05 janv.
2015

Tournai : 1914-1918, quatre années d'occupation (1)

Le 24 août 1914, la ville de Tournai a été plongée dans la guerre et a enregistré ses premières victimes. La première vague allemande est passée, d'autres vont bientôt suivre et occuper la cité des cinq clochers. Rassemblant divers témoignages, nous allons vivre cette longue période d'occupation mois après mois.

Les derniers jours d'août...

Dans la nuit du 24 au 25 août, presque tous les Allemands ont quitté Tournai en emmenant des otages parmi lesquels Mgr Walraevens, l'évêque de Tournai, les échevins Dierickx et Delrue ainsi que des conseillers communaux et des ouvriers. Ceux-ci reviendront à Tournai, quatre jours plus tard. Le 25 août, la Croix-Rouge tournaisienne est autorisée à inhumer dans un champ du chemin 37 (à proximité de la chaussée de Renaix), les corps de quarante soldats français et d'un civil, leurs havresacs sont brûlés. De très nombreux Tournaisiens assistent à ces "funérailles" sommaires. Sept corps seront également inhumés au cimetière du Nord, deux au cimetière du Sud et trois chez les Frères à Warchin. D'autres encore seront enterrés dans les villages où ils sont décédés : six à Froidmont, trois à Taintignies... Le 29 août, une colonne de ravitaillement et de transport d'environ deux cents voitures escortée par des pelotons de cavalerie traverse la ville, l'échevin Edmond Wibaut est emmené en otage.

En septembre, avant-goût de ce que sera l'occupation.

En ce début septembre, Tournai n'est pas encore une ville occupée mais le transit des troupes allemandes est régulier. Cinq cents fantassins logent à la caserne d'infanterie (celle qui deviendra la caserne Baron Ruquoy) où ils s'adonnent à des actes de vandalisme, un millier de fantassins et de cavaliers établissent un campement provisoire sur la plaine des Manœuvres , les 75e et 173e d'infanterie sont installés dans des cafés de la Grand-Place et au cinéma Palace tandis que les officiers logent à l'Impératrice, à la rue des Maux.

Les premières ordonnances sont publiées le 4 septembre :

interdiction de vendre des journaux français, couvre-feu pour les cafés qui doivent fermer à huit heures du soir, les pigeons voyageurs doivent être tenus enfermés, la circulation des bicyclettes est interdite, interdiction de tout attroupement en rue, interdiction de vente des denrées à des personnes n'habitant pas la ville... Néanmoins, les journaux locaux réapparaissent à partir du 3 septembre sans être soumis à une quelconque censure.

Le dimanche 27, à la surprise générale des Tournaisiens, un régiment français d'infanterie fort de 1.100 fantassins de la 5e et 7e territoriale, encadré d'un escadron du 16e Chasseurs à cheval, fait son entrée en ville. Durant l'après-midi, ces troupes sont rejointes par deux escadrons de goumiers algériens portant burnous blancs, fièrement montés sur leurs petits chevaux qui arrivent par la chaussée de Douai. Leurs cheikhs arboraient la Légion d'Honneur. Vers 18h, le Général-Major Frans, accompagné de son Etat-major et d'une centaine de gendarmes, arrive en gare.

Dans ses mémoires, le Général-Major Frans écrit :

"Nous fûmes accueillis comme les sauveurs du pays. Les gens s'imaginaient que notre arrivée signifiait la reconquête de la province de Hainaut".

Il relate également un incident "diplomatique" qui éclate entre le bourgmestre de Tournai, Stiénon du Pré, et le commandant des troupes françaises, un homme d'une cinquantaine d'années. Le premier magistrat de la ville ordonna aux Français de se retirer au cas où ils ne recevraient pas de renfort. Cette demande vexa l'officier français mais il se radoucit après avoir entendu les exactions commises par les Allemands, un mois auparavant : vandalisme, prises d'otages, rançon colossale payée, ordonnances édictées...

Les gendarmes belges étaient commandés par le lieutenant-colonel de gendarmerie Bloem.

Les blessés allemands qui étaient restés à Tournai dans les diverses ambulances (poste de secours) furent emmenés en qualité de prisonniers à Bruges tandis que les blessés vendéens partaient pour Lille.

Le lundi 28 est un véritable jour de fête à Tournai, la population, en liesse, envahit les nombreux cafés de la ville.

Octobre, les Allemands s'installent.

Les autorités militaires françaises ne purent envoyer des renforts escomptés à Tournai et demandèrent donc aux troupes de se retirer. Le colonel Frans reçut également l'ordre d'abandonner Tournai, les troupes belges quittent la ville le 1er octobre.

Quelques jeunes Tournaisiens, membres de la garde civique et des artilleurs, parmi lesquels Louis Bossut, Walter Mestdagh et Edmond Carton désirent rejoindre les lignes belges sur le front de l'Yser pour servir la nation. Ils y parviendront malgré le danger que représentait cette escapade.

La joie de la population avait été de très courte durée et à l'annonce de l'arrivée des "boches", la panique s'empara d'elle. Hommes, femmes et enfants quittèrent la cité des cinq clochers à pied emportant quelques objets, quelques souvenirs de famille, des animaux domestiques, un peu de nourriture, le tout entassé sur des carrioles, des brouettes, des civières improvisées... Du petit peuple à la bourgeoisie, toutes les couches de la population furent touchées par cette peur profonde et le bourgmestre Stiénon du Pré, le consul d'Espagne, Felix Van de Kerkhove, et bien d'autres personnalités prirent également le chemin de l'exil, la plupart n'ayant aucune idée de la direction à prendre fuyaient vers Roubaix ! 

Dans son récit, Alexandre Carette estime à 25 ou 30.000 le nombre d'habitants qui quittèrent Tournai, (NDLR : nombre qui nous paraît réellement exagéré pour une ville d'environ 35.000 habitants).

Le vendredi 2 octobre, une trentaine de gendarmes belges, accompagnés de gardes civiques tournaisiens, viennent s'embusquer, vers 11h, à proximité de la prison et de la chaussée d'Antoing. Vers 2 heures de relevée (NDLR : après-midi), une fusillade éclate entre ces hommes et une quinzaine de cyclistes allemands accompagnés de trois ou quatre hommes en carriole. Les faits se déroulent près du café "La Californie" à la chaussée d'Antoing. Les Allemands se replient sans aucune perte. Un cabaretier dont l'établissement est situé à l'angle des rues Sainte-Catherine et Rogier est atteint par une balle allemande au niveau de l'aine, il succombera deux jours plus tard.

Le samedi 3 octobre , les Allemands sont en ville et l'occupation de celle-ci débute. A l'adresse de la population, ils proclament :

"Nous accomplissons un acte de bienfaisance car les provinces restant dans le giron allemand n'auront qu'à se louer des avantages de notre régime".

Sur ordre de l'envahisseur, la députation permanente réquisitionna les automobiles, les bicyclettes et les accessoires. Les cultivateurs doivent battre le blé et le remettre intégralement à l'autorité allemande en ne conservant que les grains nécessaires aux semailles. Presque tous les chevaux sont réquisitionnés par l'occupant.

Des affiches apparaissent sur les mur, les Allemands interdisent aux jeunes gens d'obéir aux ordres militaires belges et aux habitants d'exporter du bétail ou denrées alimentaires en France, ils imposent l'usage du mark pour les transactions. On interdit également aux responsables des paroisses de faire sonner les cloches et d'organiser des cortèges (processions) dans les rues.

Un dimanche du mois d'octobre, douze otages choisis parmi les notables furent emmenés à l'Hôtel des neuf Provinces (NDLR : situé sur la place Crombez, près de la gare). Cette mesure prise pour impressionner la population fut vite rapportée en raison du calme qui régnait en ville.

Le 12 octobre, suite à un sabotage réalisé par des militaires belges contre des voies de la ligne de chemin de fer entre Tournai et Barry, Mrs Duquesne Watelet de la Vinelle, bourgmestre de Vaulx, Bouzin, premier magistrat d'Antoing, Thorn (Chercq) et Dutoit (Calonne) furent arrêtés et jetés dans un wagon à bestiaux à destination de Cambrai où ils comparurent devant un juge militaire, le 14. Ces communes soupçonnées par les Allemands d'avoir facilité ce coup de main furent condamnés à verser d'importantes sommes d'argent. Après paiement de celles-ci, les édiles furent libérés.

Exsangue suite aux versements de sommes importantes à l'occupant, la ville de Tournai fut dans l'obligation d'emprunter, le 26 octobre, une somme de cinq millions et demi.

En cette fin du mois d'octobre 1914, en plus des soldats allemands logés dans les casernes, la gendarmerie et dans les cinémas, certains habitants doivent accueillir chez eux, cinq cents employés allemands des chemins de fer, des services postaux ou infirmiers.

(à suivre) 

(Sources : "Souvenirs d'Alexandre Carette" par Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire de l'Université de Liège, tome VI des mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, édité en 1989 - "Histoire de Tournai" de Paul Rolland, ouvrage publié en 1957 chez l'éditeur Casterman  - "Aux géants de Vendée tombés pour la justice et le droit", plaquette éditée par le Souvenir franco-belge tournaisien en 2004 - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" de Céline Detournay, étude parue dans les Publications Extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome IX de 2003 - "Au nom de tous les nôtres, 1914-1918" ouvrage collectif édité par les Ecrivains Publics de Tournai en 2014 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918 - rapports de paroisses et couvents" par Thierry Bertrand et Jacques Pycke, ouvrage paru en 2014 - "La défense de Tournai en septembre 1914", extrait des mémoires du Général-Major Frans, article me remis par Mr. Jacques de Ceuninck - "Echos de la guerre 1914-1918 dans un semainier de l'église de la Madeleine à Tournai" par Jean Dumoulin, archiviste de  l'Evéché et du Chapitre cathédral de Tournai et Jacques Pycke, chercheur au FRNS, archiviste adjoint, étude parue dans les Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai, tome III, 1982).

 

 

Commentaires

Tu as mangé du lapin perdu? Bonne semaine Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 06/01/2015

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Non, le Lundi Perdu se fête le premier lundi APRES l'Epiphanie qui a lieu aujourd'hui mardi 6 janvier, c'est donc lundi prochain que Jeannot passera à la casserole ! Il y a tellement de gens à Tournai qui aiment le lapin aux prunes et aux raisins qu'ils en mangeraient dès aujourd'hui, mais je suis un puriste et je respecte la tradition !

Écrit par : serge | 06/01/2015

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