02 févr.
2015

Tournai : l'année 1857 sous la loupe.

A partir de ce jour, nous allons reprendre notre découverte des faits, des événements qui ont marqué l'Histoire tournaisienne au cours des siècles précédents. Certains semblent parfois sortis de l'actualité de ce début de XXIe siècle. 

Aujourd'hui paraît le 1.600e article écrit sur "Visite Virtuelle de Tournai". Depuis le 15 avril 2007, le blog a enregistré un peu plus de 729.000 visites et a généré plus de 1.100 commentaires !

L'année 1857.

Replaçons cette histoire dans le contexte international de l'époque. L'année 1857 est surtout marquée par le krach boursier à New-York. Les banques de cette ville suspendent les paiements en espèces dès la mi-octobre et ceux-ci ne reprendront que deux mois plus tard. Des dizaines de milliers de personnes vont perdre leur emploi. Cette crise va se propager tout d'abord à la Grande-Bretagne et ensuite à toute l'Europe provoquant une récession économique.

Cette année-là voit la naissance de Théo Van Gogh, le 1er mai et les décès des romanciers français Eugène Sue, le 3 avril, et Alfred de Musset, le 1er mai. Un policier français rendu célèbre par un feuilleton télévisé, une centaine d'années plus tard, s'éteint : Eugène-François Vidocq était un ancien forçat échappé du bagne et devenu chef de la police de la préfecture de Paris. il est également considéré comme le fondateur de la fonction de détective privé.

Au niveau national, l'année 1857 est marquée par des soubresauts politiques, l'opposition entre catholiques et anticléricaux est exacerbée. Le prétexte (car il en faut toujours un pour "faire sauter la marmite") est le projet de loi sur la bienfaisance qualifiée de "loi des couvents" par les opposants. Le 28 mai, des émeutes éclatent à Bruxelles et dans d'autres grandes villes belges, les émeutiers s'attaquent aux institutions des Jésuites et des Capucins mais aussi aux journaux catholiques dont le journal l'Emancipation. Dans les jours qui suivent, le roi Léopold 1er conseille au gouvernement de renoncer à cette loi qui avait pour but d'autoriser les donateurs à désigner des administrateurs de leur choix et non plus seulement les bureaux de bienfaisance, ancêtres de nos Centres Publics d'Action Sociale. Le 30 octobre, le gouvernement dirigé par De Decker présente sa démission au roi. Le 9.11, le roi désigne les libéraux Charles Rogier et Frère Orban pour diriger le pays jusqu'aux élections de décembre. Celles-ci donneront une victoire écrasante aux libéraux qui obtiendront 70 sièges à la Chambre contre 38 aux Catholiques.

Sur le plan local, nous avons recherché un panel d'informations reflétant l'esprit de l'époque tant par le style journalistique que par les faits évoqués.

Les débuts du chemin de fer.

"On annonce que les études et avant-projets d'un chemin de fer direct de Lille à Tournay (NDLR : orthographe de l'époque) se poursuivent activement grâce à l'initiative puissante de Mr. Prost, Directeur de la Compagnie générale des Caisses d'Escompte. Cette nouvelle voie ferrée sera pour Tournay un débouché direct pour la chaux et les pierres à bâtir (...), d'après les bruits qui circulent la nouvelle ligne sera plutôt destinée au grand commerce, pour le transport des marchandises que pour les voyageurs" (Courrier de l'Escaut des 2 et 3 janvier 1857).

Déjà des problèmes de propreté publique.

"Les ouvriers qui travaillent dans certaines industries de notre ville abandonnent quelques fois sur les trottoirs des résidus toujours insalubres et parfois dangereux pour les passants. Samedi matin, du savon se trouvait répandu sur un trottoir de la rue Haigne, une femme est tombée par terre et s'est cassé le pied" (Courrier de l'Escaut du 5 janvier). 

Les "us du cru" du Lundi Perdu !

"L'usage du Lundi Perdu qui consiste de la part de beaucoup d'ouvriers à aller, en quelque sorte mendier ,de porte à porte des étrennes aussi vite bues que reçues, tend à disparaître de plus en plus de notre ville. Les bonnes mœurs ne pourront que gagner à l'abolition d'une pareille coutume (Courrier de l'Escaut du 14 janvier).

"Une coutume existe chez nous, le Lundi Perdu, celle qui consiste à tirer des coups de pistolets dans les rues, à l'occasion du souper où on célèbre le Roi de la Fève. Lundi dernier, un jeune homme a vu un pistolet éclater entre ses mains, au moment où le coup partait. L'explosion lui a enlevé un doigt de la main droite (Courrier de l'Escaut du 16 janvier).

La population tournaisienne en 1857.

Le journal publie les résultats du recensement de 1856 :

Population intra-muros (NDLR : population habitant à l'intérieur des remparts qui existent encore, ils ne seront démantelés que quelques décennies plus tard) : 24.255. Faubourg de Marvis : 915, faubourg de Lille : 891,  faubourg de Saint-Martin : 657, faubourg de Morelle et du Château : 498, faubourg de Valenciennes : 441 et faubourg de Maire : 114 (au total : 3.516). A cela s'ajoutent la garnison : 2.043, les pensionnats, hospices, prisons et couvents : 2.045 (au total : 4.088). A la fin de 1856, la population tournaisienne s'élevait donc à 31.859 habitants"(NDLR : curieusement le total apparaissant dans le journal est de 31.510 habitants) ! (Courrier de l'Escaut du 26 janvier).

Respect ?

"Encore un vieux débris de la grande armée qui vient de descendre dans la tombe ! Pierre  Leghayer, ancien maréchal des logis, chef de gendarmerie, qui a commandé longtemps la brigade de Tournai, vient de mourir en notre ville à l'âge de 77 ans". (Courrier de l'Escaut du 4 février).

Drame de la misère.

Hier, (NDLR : le samedi 7 février) vers 7h du matin, un individu a été trouvé mort auprès d'un four à chaux de chez Lefebvre et Cie à Chercq. Ce malheureux est allé se placer à cet endroit probablement pour se chauffer et dans l'intention d'y passer la nuit, car on l'a trouvé étendu dans l'attitude du dormeur. Il avait le côté droit entièrement brûlé et le pied droit détaché de la jambe. Il s'appelle Alfred d'Aubruin et habite Antoing, il était sourd et muet. Il a été reconnu par son frère". (Courrier de l'Escaut du 8 février).

La soif de l'or.

Le jeudi 12 mars, un maçon occupé à des réparations dans une ferme du faubourg Saint-Martin a mis à jour, en démolissant une muraille, un ancien pot de grés rempli de monnaies d'or et d'argent. Ce trésor, d'une valeur de 1.600 francs (NDLR : somme considérable pour l'époque) était composé de couronnes, de demi-couronnes et quart de couronnes. Le trésor a été partagé entre Mr. Duchateau, l'ouvrier, et Vifquin, le propriétaire. (NDLR : un démenti paraît le lendemain) : le propriétaire n'a rien voulu donner au maçon, celui-ci avait néanmoins droit à 800 francs (moitié de la valeur) en vertu de l'article 716 du code civil. L'affaire est portée devant le tribunal et plaidée le lundi 15 mars. Elle se termine par un arrangement entre les parties" (Courrier de l'Escaut des 13 et 14 mars).

Autre appellation.

On relève, en ce moment, que les exercices des lanciers ont lieu sur la plaine Saint-Martin (NDLR : nom donné alors à la plaine des Manœuvres).

La violence est omniprésente.

Les vols sont nombreux, ce sont surtout des vols domestiques réalisés par des gens de maison qui dérobent des objets à leurs employeurs. Ce sont aussi les conséquences de l'ivrognerie qui sont à l'origine de fréquentes bagarres dans certains quartiers de la ville. Ce sont également les nombreux suicides, les victimes se pendant dans les dépendances de leur habitation ou se jetant dans l'Escaut.

"Une scène d'une sauvage brutalité a ensanglanté dimanche (7 mars) le faubourg du Château. Le Sieur Honoré, charcutier, place Saint-Pierre quittait le cabaret du Crampon au moment où arrivait de Rumillies une bande de jeunes gens de Kain, membres des arbalétriers du Roi des Radis. Sans provocation aucune, ces forcenés se ruèrent sur Honoré, le terrassèrent et l'accablèrent de coups de pied, de bâton et d'arbalètes. Le malheureux fut laissé presque mort sur place. Des témoins voulant porter secours à l'infortuné en furent empêchés par ceux des assaillants qui ne frappaient pas Honoré. Son état est des plus critiques, les prévenus sont en fuite". (Courrier de l'Escaut du 13 juin).

"La police de Kain est décidée à sévir avec rigueur contre les retardataires de cabarets (NDLR : les cabaretiers qui ne ferment pas à l'heure prescrite par la loi communale). Mr. le Bourgmestre accompagné de gardes-champêtres a fait le tour des estaminets de la commune et a dû dresser encore quelques procès-verbaux à chaque contrevenant". (Courrier de l'Escaut du 3 juillet).

Grève sauvage.

A l'époque, un mouvement de grève n'était pas, comme maintenant, un fait banal. Il n'existait pas de syndicats (une vingtaine d'années plus tard Emile Zola écrira "Germinal") et les ouvriers qui abandonnaient le travail étaient considérés comme de dangereux contestataires.

"Depuis le 12 juin, une cinquantaine d'ouvriers de la manufacture Royale de tapis sont en grève. Ces ouvriers demandent une augmentation de leur salaire, ce qui ne leur a pas été accordé. Ils ont donc refusé de travailler et réclament leur livret, afin de trouver de l'ouvrage ailleurs. La remise de ces livrets n'a pas été faite. Au lieu de regagner l'atelier, ces individus persistent dans leurs prétentions (NDLR : on sent ici que le journal prend automatiquement fait et cause pour le patronat).On nous assure qu'en outre plusieurs de ces mutins auraient proféré des menaces d'incendie. Hier, cinq ou six gendarmes, dirigés par le commandant de brigade, ainsi que le brigadier de police Bonvarlet, se sont rendus dans le quartier Saint-Piat, porteurs d'actes d'arrestations. Dix hommes ont été arrêtés et écroués, les autres face à cette situation ont repris le travail" (Courrier de l'Escaut du 14 août).

C'est Kermesse !

"Sur la Grand'Place (NDLR : orthographe de l'époque) le champ de foire, sur la plaine Saint-Martin les courses de chevaux et aussi, en ville, le jeu de balle, les expositions de fleurs et de fruits, la musique au parc communal, les chœurs sur le kiosque, les jeux populaires, les parties de boule, les concerts, les musées ouverts au public, c'est la kermesse de septembre" (Courrier de l'Escaut du 23 septembre).

Un père "modèle".

"Vous voulez voir une monstruosité ? Allez à Kain, dans un cabaret de récente existence, mais que nous ne nommerons pas. Vous y verrez un enfant de quatre ans fumant le brûle-gueule (NDLR : très courte pipe) comme un vrai maçon. Il est vrai que c'est son père qui lui allume la pipe et qui lui fait boire des pintes entières, au point que l'enfant en perd la raison. Il y a des gens qui admirent, avec un ébahissement des plus cyniques, ce phénomène de honteuse précocité. Libre à eux. Pour nous, nous ne pouvons considérer la conduite du père que comme une sorte d'infanticide, tant au physique qu'au moral". (Courrier de l'Escaut du 6 novembre).

 

Conclusions.

Ainsi, en 1857, la société est toujours composée de deux classes sociales : la classe fortunée et les pauvres. Les uns vivent de frivolités, les autres tentent de survivre. On apprend également dans le journal que la ligne de chemin de fer qui devait relier Tournai à Saint-Ghislain ne sera pas construite au cours de cette année par manque de financement ! La ville de Tournai était-elle déjà le parent pauvre de la Wallonie ?

S.T. janvier 2015.

11:19 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tourani, l'année 1857 |

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