDLR : orthographe de l'époque), une statue représentant Marie de Lalaing (NDLR : Christine !), princesse d'Espinoy, la vaillante héroïne qui défendit, avec tant de cœur, notre ville assiégée par les espagnols au XVIe siècle".

Ainsi s'écoulait le temps à l'ombre des cinq clochers dans une petite ville ou richesse et pauvreté, beauté et laideur, bourgeois et ouvriers se côtoyaient probablement de façon plus voyante que de nos jours.

(sources : les éditions  du Courrier de l'Escaut de l'année 1860).

S.T. avril 2015.

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