10 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (3)

Si certains avaient espéré que cette guerre ne soit qu'un bref épisode de notre Histoire, ils sont bien forcés de constater, en ce début d'année 1915, que le conflit risque de durer encore longtemps. Le Tournaisien vit désormais sous le joug allemand et si certains habitants ont adopté un profil bas face à l'envahisseur, d'autres s'organisent pour entrer en résistance.

L'envahisseur assied son pouvoir.

Cette nouvelle année n'apporte aucune amélioration au sort des habitants de la petite ville occupée. Si l'angoisse des Tournaisiens n'est pas toujours visible, elle est omniprésente, les occupants le savent et peut-être jouent-ils sur cet élément pour asseoir leur autorité. Ainsi une batterie a été installée sur le talus de la citadelle, entre la caserne et la gendarmerie. Est-ce à dessein que les pièces composant celle-ci sont tournées vers la ville alors que le danger devrait normalement venir de l'extérieur, du Sud ? 

Autre élément déterminant d'une guerre psychologique, les seuls journaux à disposition des habitants de la cité des cinq clochers sont "Le Courrier des Ardennes" et "La Belgique", deux organes de presse qui servent la propagande allemande.

Le 27 janvier, un office est célébré dans la cathédrale Notre-Dame à l'occasion de l'anniversaire de l'empereur Guillaume II, le ban et l'arrière ban des officiers allemands présents à Tournai y assistent mais aucun édile, ni habitant de Tournai.

Le 1er février, l'Evêque de Tournai, Monseigneur Walraevens s'éteint à l'âge de 74 ans. Il était déjà souffrant avant que n'éclate le conflit, son état s'était aggravé suite aux mauvais traitements subis notamment lorsqu'il fut emmené en otage.

L'hiver est particulièrement doux et pluvieux, ce qui est heureux parce que le charbon et l'huile d'éclairage commencent à manquer et les prix de ces deux produits augmentent régulièrement. Par contre, ce n'est pas la joie dans les campagnes envahies par la boue.

Le 7 mars, l'occupant resserre un peu plus la vis en publiant un édit interdisant la circulation des personnes, le soir, après 21h30.

Sans recevoir aucune information en provenance du front, les Tournaisiens se rendent bien compte que les combats sont meurtriers en voyant défiler des blessés arrivant dans les hôpitaux tournaisiens et au couvent de Passy-Froyennes. D'autres sont envoyés par trains entiers de la Croix-Rouge à destination de Bruxelles. Régulièrement, on peut percevoir le bruit de la canonnade en provenance du front des Flandres ou du Nord de la France et des aéroplanes survolent la ville.

Le 8 mars 1915, le clergé belge crée "Le mot du Soldat" afin d'établir une correspondance entre le front et la Belgique occupée, celui-ci est distribué par des colporteurs. Cette initiative considérée, par l'occupant, comme un acte de désobéissance donne lieu à une chasse sans merci à ceux qui le distribuent, de nombreux prêtres du diocèses sont traduits devant l'autorité militaire allemande et souvent condamnés à quelques jours de prison et à des amendes.  

Le 11 avril, l'abbé Plaquet, curé de la Madeleine, note dans son semainier :

"On entend régulièrement le canon. Les Allemands passent et repassent et paraissent devoir nous laisser en ville des troupes à perpétuelle demeure. Les alliés n'avancent pas et doivent être en nombre inférieur, impuissants de déloger les envahisseurs de leur retranchement".

A ce moment, on est en pleine bataille de l'Artois et la population tournaisienne commence à souffrir de privations. On se débrouille comme on peut pour trouver de la nourriture. Marie R., âgée de 15 ans en 1914, avait commencé à travailler en filature avant le conflit. Chez elle, il y avait huit bouches à nourrir (ses parents et six enfants). Un jour, longeant un champ, elle fut tentée de ramasser des petites pommes de terre laissées après la récolte, il n'y avait rien d'anormal à cela car, avant-guerre, beaucoup de personnes glanaient, ce qui n'était pas interdit. Surprise par des soldats allemands, elle fut condamnée pour vol de nourriture et obligée, le soir, après son travail, de passer ses nuits à la prison de Tournai.

Un religieux, le Père Philippart (NDLR : voir l'article que nous lui avons consacré), entre en résistance. Il se rend régulièrement à Bruxelles et constate que :

"Les populations de Bruxelles et du Gouvernement général qui vivaient d'une liberté fort étendue ne s'imaginaient pas ce qu'était le régime de compression intolérable en notre cage de fer".

En mai, des affiches paraissent sur les murs de la ville, les autorités allemandes offrent des salaires de 3 à 4 marks aux ouvriers disposés à se rendre dans la région de Lille afin d'y creuser des tranchées... pour la distribution d'eau ! Personne ne fut dupe et aucun candidat travailleur ne se présenta à l'engagement.

En mai, suite à de nouvelles mesures édictées, la population tournaisienne ne peut désormais plus circuler qu'entre 6h le matin et 9h30 le soir. Les villes de Mons et de Courtrai ne sont accessibles qu'avec une attestation spéciale délivrée avec parcimonie, les déplacements vers la France sont totalement défendus.

Le Révérend Père Herbette, Supérieur du couvent des Camilliens, dont nous avons fait brièvement la connaissance dans le dernier chapitre des écrits consacré au sort de la 7e compagnie du 83e Territorial, fait les frais de cette mesure, il est condamné à trois jours de prison pour avoir voyagé sans passeport de Lille à Tournai, le 5 mai 1915.  

La ville de Tournai qui était rattachée à la zone d'étape de Valenciennes passe en juillet 1915 sous l'autorité du Gouvernement général.

L'attitude de l'occupant se durcit.

Les réquisitions dans le Tournaisis devinrent fréquentes et variées. On commença par dépouiller les établissements industriels comme Carton, Duhem ou l'Union Industrielle de leurs tours mécaniques. En août, les Allemands recherchèrent le caoutchouc, en septembre, les bois de construction. Ensuite, on enleva chez les industriels les stocks de cuivre...

En fin d'année 1915, les peines d'emprisonnement se multiplièrent :

l'institutrice de la jeune princesse De Croy à Warchin sera détenue durant cinq jours pour port d'une décoration, ce qui était formellement interdit. Mr. Cuylidts, directeur de l'asile d'aliénés, passe plusieurs semaines en prison et est dépouillé d'une somme de six mille francs qu'il possédait soupçonné d'avoir caché chez lui une télégraphie sans fil. Mr. Delsart, directeur de la fabrique de sucre de Chercq, sera condamné à une lourde peine d'emprisonnement pour avoir vendu des petites quantités de sucre clandestinement. Le substitut Guillery et des dames de la bourgeoisie seront arrêtées pour avoir distribué le "Mot du Soldat". Incroyable également est l'histoire de ce vieil homme de 82 ans, qui a franchi par inadvertance la ligne d'étape en cueillant de la nourriture pour ses lapins, il eut le choix entre une amende de vingt marks ou dix jours d'emprisonnement.

L'année 1915 qui s'achève a donc vu un durcissement des conditions de vie : problèmes de ravitaillement, réquisitions qui ressemblent à un vol organisé, chômage, tracasseries, vexations... Elle a marqué un premier tournant dans la perception qu'en ont les habitants de Tournai. A ce sujet, les semainiers des paroisses nous démontrent la lente évolution du moral de celle-ci :

la population tournaisienne a d'abord cru fermement en la neutralité de la Belgique comme cela s'était passé lors de la guerre de 1870, elle s'est ensuite indignée de la félonie des Allemands qui ont fait fi de celle-ci (semainier de Sainte-Marguerite), une fois la guerre déclenchée, elle a pensé que la victoire serait acquise après quelques semaines (semainier de Saint-Brice), elle a été persuadée que l'invasion n'atteindrait pas Tournai (semainier de Saint-Antoine). Il y eut l'arrivée des troupes allemandes et l'occupation de plus en plus dure.

La pratique religieuse n'a pas chuté durant la première année d'occupation mais, déjà à la fin de 1915, les offices ont été de plus en plus désertés, les églises ont été de moins en moins fréquentées. Le clergé y a d'abord cherché la cause dans le manque de chauffage et les difficultés de circuler mais il a rapidement été obligé de l'attribuer à la diminution de la moralité publique. Il y a une augmentation très sensible des vols (peut-être pour subsister) et des délations surtout par la prépondérance de l'immoralité. C'est aussi l'inconduite, la grande licence des mœurs, l'égoïsme, la compromission de certains avec l'envahisseur, la fraude et l'oisiveté née de la fermeture des usines et du manque de travail, de nombreuses (mauvaises) raisons qui détournent une partie de la population de la pratique religieuse. 

L'année 1916 qui s'annonce va être plus terrible encore !

(sources : "Souvenirs d'Alexandre Carette" par Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire, parus dans le tome VI les Mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 1989 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, étude parue dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai", tome IX de 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "Au nom de tous les Nôtres, 1914-1918", ouvrage collectif sous la direction des Ecrivains Publics de Tournai, paru en août 2014).

S.T. janvier 2015. 

  

 

14:12 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, 1914-1918, guerre, mot du soldat, mgr walraevens |

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