15 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (6)

En cette fin d'année 1917, hormis quelques résistants dont on apprend le plus souvent les activités contre l'ennemi lors de leur arrestation, plus personne à Tournai n'ose espérer une libération prochaine du territoire. L'occupant est parvenu à saper le moral d'une grande partie de la population qui vit désormais au rythme des perquisitions, des saisies, des ordonnances, des vexations. Pourtant dès le premier jour de l'année 1918, des signes vont apparaître dans... le ciel.

Les Allemands aux abois.

Durant la nuit du 1er au 2 janvier 1918, des combats entre aéroplanes se déroulent au-dessus du champ d'aviation de Ramegnies-Chin. En ville, l'occupant est de plus en plus nerveux, les Allemands ne présentent plus cette morgue, cette belle assurance du soldat teuton à qui rien ne résiste qu'ils affichaient tout au long des années qui se sont écoulées depuis octobre 1914. Hoppfer intensifie ses ordonnances notamment en ce qui concerne l'éclairage. Tout doit être occulté afin de ne laisser filtrer aucun rai de lumière. Le général allemand semble de plus en plus tracassé par la fréquence des raids aériens alliés.

Pour le troisième hiver consécutif, la météo se montre capricieuse. A partir du 7 janvier, jour du "Lundi perdu", le gel s'intensifie et la neige tombe recouvrant le sol d'une couche d'environ vingt centimètres. Le 10, le temps se radoucit brutalement et la fonte rapide des neiges provoque de nouvelles inondations, les riverains du rieu de Barges ont les pieds dans l'eau tout comme ceux de Warchin.

Tout est désormais prétexte à amende : non déneigement des trottoirs, détention de blé, non déclaration de cuivre..., Alexandre Carette déclare dans ses mémoires qu'en un mois, pour les cantons d'Antoing et de Tournai, environ 880.000 marks ont ainsi été payés par la population.

Le 31 janvier, les propriétaires d'immeubles doivent obligatoirement afficher, sur un tableau placé à l'entrée des habitations, le nom des personnes qui y demeurent. Il est interdit désormais de déménager et même de passer la nuit en dehors du domicile régulier.

Le 9 mars, les Tournaisiens sont réveillés par une formidable explosion. La rumeur se répand que des patriotes ont fait sauter un train entier de munitions du côté de Chièvres ou de Brugelette.

On ne sait pas encore si cela ressemble à un baroud d'honneur mais à partir du mois d'avril, les troupes allemandes lancent une offensive sur le front entre La Bassée et Armentières, dans le Nord de la France. Les Anglais reculent, ce qui permet aux soldats germaniques de prendre le Mont Kemmel, véritable observatoire sur le front de l'Yser. Foch contre-attaque et les déloge, à peine un mois plus tard. L'envahisseur commence à douter.

A partir du mois de mai, on va assister à de nombreux bombardements de la ville de Tournai et de ses environs. Le 3, des bombes tombent à proximité du Pont des Trous et dans les rues Guillaume Charlier et Jeanne d'Arc. Elles détruisent la grande verrière de la gare qui devait probablement être l'objectif des alliés. Le 23, c'est le village de Marquain qui est victime de bombardements. Le berger logeant dans la ferme Leuridan est tué, deux voisins sont blessés ainsi qu'un officier allemand. Un hangar d'aviation semblait accolé à cette ferme. 

Le 27 juin, c'est au tour du centre-ville d'être bombardé : la rue du Cygne où une dame du nom de Dufour est tuée chez elle, les rues du Limousin et du Château, l'avenue Leray, le quartier Saint-Brice et le boulevard Léopold sont les cibles de cette attaque aérienne des alliés. La nuit suivante, un bombardement massif a lieu sur le village de Chercq et le faubourg de Valenciennes. Au cours de celui-ci, l'aile gauche de la maison d'Alexandre Carette située au boulevard du Midi a été détruite. Ce dernier habitait provisoirement en ville, son immeuble ayant été réquisitionné pour loger le lieutenant-colonel d'artillerie von Mellentein et un caporal télégraphiste, ceux-ci trouvèrent la mort lors de ce raid qui tua également un nombre inconnu de soldats allemands à proximité du pont d'Allain. Environ nonante bombes tombent sur la ville lors de la nuit du 1er au 2 juillet.

Au mois de juillet, le bourgmestre Stiénon du Pré décède. D'impressionnantes funérailles sont organisées le 30 juillet en la cathédrale Notre-Dame, détail qui n'est pas anodin, en tête du cortège marchent quatre officiers allemands et la Kommandantur a fait livrer une couronne. C'est l'échevin de Rick qui fait fonction de premier magistrat de la ville. Celui-ci est en conflit ouvert avec un autre membre de l'assemblée, Mr. Victor Carbonnelle, il l'a même accusé, à tort et publiquement, de fraude au niveau de sa distillerie. Il a pu être prouvé que la distillerie Carbonnelle avait toujours déclaré toutes les quantités produites, à cette occasion deux clans se sont, à nouveau, formés au sein de l'hémicycle tournaisien (libéraux contre catholiques). 

Les déportations.

Jusqu'à présent, les déportations avaient été réalisées individuellement ou par petits groupes. Cette fois, on assiste à des déportations massives. Le 25 mai, 700 hommes sont conduits à la gare par trente gendarmes. Ceux-ci repoussent sans pitié les femmes et les enfants de ces malheureux qui partent pour Haubourdin. Le 31 mai, suite à une perquisition du couvent, 18 Jésuites sont déportés, convaincus d'espionnage au profit des alliés.

Le 6 octobre ce sont les hommes de Chercq, Willemeau et Ere qui sont déportés.

Le 11 octobre, tous les hommes qui restent à Tournai sont déportés. Une ordonnance a été publiée quelques jours auparavant : 

Le 11 octobre 1918, à 7 h du matin (heure allemande) doivent se présenter au contrôle dans la caserne d'infanterie avec leur bagage à main, tous les hommes de la commune de Tournai soumis au contrôle à l'exception de ceux indiqués ci-après. Il faut se munir de vivres pour un jour au moins. Ne doivent pas se présenter :

tous les ouvriers occupés au chemin de fer militaire, par la direction militaire des cours d'eaux et les gardiens de ponts de l'Escaut,

tous les employés et ouvriers du services des eaux, de l'usine à gaz et de l'électricité, ainsi que les pompiers et les agents de police pour autant qu'ils étaient attachés à ces services avant le 1er octobre 1918,

les employés du comité Hispano-hollandais inscrits dans les livres de l'officier du ravitaillement pour la population civile (Mr. le Capitaine Willis à Mons, valable au 1er octobre 1918).

Les estropiés, infirmes et gravement malades sont également exemptés.

Le curé de la paroisse du Sacré-Cœur donne une version de ces faits :

"Le 11 octobre 1918, par ordre de l'autorité boche, entre deux haies de soldats armés de fusils, les Tournaisiens furent conduits, à pied, jusque dans un village proche de Bruxelles, pour continuer, si l'armistice n'était pas intervenu, jusqu'en territoire allemand. En route, ils logeaient dans des granges, des écuries, des greniers ou des églises; ils faisaient tous leurs repas en plein air, sur les chemins, même par la pluie. Ils étaient astreints de traîner non seulement leurs bagages mais aussi ceux des soldats qui les accompagnaient. Quatre à cinq fois par jour avait lieu une halte d'un quart d'heure. Onze cents de ces évacués furent recueillis par deux prêtres flamands près de Hal et certains furent hospitalisés, d'autres moururent en route".

L'avance des troupes alliés va bientôt permettre de libérer la cité des cinq clochers ! 

(à suivre)

(sources : "Souvenirs d'Alexandre Carette" par Madame Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire de l'Université de Liège, parus dans le tome IX des Mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 1997 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée", étude de Céline Detournay parue dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "Au nom de tous les Nôtres 1914-1918", ouvrage collectif publié par les Ecrivains publics de Wallonie picarde en août 2014 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918 - rapports des curés de paroisses et de supérieurs de couvents" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "Echos de la guerre 1914-1918 dans un semainier de l'église de la Madeleine à Tournai" par Jean Dumoulin, chanoine archiviste de l'Evêché et du Chapitre cathédral et Jacques Pycke, chercheur qualifié au F.N.R.S archiviste, article paru dans le tome III des mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Le Courrier de l'Escaut", éditions du journal parues en 1918.

(S.T. janvier 2015)

17:47 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, 1914-1918- déportations, bombardements, hoppfer |

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