14 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (5)

A la date du 1er janvier 1917, voici déjà vingt-sept mois que les troupes allemandes occupent la cité des cinq clochers. Une occupation qui s'est soudainement durcie avec le passage de la ville en "zone-étape". Le Tournaisien se doute que l'année qui commence sera encore très difficile, mais il ne sait pas à quel point !

Les conditions de vie se dégradent encore et toujours.

En ces premiers jours de janvier, les condition atmosphériques viennent aggraver la situation. Les pluies abondantes de la fin décembre ont gonflé les rus et les ruisseaux jusqu'à les faire déborder. Le village de Warchin, le faubourg Morelle mais aussi d'autre faubourgs voient une grande partie de leurs habitations sous eau. Bientôt la pluie sera remplacée par le froid et la neige. De terribles conditions qui coûteront la vie aux plus faibles, aux plus exposés. Entre le 1er et le 7 février, on dénombre 49 morts rien qu'en ville, c'est, selon Alexandre Carette, cinq à six fois plus que la moyenne habituelle en cette période de l'année.

Au même moment, de nouvelles restrictions sont apparues, elles touchent cette fois l'électricité. Dès 17h30, la ville est plongée dans la plus lugubre obscurité. Les seules habitations brillamment éclairées sont celles occupées par les officiers allemands. Pour ceux-ci aucune restriction, bien au contraire, on éclaire et on chauffe sans regarder à la consommation. Les Tournaisiens, quant à eux, ont été obligés de ressortir des appareils dont ils ne se servaient plus depuis longtemps, tels les "crachets", ces lampes à huiles dégageant de la fumée et une odeur très prononcée et les bonnes vieilles bougies. Comme ces produits ont eux aussi tendance à se raréfier, le plus souvent, on s'éclaire en ouvrant le couvercle du poêle, à la lueur dansante des braises, ce qu'on appelle "les soirées à l'écrienne" et on va se coucher tôt !

"L'Œuvre des Vieux Souliers" présidée par l'ancien bourgmestre, Victor Carbonnelle, récolte des vieilles chaussures souvent fort usées qu'elle répare pour les distribuer aux nécessiteux. Elles sont récoltées à domicile ou bien déposées au 14 de la rue de l'Athénée, à la rue de Cologne chez M. Dechaux, à la rue Royale à la Taverne française ou encore chez Mr. Carpentier, à la rue Fauquez.

La presse propose également des solutions pour venir en aide à une population démunie, on découvre ainsi cette suggestion :

"Comme il devient difficile de trouver des sabots en raison du manque de bois pour leur confection, on propose aux responsables communaux de faire abattre les deux rangées d'arbres, de taille inégale, à la chaussée de Lille et à la chaussée de Douai. Le bois servirait d'une part à la fabrication des sabots et, d'autre part, à la confection de fagots qu'on pourrait acquérir au magasin communal".

Les diverses réquisitions effectuées par l'occupant sont si régulières et si importantes qu'elles épuisent désormais les ressources de la commune, Alexandre Carette qualifie ce régime de retour à l'esclavage et au servage.

Le Tournaisien écrasé par l'occupant allemand.

En février, les "Boches" pratiquent la saisie des téléphones et des fils de fer, interdisent également, sans qu'on en connaisse la raison, la culture des trèfles, la saillie des juments et ordonnent la castration des chevaux.

Le 6 avril, l'occupant impose l'heure allemande, chaque horloge est avancée d'une heure (NDLR : il s'agit de l'heure toujours en application, à notre époque, durant l'été).

Le 16 avril, en la cathédrale Notre-Dame, un obit solennel est célébré pour le repos de l'âme des soldats tournaisiens tombés au champ d'honneur.

Le 7 mai, de nombreux Tournaisiens passent devant le conseil de guerre instauré par l'occupant. Beaucoup sont condamnés à des amendes mais onze d'entre eux dont les noms seront placardés le 7 juin sont condamnés à des peines d'emprisonnement allant de 2 mois à 2 ans. Il s'agit de François Mondo, joaillier, 62 ans, du Baron del Fosse et d'Espierres, propriétaire terrien, 48 ans, de Paul Brasseur, ingénieur, d'Henri Leroy, séminariste, 23 ans, de Marie Landrien, fille d'un cabaretier, 29 ans, de Victor Richeling, ébéniste, 51 ans, d'Edmond Carbonnelle, tourneur en fer, 37 ans, de Victor Honoré, rentier, 67 ans, de Victor Bail, horloger, 54 ans, de Joseph Devred, étudiant ingénieur, 21 ans et de Victor Masure, père jésuite, 52 ans. 

D'autres Tournaisiens se dressent contre l'occupant : Gabrielle Petit et Louise de Bettignie (cette dernière est originaire du Nord de la France mais habitant Tournai), elles collaborent à des service d'espionnage (NDLR : voir les articles que nous leur avons consacrés).   

Le 22 mai, les Tournaisiens sont confinés chez eux, dès 7h du matin, avec interdiction de sortir avant 13h. Le Kaiser Guillaume arrive en gare à 8h00, traverse la ville et, au boulevard Bara, pratiquement à hauteur de la rue Prévot (NDLR : actuelle rue Jean Noté), remet 600 décorations aux soldats et officiers. Il quitte la ville en fin de matinée après avoir visité la cathédrale.

Ce même jour, dans le courant de l'après-midi, une petite escadrille d'avions survole la ville. Une déflagration est perçue par les habitants, une bombe vient d'exploser à proximité de l'église Sainte Marie-Madeleine. Une dame qui se trouve dans le corridor de sa maison est atteinte par des éclats et décède moins d'une heure plus tard. Elle laisse quatre enfants en bas-âge. Quatre personnes sont également blessées à des degrés divers, une cinquantaine de maisons sont endommagées, les vitraux de l'église sont brisés.

La baisse de la moralité publique.

Les rapports des curés de paroisse font état d'un abaissement alarmant du sens moral, celui-ci est constaté tant chez les bourgeois que chez les ouvriers. Certains bourgeois ont des complaisances coupables envers l'ennemi, exercent un trafic avec sa complicité ou travaillent volontairement pour l'occupant. De nombreuses femmes et jeune filles se compromettent avec des soldats allemands et deviennent leurs "mascottes" (NDLR : terme encore utilisé à l'époque pour désigner ce qu'on nomme aujourd'hui une maîtresse). Chez les ouvriers, l'oisiveté (NDLR : mère de tous les vices comme il est dit) et la paresse les amènent à l'ivrognerie, à la fraude et au vol. Des domestiques volent leurs patrons comme dans une ferme à Esplechin. On assiste également à des règlements de compte ou à des actes de mauvais gré édicté par la jalousie. Ainsi, en juillet 1917, dans un jardin ouvrier du faubourg Morelle, une main malveillante coupe une centaine de plants de tabac et les abandonne sur le jardin, simple plaisir de nuire à autrui ?

Tracasseries, vexations, nouvelles condamnations.  

Un avis du commandant d'étape, le sinistre Hoppfer, stipule que la population ne peut se permettre aucun écart de conduite, que les soldats cantonnés chez l'habitant doivent être traités, à tous points de vue, mieux que les étrangers et les belges, quels qu'ils fussent. Alexandre Carette rapporte à ce sujet l'incident suivant qui s'est déroulé aux magasin Van Rolleghem. : un soldat allemand souhaite obtenir des bretelles, mais trouve le prix de celles qu'on lui présente beaucoup trop élevé. La vendeuse lui dit simplement :

"J'en ai à plus bas prix".

Elle sera condamnée parce que le "Boche" a compris ou a feint comprendre le mot "saloperie".

En juillet, septembre et octobre, huit civils sont convaincus d'espionnage et fusillés dans l'enceinte de la caserne d'infanterie (NDLR : actuelle caserne Ruquoy ou existe toujours un mémorial à l'endroit appelé "mur des fusillés") parce qu'ils ont osé braver l'ennemi. Parmi eux deux femmes, Flore Lacroix et Georgine Danel et un jeune homme d'à peine dix-sept ans, Léon Marlot de Roubaix.

D'autres vont échapper à la mort, voici deux récits collectés dans les rapports des prêtres de paroisses :

"Henri Papegay et Irma François de Kain, cultivateurs, ayant recueilli des pigeons voyageurs lancés en parachute par les alliés, furent arrêtés, ainsi que leur fils René, âgé de 15 ans. Convaincus d'espionnage pour avoir lâché les pigeons après avoir rempli la feuille de renseignements qui leur était attachée, ils furent condamnés à mort et leur fils à trois ans de prison, le 9 décembre 1917. Grâce à l'intervention de plusieurs personnes et à la supplique adressée par la duchesse d'Arenberg à l'empereur Guillaume, ils seront graciés en février 1918 et envoyés en forteresse" (rapport du curé de la paroisse Notre-Dame de la Tombe à Kain).

"Le bourgmestre d'Orcq, Mr. Ghislain, fut expulsé du village, de septembre à décembre 1917 pour avoir allumé un feu afin de brûler des déchets et l'avoir laissé couver toute la journée. Celui-ci s'est réactivé en soirée en raison du vent. Des aviateurs anglais ont bombardé le champ d'aviation allemand situé à proximité". Les Allemands y voient un lien de cause à effet, ce feu avait été allumé volontairement pour guider les alliés" (rapport du curé du village d'Orcq).

"Une Kommandantur est installée à Templeuve en novembre 1917, à partir de ce jour, il n'y a plus de communications possibles pour les habitants avec les villages voisins de Blandain, Ramegnies-Chin et Bailleul" (rapport du curé de Templeuve).

Une troisième année complète d'occupation se termine, les Tournaisiens se demandent ce que va leur réserver l'année 1918.

(à suivre)

(sources : "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" de Céline Detournay, étude parue dans le tome IX des Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres" ouvrage collectif publié par les Ecrivains publics de Wallonie picarde en août 2014 - Les éditions du "Courrier de l'Escaut" parues en 1917. Je remercie également Mme Jacqueline Driesens et Mr. Jacques De Ceuninck pour les documents ou renseignements fournis).

S.T. janvier 2015.

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