21 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, l'Armistice !

Les Anglais ont délivré la cité des cinq clochers et depuis le 8 novembre, le drapeau belge flotte à nouveau sur l'Hôtel de Ville.

Le 9 novembre, trois ponts provisoires sont jetés par le génie anglais sur l'Escaut. Ils se situent à la hauteur de la rue du Cygne, de la rue des Carliers et face aux usines Carton. Les troupes traversent le fleuve. Les Tournaisiens quittent les caves dans lesquelles ils se sont réfugiés depuis la mi-octobre et constatent les dégâts. Ils sont ahuris par ce qu'ils découvrent.

Les rapports des curés de paroisse.

"L'armistice a été proclamé le 11 à 11 heures du matin donc à 11h, le 11 du 11e mois. Le 12, à 11 heures, un Te Deum impressionnant à la cathédrale, le 15 également, tout aussi impressionnant, rehaussé de la présence des Autorités militaires anglaises et du chant enthousiaste de la Brabançonne, de Vers l'Avenir et du jeu par l'orgue du "God save the Queen" (NDLR : il devait dire "God save the King" puisque depuis 1901, l'Angleterre était dirigée par un roi)". (rapport du curé Plaquet de l'église de la Madeleine).

"Lorsque les Anglais eurent libéré Tournai et que, après quelques jours, les habitants du faubourg de Lille purent y avoir accès, ils se trouvèrent devant des ruines désolantes. Plusieurs centaines d'habitants ne purent rentrer dans leurs demeures qui avaient été complètement détruites par l'ennemi ou rendues inhabitables par l'action de projectiles. Des vols très nombreux et très conséquents furent constatés un peu partout. Beaucoup d'habitants n'avaient plus ni logement, ni mobilier. Les ornements, les bannières... qui avaient été enlevées dans les sacristies furent retrouvées, quelques semaines plus tard, dans une maison que les Allemands avaient occupé seule depuis assez longtemps" (rapport du curé de la paroisse Saint-Lazare).

"Le village a fortement souffert (...) Durant la nuit du 8 au 9 novembre, par suite de l'explosion des mines placées près de l'estaminet de la chapelle Saint-Jean-Baptiste, route de Renaix, tout a disparu estaminet et chapelle. On me dit que tous les décombres et la statue ont servi à combler quelque peu le trou profond occasionné par l'explosion". (rapport d'Emile Debongnies, curé de Mourcourt).

"La population ne parvenant plus à se loger abandonne la commune : de 930 habitants en 1913, elle n'en compte plus actuellement que 550" (rapport de A.G. Laurent, curé de Ramegnies-Chin)

"A l'église, on n'a plus retrouvé dans les décombres que deux cloches intactes, la troisième plus petite a les oreilles cassées, elle devra donc être refondue. Les ornements de la sacristie ont été respectés; on a volé seulement un vieux missel antique de valeur et un petit reliquaire aussi de valeur qui servait à donner la relique de Saint-Maur, à vénérer, aux pèlerins". (rapport de O. Houzé, curé de Saint-Maur).

"Grand soulagement et grande émotion les premiers jours. Depuis lors (NDLR : rapport établi le 20 mai 1919) la situation se caractérise par la stagnation des affaires due surtout au manque de voies de communication et par la facilité avec laquelle on se prête à la soif du plaisir et des fêtes qui s'est emparée des armées occupantes. Beaucoup, aussi bien au point de vue de la justice et du respect de la propriété qu'au point de vue de  l'honnêteté des mœurs, semblent avoir perdu les notions des principes chrétiens". (rapport d'oscar Buisseret, curé de saint-Brice). 

La lecture d'autres rapports établis dans le courant de l'année 1919 laissent poindre chez beaucoup de religieux un certain pessimiste par rapport à l'avenir.

Paul Rolland aborde brièvement la situation de la ville au sortir de la guerre.

"Quelque heureux que fût le résultat général de la guerre, Tournai sortait meurtrie de la douloureuse aventure. La ville avait déjà connu des occupations d'une durée analogue en 1513-1519, en 1709-1715, 1745-1749 mais rien ne ressembla plus à celle de 1914-1918 que celle du XVIe siècle. Survenue quasi exactement 400 ans plus tôt, à l'issue d'une période de déficience analogue, celle-ci avait préludé à la fin d'une ère de l'histoire tournaisienne".

Il dénombre 384 victimes directes, ce nombre englobe les Tournaisiens morts sur les champs de bataille, en déportation ou lors des différents combats qui eurent lieu dans la ville. A cela doivent s'ajouter, les victimes des privations, de la grippe espagnole et des maladies diverses qui se propagent toujours en période de disette... Le nombre d'habitants qui approchait des 38.500 en 1914 était réduit à 35.720 en 1918. Sur le plan économique, les voies de communication par la route, le chemin de fer ou le fleuve étaient impraticables ce qui empêcha un redémarrage rapide de l'industrie. Le bassin calcaire fut particulièrement préjudicié et les filatures ne furent pas soutenues par le pouvoir politique, certaines émigrèrent dans la région de Mouscron et Roubaix.

Avant-guerre, la ville de Tournai possédait de nombreux moulins (à farine, à huile ou à cailloux). La plupart de ceux-ci fut transformée en observatoire par l'occupant. De nombreux moulins de la rive gauche ont été dynamités lors de la retraite allemande en octobre 1918.  Evoquons parmi ceux-ci :

- le moulin des Radis, situé à proximité du chemin 34, à Kain, démonté en 1915,

- le moulin Dorchy, situé en bordure de la chaussée de Douai, dynamité en 1918,

- le moulin Lagache, situé en bordure du Vieux chemin de Willems, détruit le 20 octobre 1918,

La guerre n'a pas résolu le problème de la misère qui prévalait avant son déclenchement. La mort d'un mari, d'un père ou d'un fils, les nombreuses destructions d'habitation, le pillage systématique des ressources par l'occupant allemand l'ont amplifiée. Des familles à l'abri du besoin en 1914 ont basculé dans la pauvreté.

L'année 1919 va être marquée par une vague d'arrestations d'habitants ayant eu des accointances avec l'ennemi (femmes maîtresses de soldats allemands, dénonciateurs, personnes ayant fourni des aides diverses à l'occupant...) ou s'étant enrichis de façon malhonnête par le marché noir et la fraude.

Les années suivantes vont être marquées par le souvenir. On rend hommage, le 21 août 1919, dans le quartier Saint-Jean où elle demeurait avant-guerre, à une héroïne tournaisienne, Gabrielle Petit, fusillée par l'ennemi, le 1er avril 1916.

Suite à une souscription publique un monument aux morts sera érigé, en 1922, entre les avenues Van Cutsem et des Frères Haeghe, sur le tracé de l'ancienne "Petite Rivière".

Le 24 août 1924, l'inauguration de l'ossuaire et le 19 juin 1925, celle de la statue du Géant de Vendée, rappellent désormais la résistance dont firent preuve les Territoriaux de Vendée.

Lors des élections de 1924, les Tournaisiens votent pour la liste emmenée par Edouard Wibaut, reconnaissance certaine de son attitude patriotique durant l'occupation, lui qui avait préféré la déportation que de fournir des listes de chômeurs ou de travailleurs tournaisiens. La création d'un cartel socialiste-libéral va néanmoins rejeter dans l'opposition celui que la population (parmi laquelle les femmes avaient eu le droit de vote pour les élections communales) avait plébiscité dans les urnes. La politique politicienne reprenait ses droits !

La vie quotidienne reprend également son cours, la solidarité affichée au lendemain de la guerre s'estompe peu à peu. La page des faits divers des journaux se remplit, de nouveau, de larcins, de vols, de crimes ou de meurtres, des actes bien souvent perpétrés dans la sphère familiale, conséquences d'infidélités dans les couples, d'oisiveté, d'ivrognerie ou de jalousie. La guerre avait amené une décadence des mœurs, une frivolité nouvelle. Rien ne serait plus jamais comme avant !

Voici que s'achève ce long récit concernant la guerre 1914-1918 à Tournai. Il a été entamé le 14 avril 2014, il a permis de découvrir les écrits du major-Médecin Tournaisien Léon Debongnies, le témoignage du Général français Antoine de Villaret, témoin direct des évènements du 24 août 1914, la vie des tournaisiens sous l'occupation et l'armistice du 11 novembre.

Je remercie ceux et celles qui ont, de près ou de loin, collaboré à la réalisation de cette tranche d'Histoire tournaisienne : 

Mme Claire de Villaret, arrière-petite-nièce de l'officier français, Melle Jacqueline Driesens, Mme Aline Debongnies et les membres de la famille du Major-Médecin Léon Debongnies, Mrs. Charles Deligne et Jacques de Ceuninck.

Voici les sources consultées tout au long du récit :

"Manuscrits du Major Médecin Léon Debongnies" écrits quotidiennement du 1er août 1914 au 24 octobre 1914, date de sa mort sur le champ de bataille - "Relations des combats des Territoriaux de Vendée, le 24 août 1914" écrits lors de son emprisonnement à Thorgau par le général Antoine de Villaret - "Echos de la guerre 1914-1918 dans un semainier de l'église de la Madeleine", par Jean Dumoulin, Archiviste de l'Evêché et du Chapitre cathédral de Tournai et Jacques Pyckes, chercheur qualifié au F.N.R.S, archiviste adjoint du Chapitre cathédral de Tournai, Tome III des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, 1982 - "Tournai 1914-1918, Chronique d'une ville occupée, édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit" par Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire de l'Université de Liège dans les mémoires de la Société royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Notes relatives aux quinze moulins à vent des faubourgs de Tournai au XIXe siècle " par Ghislain Perron, Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome X paru en l'an 2000 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée, contribution à la culture de guerre" par Céline Detournay, étude publiée dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IX en 2003 - "Histoire de Tournai" par Paul Rolland, ouvrage publié chez Casterman en 1956 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918", soixante-huit rapports inédits de prêtres et religieux de l'époque, par Thierry Bertrand (+) et Jacques Pycke, ouvrage paru dans la collection Tournai, Art et Histoire en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres, 1914-1918, tranch(é)es de vies de Tournai et d'ailleurs" ouvrage collectif édité par les Ecrivains publics de Wallonie Picarde en août 2014 - "Le Courrier de l'Escaut " éditions parues durant le premier conflit mondial.

S.T. janvier 2015.

 

10:52 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, guerre 1914-1918, de villaret, debongnies, armistice |

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