12 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (4)

En ce début d'année 1916, la situation n'est pas des plus brillantes dans la cité des cinq clochers. Elle va encore s'aggraver durant l'été lorsque Tournai entrera dans l'étape (l'etappengebiet).

La solidarité s'organise.

Les Tournaisiens ont retrouvé leur organe de presse. Depuis la mi-novembre, le journal "Le Courrier de l'Escaut" paraît à nouveau, sous la forme d'un petit format de quatre pages, édité seulement trois fois par semaine. Il informe ses lecteurs à propos du ravitaillement, publie les listes de soldats morts au front, donne de nombreux conseils aux ménagères afin de réaliser des miracles avec le peu qui est à disposition dans les magasins et tient une rubrique des faits divers locaux. Sa rédaction affiche une grande neutralité laissant le soin à d'autres quotidiens, créés à cet effet, de vanter les exploits de la "glorieuse" armée allemande.

Contrairement à l'année précédente, l'hiver est rigoureux, Alexandre Carette écrit que la neige tombe fréquemment jusqu'à la fin du mois de mars. Ces mauvaises conditions atmosphériques représentent un vecteur important pour la propagation de maladies parmi une population affaiblie par une alimentation restreinte. La terrible grippe espagnole qui va se répandre dans toute l'Europe et la rougeole, souvent mortelle à l'époque pour les jeunes enfants, sont deux des principales affections qui vont toucher la population tournaisienne.

Dans pareilles circonstances, la solidarité reprend le dessus et vont voir le jour : "l'Œuvre de secours au soldat prisonnier, l'Aide aux orphelins, les Fourneaux économiques, les soupes populaires, les goûters d'enfants, les jardins ouvriers (NDLR : les premiers seront créés aux environs du Palais de justice), la goutte de lait, l'aide aux enfants débiles...  Ces organismes reçoivent des subsides accordés par le Comité de Secours national, des dons de familles aisées et parfois les bénéfices d'un concert, d'une pièce de théâtre ou d'une représentation de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon. 

L'Œuvre de secours au soldat prisonnier recueille de l'argent par des quêtes (NDLR : ce mot a été progressivement abandonné au profit de collectes) dans les églises, des séances instructives ou récréatives afin de venir en aide aux soldats indigents.

Le 9 janvier, se déroule en la cathédrale Notre-Dame, le sacre de Mgr Crooy, successeur de Mgr Walraevens, décédé en octobre 1915. Cette cérémonie devait avoir lieu en décembre, mais la bulle papale annonçant sa désignation comme évêque du diocèse de Tournai est parvenue avec beaucoup de retard.

La presse publie des chiffres concernant l'évolution de la population tournaisienne, on constate qu'en 1913, il y avait eu 601 naissances et seulement 449 en 1915 (soit une baisse de près de 25%), notons que des enfants nés durant le premier trimestre avaient été conçus avant que la guerre n'éclate ! Le nombre de mariages est plus représentatif : de 270 en 1913, il tombe à 108 en 1915 (baisse de 60%).

Le 18 avril, le colonel von Bissing visite Tournai, rencontre le général Hoppfer et l'évêque Crooy qui lui réserve, dit-on, un accueil glacial.

Le 20 avril, un aéroplane allemand qui vient de décoller d'un champ situé à proximité de l'asile d'aliénés (NDLR : appellation donnée à l'époque à l'institution de Défense sociale) s'écrase suite à une violente rafale de vent sur la boulevard du Midi (NDLR : l'actuel boulevard du Roi Albert), ses munitions explosent, le pilote est tué, son accompagnateur gravement brûlé. L'autorité militaire allemande transfère rapidement le corps de la victime et le blessé à Douai, ville du Nord de la France, où était basée l'escadrille dont dépendait cet équipage.

Les 12 et 13 mai, les corps des soldats vendéens qui avaient été enterrés au Chemin 37, le 25 août 1914, sont déterrés par des soldats qui les transfèrent au cimetière du Sud. Le corps du commandant Delahaye est gardé 48 heures au couvent de la Verte-Feuille et ensuite inhumé dans le caveau de la famille Dutoit. 

D'avril à juin, la ville est occupée par des soldats originaires de Westphalie, ces hommes semblent plus appréciés que ceux qui les précédèrent en ville, ils sont disciplinés, ne troublent pas l'ordre public et se montrent courtois avec la population. Leurs officiers, par contre, sont des ivrognes, organisant beuveries et orgies...

L'etappengebiet.

Pendant ce conflit, la ville de Tournai s'est malheureusement trouvée dans la "grenszone" (la zone frontière). Jusqu'au 30 septembre 1916, elle se trouve dans le régime du gouvernement général. A partir du 1er octobre, la ville va se retrouver dans le régime d'Etape de la VI Armée allemande. Les Tournaisiens sont désormais séquestrés dans un territoire dont il est difficile de sortir et sont sous la coupe du général Hoppfer, un homme impitoyable qui va encore plus les harceler.

Pour les Tournaisiens, l'établissement de l'Etape ressemble à un retour au servage :

"C'est l'établissement de l'esclavage par les grossiers et brutaux bavarois de la VIe armée. Plus de liberté, ni d'indépendance pour nous : nos maisons, nos biens, nos personnes leur appartiennent alors que les lois nous défendent à nous, civils, de poser le moindre acte d'hostilité contre un soldat, le soldat, lui peut tout se permettre contre nous...".

Dans la presse, des tribunes libres laissent transpirer l'opinion des Tournaisiens et elle n'est pas tendre envers ceux qui s'enrichissent profitant de la situation, on y ressent l'existence d'un marché noir orchestré par ceux qui possèdent des produits de première nécessité à vendre . C'est le cas dans "Les nouvelles de l'Avenir du Tournaisis" datées d'octobre et novembre 1916.

Le 3 octobre 1916, la Grand Quartier Général allemand publie l'avis suivant :

Les personnes capables de travailler peuvent être contraintes de force au travail, même en dehors de leur domicile, dans le cas où, pour cause de jeu, d'ivrognerie, d'oisiveté, de manque d'ouvrage ou de paresse, elles seraient forcées à recourir à l'assistance d'autrui, pour leur entretien ou l'entretien de personnes qui sont à leur charge.

Le lendemain de cette publication, le général Hoppfer, commandant de l'Etape, demande la liste des chômeurs à la Commission d'aide au travail et ensuite à l'Administration communale. Il se voit opposer un double refus. Cette demande sème une zizanie au sein du conseil communal, certains préconisent que ce soit la Ville qui fasse appel à des ouvriers pour des travaux sans désignation de nature. D'autres refusent catégoriquement cette "soumission à l'ennemi". Cette mesure fut malheureusement adoptée, les membres patriotes étant minoritaires. Peu de Tournaisiens répondent à cet appel d'offre de travail. Les Allemands exigent 45 maçons et 45 journaliers pour les travaux de réalisation d'un champ d'aviation à Ramegnies-Chin. Aucun homme ne s'étant présenté, dans la nuit du 10 au 11 octobre, 47 ouvriers sont arrêtés et déportés au camp d'Holzminden en compagnie de l'échevin Wibaut, qui avait fait partie du front du refus au sein du Conseil communal.

Alexandre Carette, bourgeois libéral anticlérical met en exergue l'attitude de l'évêque : Mgr Crooy ne prend parti ni pour le bourgmestre, ni pour les échevins .

Le 19 octobre, Hoppfer exige la liste de tous les chômeurs de moins de cinquante ans. Face au refus, il inflige une amende de 200.000 marks à la Ville et une astreinte de 2.000 marks par jour de retard. Hoppfer est un véritable fou furieux  qui n'admet pas qu'on lui résiste ! Les échevins Edouard Landrieu, Albert Allard et Edouard Valcke sont, à leur tour, déportés à Holzminden. La ville persistant dans son refus est désormais redevable de 769.000 marks.

Au même moment, 188 hommes sont arrêtés et déportés à Prémontré, Jolimetz et Sainte-Preuve. Cinquante-cinq d'entre eux vont mourir des mauvais traitements infligés parmi lesquels le "roctier" Herman Planque d'Allain (NDLR : voir l'article que nous lui avons consacré).

(à suivre)

(sources : voir articles précédents).

S.T. janvier 2015

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