07 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (2)

L'occupation est donc effective depuis le mois d'octobre 1914, peu à peu, le quotidien des habitants de la cité des cinq clochers va être modifié : logement des militaires allemands chez des particuliers, ordonnances diverses, interdictions, réquisitions, chômage... Ces faits vont progressivement plomber l'ambiance dans des familles privées d'un mari, d'un père ou d'un fils !

Hiver et privations vont marquer la population.

Le 1er novembre, comme le veut la tradition, les familles se rendent dans les cimetières pour honorer leurs défunts. Cette visite prend une dimension particulière car certaines ont appris la mort d'un parent sur le front. C'est le cas de la famille de l'avocat et conseiller communal Octave Leduc dont Jean, l'aîné des fils, a été tué au combat à Wygmael (près de Louvain).

Le 2 novembre, dans la maison voisine de celle d'Alexandre Carette, vaste propriété de Mr. Debaisieux (NDLR : à l'emplacement de l'actuelle résidence le "Versailles"), un colonel allemand vient s'installer avec son personnel d'ordonnance, il est le "Kreischef", le commandant de place. Le commandant supérieur de l'armée quant à lui loge à la rue Saint-Jacques (NDLR : un hôtel particulier où s'installera à la fin du XXe siècle le siège social de l'intercommunale Ideta avant son récent transfert au Becquerelle).

Le 4 novembre, le colonel reçoit la visite du roi du Wurtemberg, à cette occasion, un repas luxueux auquel assistent les officiers allemands se déroule dans cet immeuble qu'un militaire nommera la "Kommandantur". Alexandre Carette rapporte que le bourgmestre et les échevins ont été reçus en audience par cette haute dignité allemande, sont-ils venus de gré ou de force ?

La plupart des habitants qui ont fui Tournai au début du mois d'octobre sont de retour, ils retrouvent bien souvent une propriété dévastée tant par l'occupant que par des concitoyens à la recherche de moyens de subsistance ou de sources d'enrichissement. Durant l'occupation, les vols vont d'ailleurs progressivement se multiplier.

Du 17 novembre au 8 décembre, le couvent de la Sainte-Union des Sacrés-Cœurs de la paroisse Saint-Lazare accueille quarante-trois infirmiers de la Croix-Rouge. A la même époque, le couvent des religieuses de Marie-Réparatrice, situé au 27 de la chaussée de Lille, verra l'entièreté de son rez-de-chaussée transformé en ambulance (poste de secours) normalement destiné à recevoir les blessés des combats. Cent dix lits sont montés ainsi qu'une salle d'opération mais jamais aucun blessé n'y sera accueilli et les Allemands quitteront le couvent le 9 décembre, les religieuses qui avaient été obligées de s'installer dans les étages reprennent possession de l'ensemble du bâtiment.

Le 23 novembre, les Allemands réalisent des perquisitions dans les banques tournaisiennes et notamment à la banque Joire où des clients sont appelés afin de procéder à l'ouverture de leur coffre. L'occupant est à la recherche d'or. Le même jour, probablement emporté par son zèle, un officier allemand, escorté de plusieurs hommes, pénètre dans la cathédrale Notre-Dame et veut se faire remettre le "Trésor". Appelé par les chanoines, l'échevin Wibaut menace de déposer plainte auprès du général von der Gotz ainsi qu'auprès du ministre des Etats-Unis à Bruxelles. Face à ces arguments, l'officier bat en retraite, s'excuse et sollicite une déclaration écrite stipulant qu'il n'a rien enlevé !

Les religieuses de la prison quittent leur lieu d'habitation et se réfugient... à l'intérieur de la maison d'arrêt en mettant en lieu sûr les objets du culte.

Dans son journal, Alexandre Carette nous informe que le 25 novembre, la neige s'est mise à tomber en abondance, un malheur de plus pour une population qui voit la farine se faire rare et sa distribution de plus en plus irrégulière. Une ration de 300 grammes de pain par jour est alors garantie à chaque habitant qui devra se contenter de cette ration. Les distributions se font dans les locaux communaux de la rue des Chapeliers et de la rue Duquesnoy, dans l'ancienne chapelle de l'Athénée Royal.

Durant les premiers jours du mois de décembre, la population est invitée à aller retirer une carte d'identité à l'administration communale. Pour quitter Tournai à destination d'autres villes, il faut, de plus, être en possession d'un passeport dont le prix ne permet qu'aux personnes les plus aisées de l'acquérir, beaucoup prendront le risque de circuler sans ce document s'exposant ainsi, en cas de contrôle, à de lourdes amendes et même à des peines d'emprisonnement. Au même moment, les Allemands s'installent au Cercle Littéraire et transforment le couvent de Passy-Froyennes en un hôpital pour malades atteints de typhoïde en provenance du front.

En cette première année de guerre la pratique religieuse est toujours importante. Les curés des paroisses tiennent des semainiers dans lesquels il font part de leurs observations ou sentiments. A la date du dimanche 27 décembre, l'abbé Gustave Plaquet, curé de Sainte-Marie Madeleine, écrit en latin :

"Nous ignorons tout des alliés comme des Allemands. Nous sommes au secret total, cherchant en vain d'où nous viendra le salut ou le secours. Que Dieu nous aide. Triste fin d'année, tout aussi triste commencement. Que le nom du Seigneur soit béni".

"Nous sommes au secret total", voilà probablement résumé le sentiment général de la population tournaisienne. En cette fin d'année 1914, elle semble vivre "hors du temps", s'inquiétant pour les hommes envoyés au front, à l'affut des informations concernant le ravitaillement, le plus souvent interdite de circulation vers l'extérieur, soumise à de perpétuelles tracasseries de la part de l'occupant.

Le vendredi 1er janvier, le monde bascule en 1915, il y a cinq mois que la guerre a été déclarée, il y a trois mois que la cité des cinq clochers vit sous le joug allemand. Vers minuit, la population a été réveillée par des coups de feu tirés en pleine ville. Ce sont les "boches" qui saluent à leur manière le nouvel-an, en tirant en l'air. Afin de montrer leur détermination aux Tournaisiens, certains officiers font croire que ces coups de feu ont été tirés par des habitants, trouvant un nouveau prétexte à des tracasseries. Dans les foyers, on n'a probablement pas le cœur de se souhaiter une bonne année mais il faut au moins se souhaiter une bonne santé car celle-ci sera plus que nécessaire pour surmonter les mois qui se profilent à l'horizon !

(à suivre)

(sources : "Souvenirs d'Alexandre Carette" par Jacqueline Delrot, licenciée en Histoire de l'Université de Liège, parus dans le tome VI des mémoires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 1989 - "Echos de la guerre 1914-1918 dans un semainier de l'église de la Madeleine à Tournai" par Jean Dumoulin, archiviste de l'Evêché et du Chapitre cathédral de Tournai et Jacques Pycke, chercheur au FNRS, archiviste adjoint, parus de le tome III des Mémoire de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 1982 - Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918" par Thierry Bernard et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "Au nom de tous les nôtres 1914-1918" ouvrage collectif édité par les Ecrivains Publics de Tournai en 2014.

09:16 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) |

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