09 févr.
2015

Tournai : le visage de la cité en sera transformé

 

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Depuis de très nombreuses années, tel le monstre du Loch Ness ou une Arlésienne à la sauce tournaisienne, un projet revient régulièrement à la "une" de l'actualité. Attendu avec impatience par les uns ou voué aux gémonies par les autres, il ne laisse personne indifférent, ni les hommes politiques, ni les industriels, ni les défenseurs du patrimoine, ni même, à plus petite échelle, les habitants amoureux de leur cité des cinq clochers. Pendant que beaucoup d'eau coulait sous les ponts de notre fleuve, lui faisait très souvent couler beaucoup... d'encre sous la plume des journalistes.

Un projet vieux de près de trois siècles !

On peut allègrement remonter jusqu'à la première partie du XVIIIe siècle pour découvrir sa naissance lorsqu'un ingénieur militaire français propose de relier l'Escaut à la Somme. Ce projet, peut-être trop ambitieux pour l'époque, fera long feu et, par la suite, différentes moutures seront enterrées à peine présentées. Cela pour des raisons diverses : importantes difficultés pour la mise en œuvre résultant de la structure du terrain (on parlait alors de la création d'une voie navigable souterraine), manque de financements, développement du transport par rail tout d'abord, par la route ensuite et, surtout, manque de volonté politique.

Un projet qui refait surface !

En 2008, le projet refait surface, c'est à l'occasion du "Grenelle de l'Environnement et du développement du fret fluvial" soutenu par le gouvernement de Nicolas Sarkozy. Par décret du 11 septembre de cette année-là, le projet de "liaison Seine-Nord" est déclaré d'utilité publique et figure, dès lors, parmi les trente projets prioritaires définis par le gouvernement français. Porté par les régions du Nord de la France et par les Chambres de Commerce et d'Industrie, il consiste en la création d'un canal de 54 mètres de largeur et d'une longueur légèrement supérieure à une centaine de kilomètres. Celui-ci relierait l'Oise, au départ de Compiègne, au canal Dunkerque-Escaut dans la petite commune d'Aubencheul-au-Bac, située dans le Cambraisis. Durant les quatre années qui vont suivre, ce projet va sommeiller en raison d'une difficulté pour réunir la somme nécessaire à sa concrétisation. On parle à l'époque de 3,5 milliards d'Euros.

Un projet qui éveille des appétits !

En 2012, Nicolas Sarkozy cède la présidence à François Hollande et on croit que le projet va, une nouvelle fois, être classé sans suite, surtout lorsqu'on entend les propos émis par Ségolène Royal. Le coût a été, entretemps, estimé à 7 milliards d'euros, à un moment où la France est sommée par l'Europe de réaliser des économies afin de réduire son endettement. Néanmoins, ce projet a éveillé des intérêts au niveau européen, la Belgique (Flandre et Wallonie) s'y intéresse de près et on commence à entrevoir une liaison des canaux wallons qui viendrait s'y greffer. La Flandre va beaucoup plus vite, elle l'intègre déjà dans les chantiers qu'elle réalise notamment sur la Lys.

Au début de l'année 2013, deux acteurs importants estiment que le contexte économique permettrait sa mise en œuvre. Il s'agit du ministre français, délégué aux Transports, le nordiste Frédéric Cuvillier et du PACO (Port Autonome du Centre et de l'Ouest), représentant la Belgique. On vante ses atouts : il permettrait de désengorger les voies de communication routières menant de Paris vers le Nord de la France (notamment l'autoroute A1, Paris-Lille, souvent au bord de la saturation), il assurerait le transport des marchandises du Sud de la France jusqu'à Rotterdam et inversement et, argument de poids en période de crise économique, il générerait pour sa mise en œuvre près de 5.000 emplois directs et par la suite 25.000 emplois durables dans le secteur fluvial, logistique et industriel. La mise en service prévue en 2017, délai irréaliste, aura lieu plus que probablement en 2023 ou 2024 ! La commission européenne vient d'ailleurs de lancer un appel à projet de 11 millions d'euros.

La ville de Tournai est directement concernée par le projet wallon.

Face à ce projet générateur de revenus économiques, la Wallonie picarde a été de suite partie prenante et cette participation au projet a un prix : un important bouleversement de notre paysage urbain. On répète souvent que les patrons carriers sont les premiers intéressés par la mise à grand gabarit de l'Escaut. C'est vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Si la C.C.B, Holcim et les carrières Lemay y voient des possibilités de rationnaliser le transport de leurs produits, des entreprises comme les Ateliers Louis Carton, les Enrobés du Tournaisis, BBE Béton et bien d'autres ne regardent pas d'un mauvais œil cette possibilité de passer de la route à la voie fluviale. C'est dans ce but avoué que la plate-forme de chargement et de déchargement de Vaulx est en cours de construction.

Modifier le gabarit de l'Escaut dans la traversée de Tournai ne pourra se réaliser sans entraîner d'importants travaux qui vont nous préoccuper durant de nombreuses années (par expérience, on peut estimer leur durée à une petite décennie). Sont concernés, en effet, les quais Taille-Pierre et des Poissonsceaux, le quai Saint-Brice, le Pont-à-Pont, le quai Sakharov, le remarquable Pont des Trous et les quais Donat Casterman et des Vicinaux. Plus loin, un important chantier modifiera totalement la configuration de l'écluse de Kain empiétant largement sur les terrains situés à l'arrière du zoning commercial de Froyennes qui deviendra riverain du fleuve.  

Comment réaliser ce chantier sans (trop) démolir ce qui vient d'être fait ?

Pour ne pas donner l'impression de jeter les financements publics par les fenêtres et par respect pour les habitants de la rive gauche du fleuve qui ont, par trop, souffert des travaux de rénovation des quais des Salines, Notre-Dame et du Marché aux Poissons ainsi que du quartier cathédral, l'élargissement, en centre-ville, devra être réalisé sur la rive droite. Il sera nécessaire de faire sauter le goulot du quai Saint-Brice permettant ainsi d'adoucir une courbe impossible à négocier par des convois beaucoup plus longs que les actuelles péniches. Cette option concerne également le Pont-à-Pont qui devra être élargi. Un nouvel ouvrage, un peu plus haut et plus long le remplacera. Il faudra ensuite élargir le Pont des Trous.

Pas touche à mon pont !

Ce chantier, depuis qu'il a été évoqué, fait débat au sein de la ville de Tournai. Les défenseurs du patrimoine tournaisien y voient un geste sacrilège. Ils rappellent que le Pont des Trous est la dernière porte d'eau qui subsiste au Nord de l'Europe, qu'il est le monument probablement le plus photographié de Tournai par les touristes après la cathédrale Notre-Dame. Il fait partie, au même titre que les tours Marvis, de la dernière enceinte communale dont les remparts ont été détruits à la fin du XIXe siècle. Il est difficile de concilier deux notions diamétralement opposées. Mettant en évidence son riche patrimoine historique, Tournai se veut être une ville touristique et souhaite attirer, à ce titre, de très nombreux visiteurs belges ou étrangers générateurs de revenus pour le commerce local mais, en même temps, la Ville se doit de défendre ses industries car, sans elles, le chômage serait plus élevé qu'il n'est actuellement. Est-ce une quadrature du cercle ? Entre les ardents défenseurs de l'immobilisme et les passionnés du tout détruire pour reconstruire, il faut savoir naviguer ! C'est le cas de le dire ! Comme dirait un capitaine que nous avons tous connu durant notre jeunesse : "Ce n'est pas facile, moussaillon, mille milliards de mille sabords !".

Une consultation populaire ou une mascarade ?

On peut, en effet, être déçu par la tournure qu'ont pris les événements. Du moins contraignant au plus moderniste, du plus onéreux au moins coûteux, six projets ont été présentés à l'avis de la population tournaisienne. Une majorité de participants s'est portée sur l'élargissement de la porte centrale et inévitablement la réduction des arches latérales. On conservait ainsi l'image du pont. Il est important de rappeler que cette consultation réalisée sur internet n'est nullement contraignante pour ses instigateurs. Ce n'est donc pas le projet choisi par des Tournaisiens qui sera mis en œuvre par le service des voies hydrauliques, celui-ci a opté pour le modernisme (n'allons pas jusqu'à dire "outrancier") qui consiste en la démolition des arches en pierre et à leur reproduction en résine. On souhaite créer une sorte de fantôme du Pont des Trous, un ersatz comme ces produits servis durant l'occupation pour remplacer le produit original. L'honnêteté de la part des pouvoirs publics eut été d'avouer à la population qu'on avait choisi la solution la moins contraignante en terme de travaux et delà la moins onéreuse en terme de coût. On a passé outre les vœux des Tournaisiens décidant, à Namur ou ailleurs, ce qui serait bien pour eux. Silence dans les rangs ! "Les orwettiants (c'est-à-dire ceux qui regardent, en patois) n'ont rien à dire !" comme on dit à l'ombre des cinq clochers !

Pourtant, il faut bien avouer à la population tournaisienne actuelle que le Pont des Trous qu'on lui présente comme la porte d'eau du Moyen-Age faisant partie des remparts qui ceinturaient le ville n'est plus que l'ombre de l'originale. Depuis cette période de notre histoire, on lui a retiré les herses qui empêchaient les invasions par le fleuve et on lui a enlevé sa couverture qui reliait les deux tours. Protégé lors du premier conflit mondial, le pont a été bombardé lors du second. On a démoli ses arches pour les reconstruire en les modifiant par l'élargissement de la partie centrale au détriment des parties latérales et on a rehaussé les tours, un travail qui fut même considéré comme un exploit technique pour l'époque !

Le passage central d'une largeur de 11m30 est trop étroit, on n'arrête pas de nous le répéter, aussi pour l'élargir des quelques dizaines de centimètres nécessaires au passage des futurs convois fluviaux, autant voir beaucoup plus large, "Au diable l'avarice et les avaricieux". Il faut savoir qu'il est prévu, à terme, d'y faire transiter des convois de péniches d'un maximum de 185 m de long et 11m40 de large et quand la cabine du marinier se trouve à plus de 175 m de la proue, il est difficile de viser, avec justesse, le passage ! En élargissant au maximum, de mauvaises langues disent que certains préfèrent avoir une vision à longue échéance et rêvent sans doute de voir circuler de véritables paquebots porte-conteneurs sur l'Escaut ! Réflexion grotesque (je l'admets) mais... il y a des décisions prises dans des bureaux dont il vaut parfois mieux rire pour ne pas nuire à sa santé ! 

Tout cela, c'est pour quand finalement ?

En Wallonie, ce projet est appelé "Seine-Escaut Est" car le canal principal passera par Lille et la Flandre. les porteurs du projet évoquent une mise en service définitive en 2025. 

A l'heure actuelle, les chantiers concernant la cité des cinq clochers sont "phasés" de la façon suivante :

- 2016-2017 : (c'est déjà dans une année !!!) travaux au Luchet d'Antoing et au quai Vifquin,

- 2017-2018 : travaux à la halte nautique, au quai Taille-Pierre et des Poissonsceaux,

- 2018-2019 : travaux au quai Saint-Brice et construction du nouveau Pont-à-Pont,

- 2019-2020 : travaux au quai Sakharov et au Pont des Trous

Ensuite, le chantier concernera le quai Donat Casterman et le quai des Vicinaux qui lui fait face.

Un peu plus loin ! 

L'aménagement de l'écluse de Kain devra également être réalisée. D'importants travaux seront nécessaires et l'élargissement de l'Escaut empiètera sur la rive gauche derrière le centre commercial de Froyennes jusqu'aux locaux de la Poste.

Tout est déjà dit ?

Oui et non. Ces travaux s'inscrivent dans un cadre qui dépasse largement les frontières de la Wallonie picarde, tout comme pour la ligne TGV Bruxelles-Lille-Paris ou Londres, l'avis de Tournai ne pèsera pas très lourd dans la balance au moment des prises de décisions définitives. Pourtant, le bourgmestre Rudy Demotte a promis à sa population, dans le courant de l'année 2014, qu'il n'y aurait pas de feu vert pour le début des chantiers dans le centre-ville sans subsides compensatoires pour l'amélioration de la rive droite.

En son temps, un de ses prédécesseurs, Raoul Van Spitael a réalisé un coup de force en imposant la règle de l'alternat à la place de cet élargissement déjà souhaité, cette fois les ukases risquent de venir non seulement de la Wallonie mais aussi de l'Europe. On verra alors si les Tournaisiens sont respectés par ces instances de décisions et si le mot solidarité existe bien dans le vocabulaire européen. On a, en effet, tout à crainte d'une Europe où les décisions sont parfois prises ailleurs qu'à Bruxelles !

(Sources : rapport des voies hydrauliques de Wallonie - articles parus dans la presse locale - recherches personnelles)

S.T. janvier 2015.

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