30 déc.
2014

13:44

Tournai : et si un vent d'optimisme soufflait enfin (3)

tournai,grand-place,chantierLes reproches objectifs et subjectifs.

Troisième volet de cet article consacré à la vision que porte l'habitant de Tournai sur sa ville, exercice périlleux car cela demande de faire abstraction de ses propres interrogations et tenter de rester le plus neutre possible. Il faut restituer les remarques entendues sans prendre parti. L'Optimiste a toujours affirmé que pour être crédible, il fallait regarder le quotidien par le petit bout de la lorgnette, oublier un instant l'amour pour sa cité natale et partir à sa découverte avec le regard du visiteur qui fait sa connaissance.

Un melting-pot des critiques quotidiennes.

Il est impossible de relater toutes les critiques régulièrement entendues. On dirait qu'à notre époque pour ne pas se dissocier des autres, pour se couler dans la masse, il est de bon ton d'émettre des critiques et surtout de ne pas s'enthousiasmer sous peine d'être pris pour un naïf qui rame à contre-courant. On semble être à l'ère du "malcontent". Quelle que puisse être la décision qu'on prenne, on ne s'attirera que rarement un sentiment de sympathie ou de compréhension. Si rien n'est fait, les critiques pleuvent, si quelque chose est entrepris, ce n'est jamais bien fait !

Voici quelques exemples : 

"La Grand-Place a été totalement ratée" !

Cette remarque est faite par ceux qui y passent régulièrement. Ils ont totalement raison.

Il est vrai qu'avec ses pavés qui jouent le grand air de castagnettes au passage des véhicules, le tableau pourrait déjà paraître surréaliste, mais c'est bien plus grave encore quand, piéton, on s'y tord les pieds tout en risquant la fracture.

Avant de jeter la pierre (ou le pavé déchaussé) à quiconque, il faut néanmoins se pencher sur l'historique de ce dossier :

La majorité alors en place avait promis, voici une douzaine d'années, de rénover le forum tournaisien et de lui donner une image plus conviviale, plus en phase avec le troisième millénaire. A l'instar de Bruges, de Bruxelles ou de grandes villes touristiques étrangères, vidées de leurs voitures ventouses et dépolluées de leurs envahissantes automobiles, la ville des cinq clochers voulait se doter d'une agora entièrement piétonne où il ferait bon flâner en admirant la cathédrale, le beffroi, la Halle-aux-Draps, les façades des immeubles et en s'asseyant quelques instants à une des nombreuses terrasses afin de goûter un peu de repos en dégustant à un breuvage local. Que voilà une vision idyllique, digne des dépliants touristiques ! Dans un souci de judicieuse économie, on avait même décidé d'utiliser les pavés déjà en place, sciés en deux et replacés pour obtenir une surface bien plane. On aurait pu s'enthousiasmer pour ce projet mais le Tournaisien est ainsi fait qu'il ne croit pas à ce qu'on lui promet, il se méfie du bouleversement de ses habitudes. Tout changement provoque chez lui un mal-être, une peur panique ! Est-il autiste ?

Les commerçants qui la ceinturent y ont vu le spectre de la faillite, leur crédo était invariable : "Pas de voiture : pas de client, pas de voiture : mort du commerce". 

Avant même la réalisation, l'édilité d'alors qui souhaitait avant tout ne pas se mettre les mécontents à dos a aménagé le projet créant, in fine, une liaison entre la rue des Maux et le beffroi avec une boucle desservant la rue de l'Yser et la rue des Orfèvres ainsi qu'une zone de stationnement en face de l'église Saint-Quentin. Le projet initial était déjà totalement dénaturé.

Cependant, en soi, l'idée n'était pas si mauvaise, tout projet peut être amélioré après consultation avec les usagers à condition d'analyser, en profondeur, les implications provoquées par le nouvel aménagement. Il eut été judicieux de doter les voies de circulation automobile de vrais pavés comme cela fut fait par la suite à la place de Lille où l'expérience s'était révélée tout aussi inappropriée. Un pavé scié n'est pas suffisamment ancré dans le sol et ne peut rester en place lors du passage de véhicules, fussent-ils légers !  

En pratiquant la politique de l'autruche, en autorisant les voitures, ensuite les bus et même les cars de touristes en plus des camions de livraison, l'édilité ne voyait pas ou ne voulait pas voir qu'on allait, immanquablement, courir à la catastrophe, ce qui advint très rapidement après la fin du chantier. De plus, pour éviter une circulation anarchique, il a fallu canaliser le passage des véhicules par le placement de rangées de potelets peu esthétiques, régulièrement accrochés par des chauffeurs distraits ou roulant sous influence, des poteaux presque quotidiennement renversés donnant une image de marque déplorable de ce qui devait être l'écrin tournaisien.  

Voilà pourquoi la Grand-Place est dans cet état !

Désormais, les dimanches d'été, les jours fériés ou lors de festivités, une partie de la voirie est  quand même interdite à la circulation en raison du nombre de visiteurs qui déambulent sur le forum ou occupent des terrasses dix fois plus étendues qu'avant la rénovation. Comprenne qui pourra !

"Il fait sale à Tournai !".

Ce ne sont pas uniquement les Tournaisiens qui le disent mais également ceux qui visitent notre ville. Mégots de cigarettes, papiers gras, cannettes et déjections canines sont visées par cette remarque mais aussi les tags sur certaines façades.

L'édilité fait son possible et le travail de ceux qu'on appelle les "petits hommes verts" du service de propreté publique ne peut être qu'apprécié. Hélas, en remplissant leur charrette de déchets, ces braves gens semblent quotidiennement remplir le tonneau des Danaïdes. Les amendes pour incivilités ont été instaurées et commencent, trop timidement, à être appliquées.

Une ville propre et accueillante est un "must" pour le commerce local, pourquoi, dès lors, des sacs d'immondices sont-ils déposés, dans le centre-ville, dès le samedi soir pour une collecte qui n'est programmée que le lundi matin. Cette attitude désinvolte donne une mauvaise impression aux promeneurs qui parcourent nos rues, le week-end, tout en faisant le régal des rats, des chats et... des vandales. 

Si chacun d'entre nous balaie devant sa porte, la ville sera plus propre, il ne faut pas perdre de vue que la saleté appelle la saleté ! Est-ce finalement un simple question d'éducation ?

"Il y a des travaux dans toutes les rues, c'est un perpétuel chantier".

Il est vrai que les chantiers commencent à peser lourdement sur le moral des Tournaisiens.  Cela fait maintenant près d'une décennie que des travaux barrent les rues de Tournai, apportant leurs lots de boue en hiver, de poussière en été, de bruits toute l'année. Avec le temps qui passe, les Tournaisiens ont pris, peu à peu, d'autres habitudes et ont déserté le centre-ville condamnant ainsi certains petits commerces de proximité qui ont été dans l'obligation de fermer leurs portes. On ne compte plus les surfaces commerciales à remettre. La spirale est enclenchée, des vitrines vides amènent des rues peu attractives, ce qui a pour conséquence de détourner davantage les clients des commerces qui y subsistent. 

Tout le monde est conscient du problème et, en plus, la malchance s'en mêle. Une importante fuite d'eau à la place Paul Emile Janson suite à une rupture d'une canalisation, en janvier 2014, a retardé de près de dix mois le dallage de celle-ci en raison d'interminables batailles d'experts et de la légendaire lenteur judiciaire. Un effondrement de l'égouttage au pied du beffroi a nécessité la fermeture des rues des Chapeliers et de Paris pour de longs mois alors que ces rues venaient à peine d'être rénovées et ouvertes à la circulation. La faillite d'un promoteur immobilier a laissé un terrain vague à la place de l'ancien "Multiscope Palace" et du restaurant voisin, un chancre qui défigure cette voie principale qui mène de la gare à la cathédrale et qui a vu sa fréquentation réduite à une peau de chagrin. Enfin, un litige entre un promoteur privé et le Ville retarde la démolition des anciens bâtiments du Courrier de l'Escaut où doit s'élever une résidence de standing. Même le futur (???) espace Gérard Depardieu voit sa rénovation remise continuellement en question. Dans le genre blé à moudre pour les détracteurs, on ne peut pas faire beaucoup mieux.

Il y a enfin les travaux entrepris par la SWDE et Ores. Depuis longtemps des canalisations ou des câbles devaient être changés, la ville de Tournai a, une fois de plus, été le parent pauvre de ces réalisations. La communauté européenne a fixé une échéance pour le remplacement des tuyaux de plomb par du Socarex, le plomb pouvant s'avérer dangereux en vieillissant (risque de saturnisme notamment). La ville ayant été longtemps délaissée par les sociétés chargées de ce travail, celles-ci, depuis un an, mettent les bouchées doubles et ouvrent presque toutes les rues (quai Vifquin, place Gabrielle Petit, rue des Croisiers, Royale, Duquesnoy, de Monnel, Childéric, quai Saint-Brice, rue Saint-Martin, boulevards Lallaing, Bara, Léopold...) sur peu de temps engendrant un mécontentement supplémentaire.

Ces travaux ainsi que l'énorme chantier de rénovation de la cathédrale dont les clochers seront plus ou moins cachés pendant cinq longues années sont probablement à l'origine de la baisse de fréquentation des touristes enregistrée cette année (on parle de moins 10%, ce qui paraît peu).

"La disparition du Tempo Festival et le Village de Noël sur la Grand-Place ?".

Le "Tournai Tempo Festival" qui a amené, jusqu'en 2013, sur l'esplanade de l'Europe, de nombreuses vedettes de la chanson et un large public est disparu tout simplement à cause de la faillite de son organisateur, quant au "Village de Noël" sur la Grand-Place avec ses chalets et ses animations, suivant les déclarations des commerçants qui y participaient chaque année, il n'accueillait la grande foule que durant les week-ends. En semaine, les commerçants venus du Sud de la France ou d'autre pays d'Europe ne rentraient même pas dans leurs frais, certains s'y ennuyaient même profondément. Cela nous fait songer à ces Tournaisiens qui déplorent les fermetures de magasins dans leur ville et qui franchissent régulièrement la frontière ou se rendent dans une ville voisine pour effectuer la plupart de leurs achats. On ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre ! "Si on n'achète pas à Tournai, on ne fait pas vivre le commerce local" comme aurait dit Monsieur de La Palisse.

Bien d'autres sujets sont évoqués.

Voici, les principaux arguments apportés par ceux qui critiquent Tournai. Il y en a d'autres comme l'insécurité, la multiplication des marginaux parfois agressifs car le plus souvent imbibés d'alcool, les bagarres nocturnes provoquées par des bandes souvent étrangères qui ont choisi notre ville pour en découdre, les cambriolages, la zone de stationnement payant de plus en plus étendue avec ces "surveillants" (trop) prompts à appliquer l'invitation à payer une "taxe" déguisée (à partir de 2015, tout l'intra-muros sera concerné par cette réglementation limitant le stationnement à deux heures). Ces problèmes ne sont pas l'apanage de l'unique ville de Tournai, la plupart des communes sont concernées par ces faits dénotant un effondrement des valeurs et la recherche de ressources nouvelles pour équilibrer les budgets communaux.

A Tournai, la presse locale fait ses choux gras de ces faits récurrents et les répercutent, jour après jour, alors que en d'autres lieux, on a décidé de ne plus les publier ou de les minimiser afin de ne pas entamer un peu plus le moral de la population. C'est un choix !

J'aurais aimé qu'un vent d'optimisme souffle à nouveau sur notre ville mais la morosité actuelle s'avère être finalement le fruit de tout ce qui a été dit précédemment : immobilisme des années cinquante, fermetures d'usines et désertification industrielle, croissance du chômage, erreurs d'appréciation dans la gestion communale, chantiers perpétuels, malchances...) tout cela est venu s'ajouter à la perception négative propre à l'individu du 21e siècle et à la perte des valeurs morales. N'était-on finalement pas plus optimiste à la fin des années quarante lorsque tout le monde "y a mis un coup" afin de reconstruire la ville, de se doter d'un cadre de vie agréable et d'oublier la tourmente qui venait d'être vécue. L'égoïsme a remplacé la solidarité !

Heureusement, il y a des associations qui œuvrent pour apporter du positif à Tournai, pour soutenir ou distraire ses habitants : La "Fondation Pasquier Grenier", les "Amis de la Citadelle", "les Amis de la cathédrale", "les Guides de Tournai", "les Amis de Tournai", "la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien", "les Filles, Celles Picardes", "l'asbl Carnaval de Tournai", "l'asbl Centre-Ville", "l'association des Commerçants", "les comités de quartiers" dont celui de Saint-Piat est probablement le plus représentatif, "l'asbl Piste aux Espoirs", les "services clubs", les "services d'entraide" ou encore la "Maison de la Culture".

Les raisons d'espérer en des jours meilleurs

Au début de la seconde guerre mondiale, Winston Churchill a dit aux Anglais : "Je vous promets du sang et des larmes". Cette phrase loin de provoquer l'effondrement du moral de la population a décuplé sa volonté de se battre, de gagner la guerre.

Il faut positiver.

Les travaux du quartier cathédral qu'on appellera bientôt le "quartier Unesco" sont dans leur phase terminale, il reste à rénover la rue du Curé Notre-Dame, une centaine de mètres, à placer l'éclairage public et à installer le mobilier urbain.

Depuis un an, le parking souterrain de la rue Perdue est opérationnel mais reste sous-exploité alors qu'il était réclamé à corps et à cris par les commerçants de la Grand-Place et les automobilistes. Constatant cette situation, est-il nécessaire, dans cette période de vaches maigres sur le plan des finances communales, d'encore aller en construire un second sous le parc communal ? Ce serait considéré comme de la mégalomanie ! Il y a mieux à faire avec l'argent consacré à ce projet !

Les travaux de rénovation de la cathédrale progressent, le résultat obtenu sur la nef romane laisse augurer ce que seront les cinq clochers dans trois ou quatre ans.

Bientôt, on évoquera le projet "Smart City" qui doit projeter Tournai dans le futur, organiser une quatrième révolution industrielle. Celui-ci permettra à la "capitale de Wallonie picarde" de rayonner au-delà de son territoire, de se positionner positivement au sein de l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai. Une innovation qui offrira des infrastructures d'accueil, de développement et d'accompagnement, qui garantira une formation de haut niveau et créera les conditions de développement au travers de l'innovation.

Pour en savoir plus : https://www.youtube.com/watch?v=U4ox7cLeJEk.

On oublie trop souvent qu'un enseignement de qualité au niveau fondamental, secondaire et dans les hautes écoles amène à Tournai des milliers d'élèves et d'étudiants régionaux mais aussi étrangers. Il y a du potentiel pour redémarrer ! Encore faut-il vouloir cette transformation et dire comme Freddy Toutgaux "ça va d'aller" plutôt que baisser les bras en prononçant le "bof" des défaitistes.

Tournai est une ville de deux mille ans d'Histoire, une ville qui a connu la splendeur, une ville qui s'est battue pour survivre dans une Wallonie qui l'a souvent snobée, une cité qui a su garder son identité, c'est la ville de Childéric et Clovis, de Christine de Lalaing, de Rogier de le Pasture, de Barthélémy Dumortier, de Louis Gallait, de Gabrielle Petit et de bien d'autres qui lui conférèrent des lettres de noblesse. L'esprit défaitiste du XXIe siècle ne doit pas détricoter tous ces acquis.  

S.T. décembre 2014

 

13:44 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tournai, grand-place, chantier |

29 déc.
2014

11:52

Tournai : et si un vent d'optimisme soufflait enfin (2)

Raisons subjectives ou objectives d'un mécontentement.

Après avoir relaté, dans l'article précédent, la transformation du visage de la cité des cinq clochers et avoir détaillé les offres culturelles ou récréatives, toujours plus étoffées, il est temps d'aborder ltournai,entreprise disparueses raisons pour lesquelles le Tournaisien aime critiquer sa ville, de se demander pourquoi il est régulièrement aussi négatif ? 

Cette recherche nous amène également à nous interroger sur le rôle que joue la presse locale. Pourquoi celle-ci emboite-t-elle bien souvent le pas aux propos négatifs formulés par une partie de la population ? Pourquoi les amplifie-t-elle ? Ne serait-ce pas pour s'attirer les bonnes grâces de ses lecteurs régionaux en les caressant dans le sens du poil ou pour s'attribuer, comme jadis au temps des conflits mémorables entre presse de gauche et de droite, un rôle d'opposition systématique à la majorité en place ? Remarquons que les majorités changent mais que les critiques demeurent ! De telles justifications ne sont pas absolument certaines car en agissant de la sorte la presse perdrait toute crédibilité par l'abandon de sa neutralité. A l'ombre des cinq clochers, on devrait bannir au plus vite cette mentalité du vingtième siècle qui fut génératrice des plus grands conflits que la planète aient connus et commencer à prôner une solidarité dictée par la sagesse et la compréhension mutuelle. La situation est déjà assez difficile pour qu'on prenne un malin plaisir à la dramatiser davantage.

Les raisons historiques d'un mal-être.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la ville de Tournai est confrontée à la crise. Avant que l'épisode planétaire actuel ne débute au milieu des années 2000, le Tournaisien avait vu disparaître, en moins d'une quarantaine d'années, tous les fleurons de son activité industrielle. Pour s'en convaincre, il suffit d'en dresser un inventaire le plus complet possible :

- disparition du secteur de la bonneterie avec la fermeture de "la bonneterie Wattiez" à la rue Roc Saint-Nicaise, des "usines Philippart" transformées, sans avoir pu assurer la pérennité, en Daphica et ensuite en Textiles d'Ere, de "la Rayonne" à la rue As-Pois et des "Usines Allard" sur le quai des Salines.

- disparitions importantes dans le secteur de la métallurgie et du travail des métaux avec les fermetures des "Usines Meura" à Warchin, de "l'Union ferronnière" dans le quartier Saint-Piat, de "Poclain" à Vaulx, de l'entreprise de fabrication de jantes en alliage "Amil" sans oublier "Renault" à Orcq,

- disparition dans le monde des cimenteries avec la fermeture des "Bastions" au boulevard Walter de Marvis.

- disparitions dans le monde de l'imprimerie de "Desclée-De Brouwer" à la rue Barthélémy Frison, de la sacherie "Unisac" qui avait succédé au "Monobloc" à l'avenue de Maire, de la sacherie "Sacallain" à Allain, des imprimeries du journal "L'Avenir du Tournaisis" sur la Grand-Place et de celle du "Courrier de l'Escaut", à la rue du Curé Notre-Dame. On a également assisté à des diminutions drastiques des activités de "Casterman", historiquement implantées à la rue des Sœurs Noires ou de l'imprimerie "Lesaffre", située naguère rue de l'Athénée.

- disparitions des dernières brasseries : la "Grande Brasserie du Lion", au quai des Salines, reprise par la brasserie de Jupille avant de disparaître totalement du paysage tournaisien et de la "brasserie Losfeld" à la rue As-Pois,  

- disparitions de la "Malterie Tournaisienne" de l'avenue de Maire, des" Grands Moulins Lefebvre" à la rue Peterinck.

- disparitions de la firme "Colmant et Cuvelier" au boulevard des Combattants, de "Balamo" et du lavoir "Blanchitou" à Kain, de la fabrique de "Bonbons Faignard", de la "Moutarderie Vilain" à la place Verte, des laboratoires de parfumerie "Elina Fantane" à la rue du Glategnies ou de "l'Abattoir communal" à la rue Pasquier Grenier.

Ajoutons à cette liste non exhaustive, la fermeture de la société de pronostics "Prior", le départ vers d'autres cieux des sièges bancaires de la "Société Générale de Banque" à la rue Royale et de la "BBL-ING" au quai Dumon ainsi que la disparition de la société de prêts "Fimen". 

Terminons par la disparition des magasins "Sarma", la première grande surface tournaisienne, "Unic" et de la "Coopérative l'Avenir" à la rue du Rempart.

Notons enfin, les licenciements massifs intervenus ces dernières années dans la Vente par Correspondance, notamment aux "Trois Suisses" à Orcq.  

La désertification économique.

Comme on le voit, lors de ces quatre dernières décennies, ce sont des milliers d'emplois qui ont été perdus à Tournai et, en compensation, les créations, durant la même période, des zones commerciales de Froyennes et des Bastions, de la zone économique de Tournai-Ouest ou des intercommunales Ideta et Ipalle n'ont pu absorber qu'une infime partie des personnes qui se retrouvèrent au chômage. 

L'industrie tournaisienne a été presque totalement sinistrée et personne n'a été réellement conscient du traumatisme que cela a engendré parmi la population locale. Des centaines de familles ont été jetées dans la précarité et il n'y a jamais eu l'ébauche d'un "plan Marshall" pour les aider à en sortir. Les décideurs politiques qui se sont succédés à la tête de la commune ont surtout laissé aux P.M.E., le soin d'embaucher l'un ou l'autre demandeur d'emploi. On parle toujours du sinistre de la sidérurgie liégeoise ou carolorégienne, mais on occulte les fermetures tournaisiennes, tout simplement parce que, durant des décennies, la région de Tournai n'a jamais réellement été prise en compte au niveau régional. 

Durant ces quarante dernières années, les jeunes générations issues du baby-boom d'après-guerre sont venues s'ajouter à la liste des chercheurs d'emplois et la demande d'un travail a largement dépassé l'offre d'une carrière. Un élément social qu'on oublie souvent de mentionner.

Avec les futures pertes d'emplois annoncées au C.P.A.S dont le chiffre varie suivant les sources et la diminution progressive des postes à l'Administration Communale, le futur ne s'annonce pas plus souriant.

Paradoxe qui saute aux yeux, alors que la Flandre toute proche (25 kilomètres nous séparent de Kortrijk) possède des centaines d'emplois à pourvoir, peu nombreux sont les Tournaisiens qui osent franchir le "Rubicon" de la langue alors que des Français du Nord et du Pas-de-Calais, pas plus experts dans la langue de Vondel, n'hésitent pas à occuper les postes offerts et à parcourir quotidiennement autant si pas plus de kilomètres pour avoir un emploi.

Si on excepte les navetteurs "naufragés involontaires" de la trop célèbre ligne 94 qui relie de façon souvent aléatoire Mouscron et Tournai à Bruxelles, les expatriés économiques tournaisiens sont nettement plus rares que ceux de l'Hexagone ou des Flandres.

Le Tournaisien est-il casanier ? Peut-être ! Aime-t-il à ce point sa ville qu'il refuse de la quitter même pour échapper au chômage ? Cela reste à voir car pour la dénigrer, il est malheureusement un champion ! Cinquante années plus tard, la phrase prononcée par ces jeunes du "Modern", établissement depuis longtemps disparu, résonne encore dans les conversations et dans les colonnes des journaux comme nous le verrons dans le prochain article. Les sujets se sont simplement multipliés et la mauvaise foi est parfois au rendez-vous !

S.T. décembre 2014. 

 

11:52 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, entreprise disparues |

28 déc.
2014

10:20

Tournai : et si un vent d'optimisme soufflait enfin ? (1)

Tournai, cette presque inconnue des médias.  

L'Optimiste apprécie sa ville. Il lit les commentaires que la presse lui consacre, il la parcourt presque tous les jours, il étudie son évolution, il écoute les réflexions de ses habitants, il aime surtout la faire découvrir à ses lecteurs proches ou lointains ou, à de rares occasions, à des groupes de visiteurs qui en font la demande. Depuis plus de sept ans, au travers de près de 1.600 articles, il plonge les habitués du blog dans l'actualité ou l'Histoire, leur présente les portraits de personnages bien de chez nous ou défend modestement son patois picard. Il est de ceux qui proclame : "une ville où il fait bon vivre !". Malgré la sinistrose qui semble parfois émaner de la population, il continue à le dire haut et fort !

Néanmoins, en cette fin d'année 2014, l'Optimiste doit bien avouer qu'il est déçu. Il est démoralisé de constater le manque de considération que de nombreux habitants de la cité des cinq clochers ont pour leur ville natale ou d'adoption. Si d'autres en Wallonie ou ailleurs se déclarent fiers de l'endroit où ils résident et en parlent avec emphase, à Tournai, la moindre occasion est prétexte à la critique, à la démolition avec ce malin plaisir que s'offre le râleur-né. Depuis toujours, on connait le titi Tournaisien frondeur mais, ces derniers temps, il s'agit de l'expression d'un ressentiment bien plus profond. Cela fait longtemps déjà que les médias nationaux que sont la RTBf et surtout RTL-TVI ont tendance à limiter la Wallonie à la région montoise, l'arrondissement de Tournai-Ath-Mouscron étant probablement vu par eux comme un lointain far-west et, seuls, les coups d'éclat d'un "Dodo-la-Saumure" parviennent à attirer leur attention, magnifique exemple de la recherche du sensationnel à tout prix !

Critiquer n'est pas nouveau, est-ce atavique ?  

Il y a cinquante ans déjà, on entendait cette affirmation lancée dans différents milieux tournaisiens : "Tournai ville d'Art, ville en retard". On critiquait alors, sans doute à juste titre, l'immobilisme de l'édilité. Si, dès 1946, la reconstruction de la ville fut un succès, à partir du milieu des années cinquante, il n'y eut plus de grands projets élaborés afin de doter ce lieu hautement touristique d'une mise en valeur nécessaire à le faire connaître. L'administration communale semblait dirigée par des "gérontologues" qui très régulièrement s'invectivaient entre droite et gauche mais été incapables de la moderniser, allant même jusqu'à oublier, parfois, de la gérer en "bon père de famille".  

Avant même la naissance de No Télé, la télévision locale et communautaire, un dialogue sans importance a été, un jour, amplifié par les antennes nationales de la RTB qui avaient trouvé là une rare occasion de parler (en mal) de la cité des cinq clochers. Cela se passait, à la fin des années soixante, dans un café de la rue de l'Yser, à l'enseigne du "Modern". Dans ce café se prélassaient ceux qui représentaient les prémisses de la jeunesse actuelle : quelques désœuvrés, affalés au comptoir, dans des volutes de cigarettes, dépeignant leur ville de façon extrêmement négative : "Il n'y a rien à Tournai, pour s'amuser on doit aller ailleurs, c'est une ville pour les vieux !". Eloi Baudimont de la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien avait réagi à ces allégations, tenues par quelques chevelus ou petites mijaurées, par une chanson aux affirmations bien trouvées. Avec le recul, on ne peut pas donner totalement tort à ces jeunes, Tournai, à l'époque, était une ville morte qui ronronnait sur des acquis hérités des décennies d'avant-guerre. Les seules réalisations visibles entre 1955 et 1970 furent, heureusement, l'érection de la Maison de la Culture, sur la plaine des Manœuvres (à partir de 1968), la restauration de l'église Saint-Quentin (terminée en 1969), la création du café-théâtre de la Mauvaise Herbe et... l'asphaltage de la Grand-Place ! 

L'ère du changement.

Il a fallu attendre la fusion des communes de 1977 et le mayorat de Raoul Van Spitael pour voir enfin se transformer le visage de la ville : la création de fontaines au rond-point de l'Europe et à la place Crombez permirent de rendre accueillantes les entrées de ville, la rénovation de la rue Royale qui fut déjà critiquée et la mise en place de l'alternat sur l'Escaut protégeant la ville d'un chantier titanesque pour son élargissement. La rénovation de l'ilot des Primetiers, la création d'une zone piétonne dénommée alors "la Croix du centre" suivirent... On transforma également le minuscule bureau de tourisme installé dans une petite salle de la Halle-aux-Draps en un accueillant centre situé au pied du beffroi, vitrine beaucoup plus heureuse pour vendre Tournai aux touristes...

Roger Delcroix qui lui succéda avait compris qu'il fallait mettre en évidence le riche patrimoine tournaisien, une ville qui peut s'enorgueillir de posséder deux monuments inscrits à l'Unesco (la cathédrale Notre-Dame et le beffroi). Il joua délibérément la carte du tourisme, il lança la rénovation du beffroi, la modernisation de l'axe reliant la place de Lille aux quais, il permit l'installation d'une auberge de jeunesse, il fit ériger un hôtel au sommet du Mont Saint-Aubert et surtout affirma la présence de Tournai dans les foires et expositions en Belgique et à l'étranger. C'est lui aussi qui eut, le premier, l'idée de créer la "Maison des Sports" sur la plaine des Manœuvres.

Vint alors Christian Massy qui tenta de poursuivre l'œuvre de son prédécesseur. On retiendra de lui le mot "fusion". Il fusionna les quatre hôpitaux tournaisiens en un seul, le Centre Hospitalier de Wallonie Picarde (Le CHwapi) afin de réaliser de nécessaires économies d'échelle, il regroupa les deux clubs de football de la cité des cinq clochers pour former le Football Club de Tournai et pour cela fit construire un stade communal aux embranchements des autoroutes à Kain, à quelques encablures de là où il habitait. Il sollicita, en 1999, l'aide de la Région Wallonne pour débuter la rénovation de la cathédrale Notre-Dame, un édifice religieux qui n'avait pas connu de travaux d'entretien durant le 20e siècle si on excepte ceux réalisés pour effacer les dégâts subis par les bombardements de 1940. On retiendra également la rénovation du Fort Rouge, la création du square Delannay et celle du parking souterrain de la rue Perdue proposant 116 places pour les visiteurs et des emplacements pour les riverains. Pour les jeunes, on vit la création du "Tournai Tempo Festival" sur l'esplanade de l'Europe (hélas disparu en raison de la faillite de son organisateur) et des "Fêtes du 21 juillet" sur la Grand-Place qui amenèrent de nombreuses vedettes à Tournai.

Désormais au niveau culturel, Tournai peut être fière de posséder le "Ramdam Festival", le festival du film qui dérange, le "Next Festival", la vitrine des créations théâtrales, chorégraphiques ou des performances, la "Piste aux Espoirs", le rendez-vous incontournable des amateurs des arts circassiens, "l'Envol des cités", le tremplin pour les jeunes chanteurs et groupes musicaux, "Les rencontres Inattendues", le rendez-vous annuel des philosophes, le "Kid's festival" pour un tout jeune public...

Les distractions familiales ne sont pas oubliées, citons : "La Nuit des Intrigues" et le "Carnaval de Tournai" du Laetare, "Tournai en fête et ses cortèges" du mois de juin, les kermesses aux attractions foraines de mai et de septembre, "Tournai la Plage" et ses animations, sans oublier "La grande Procession Historique", démarche plus spirituelle mais prisée par les amateurs d'art religieux ou encore l'annuel "Concert viennois" et les récents "Rêves d'Hiver" qui ont remplacé un marché de Noël un peu moribond par manque de participation des Tournaisiens...

Plus spécifiquement, les cycles de conférences : "Exploration du Monde", "Université du Temps Disponible", "Connaissance et Vie d'Aujourd'hui" ou les "Conférences-Santé" drainent un public avide de découvertes.

Les salons sont nombreux et se déroulent soit à Tournai-Expo : "Bâtirama", le salon de la construction et de l'aménagement immobilier, "Déco et Jardins", le salon des loisirs extérieurs, le "salon des Antiquaires" ou celui de la "Brocante et objets de collection", le "salon du Cheval, de l'Ane et du Poney", soit à la Halle-aux-Draps : "Tournai, la Page", le salon littéraire, "Tournai Toys" le salon du jouet et des collection de jouets ou encore la "Halle gourmande" le salon de la gastronomie. Les amateurs du genre auront même annuellement des salons de "l'érotisme", de "la voyance", de "la moto" ou bien encore du "mariage", tout un programme !

Nous verrons que malgré tout cela, le Tournaisien n'a pas beaucoup évolué par rapport aux propos un jour tenus par des jeunes en mal de distractions et nous en analyserons les raisons objectives et aussi... subjectives de ces critiques.

(à suivre)

S.T. décembre 2014.

 

10:20 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, festivals, conférences, distractions, rénovation |

26 déc.
2014

13:38

Tournai : expressions tournaisiennes (292)

L'ainnée 2015 vue par Irma du Bas-Quartier ! 

Irma, tertous la conneot dins l'Bas-Quartier, pos leon d'Esqueaut. D'puis toudis, elle a habité l'même pétite maseon, deux pièches incrapées, sans beauqueop d'leumière que les infants du ruache appele'tent l'maseon de l'Marie-galousse. I-paraît qu'i-a bin lommint qu'elle a eu ses quater-vingt ans, ch'est eine vielle feimme à qui on n'sareot même pos deonné d'âche. J'vas ichi vous in faire s'portrait.

Ein mète chinquante-chinq tout au puque, quarante-quate kileos, eine teingnasse qui n'a jamais vu eine brouche ou ein peigne acore moinse l'shampoing. Des is rinfonchés dins s'visache, ein leong nez bourselé, eine pétite bouque sans dints et des poils su l'minteon. Du prumier janvier au trinte et ein décimpe, elle porte des vielles ropes ratass'lés. Elle est tell'mint laide qu'elle a toudis apeuter tous les infants qui cangent d'trottoir quand i-passe'tent pa d'vant s'n'huche.

Mais, à m'maseon, m'mamère m'a toudis appris qu'i-falleot s'démefier des apparinces. Irma, ch'est surtout eine feimme qui n'a pos eu d'sanche dins s'vie. A causse de s'n'air, diseons, pos très... ingageant, i-n'a jamais ein heomme qui l'a fréquintée, elle n'a jamais eu ein amant, quand elle leu feseot d'l'ouel, i-prenneot'ent leus gampes à leu cou et du meonte, i-areot'ent queuru jusqu'au bout. L'paufe feimme, elle s'a toudis sintie orjetée pa les gins qui l'ont déméprisée.

D'puis l'bieau jour que j'li ai dit : "Bonjour Madame", j'sus dev'nu s'n'amisse et on parle alfeos insanne. Madame Irma, i-feaut dire qu'elle porte bin s'neom, m'a ein jour dit que tous les matins, elle raviseot l'av'nir. Là d'zeur, j'li ai dit :

"Mi aussi, avant j'liseos l'Avenir tous les matins mais i-a été racaté pa l'Dernière Heure, mais cha n'a pos treop cangé puisque L'Courrier de l'Escaut i-est dev'nu l'Avenir d'puis qui a été orpris pa l'maseon d'éditieon namuroise, i-feaudra qu'on m'esplique ein jour s'fourbi, cha a seûrmint été fait pou défourvoyer les lecteurs".

"Neon, neon, garcheon, j'li l'avenir dins les cartes à jeuer ou bin acore dins l'marc d'café, j'veos tout c'qui va s'passer dins no beonne ville"  qu'elle m'a répeondu.

"Ah beon, j'pourreos ainsin savoir ce qui va ichi arriver in 2015 dins no cité ," que j'li ai d'mindé.

Elle a bin vite débarrassé eine cayère et elle m'a dit d'm'assir.

Elle a pris s'jeu d'cartes et elle a comminché à les ortourner su l'tape.

"Vingt milliards, l'jeu i-est acore bin touillé, cha veut dire qui va acore avoir des travéaux pindant tout l'ainnée".

In mi-même, j'ai pinsé :

"Pou in dire eine parelle, i-n'falleot pos ête eine diseusse d'beonne avinture".

"j'veos ein tréau, ein grand tréau !"

"Mo Dieu, j'espère que ch'n'est pos dins l'budget communal pasque on n'sareot pus aurminter les tasques ou alors les gins i-veont pus savoir les payer ?".

"Neon, neon, l'tréau, ch'est au pied du bieffreo"

"Ah, bé, j'sus rasseuré, ch'est seûrmint pasqu'on va orfaire les égouts de l'rue des Cap'liers"

"J'veos ein grand tréo dins ein machin à tréos".

Ave ein parel truc-muche, mi aussi j'éteos dins l'tréo, au feond du puche.

"Cha i-est, l'imache elle est pus nette, on n'a pos b'soin d'neunettes, ch'est su l'Esqueaut que j'veos les tréos"

"Alors, ch'est pasqu'on va d'jà commincher à démolir l'Peont des Tréos".

"Quoisqu'on va faire à l'plache, cha va ête bieau ?"

"Neon, j'pinse que cha va rester ainsin pindant des meos et des meos, pasque dins l'budget, là aussi, i-ara ein tréo !".

"j'veos aussi ein club sportif tournisien qui va avoir bin des difficultés, l'argint va manquer et les huissiers, à l'porte, i-veont v'nir toquer"

Mi aussi cha fait des meos que j'les veos arriver, j'parie que là aussi, i-va avoir ein grand tréo !

"I-faudreot trouver ein heomme de stock pour l'sauver" qu'elle m'a dit Irma.

"I-Feaut dire cha in inglais, ch'est marrant : we find a stock'man !" (j'sais bin, ch'est biête, mais i-feaut bin rire pou n'pos braire). 

"Vous n'avez pos la mitan d'eine beonne nouvelle ?" que j'li ai d'mindé.

"Si fait, j'veos ein grand succès pou l'Cabaret Walleon, l'compagnie elle va avoir bramint d'sujets pou s'n'orvue, elle n'ara qu'à bin orwettier pou les rassaner et comme l'Maseon d'la Culture elle ne s'ra pos 'cor in travéaux, (l'chantier, ch'est l'Arlésienne tournisienne) cha s'ra acore salle pleine en octope prochain".

"Tant qu'vous y êtes, vous n'veyez pos ein mariache ?"

"Neon, pou l'orvue, i-n'ara pos d'unieon inter les Fichelles Picardes et l'Cabaret Walleon !"

"Bé ch'est bin malhureux que tertous i-restent su leus positieons. On areot ichi l'crème de no patois. Après tout si i-a des jalous'tés, ch'est souvint pasque'on s'aime bin et on dit qui n'a que les montanes qui ne s'rincontent pos" !

In attindant d'vérifier tout cha, j'vous souhaite eine beonne et hureusse ainnée, mes gins, et j'souhaite vous ortrouver tertous l'ainnée qui vient!

(lexique : l'ainnée : l'année / tertous : tous / pos leon : pas loin, à proximité / toudis : toujours / les pièches : les pièces / incrapées : encrassées / l'leumière : la lumière / l'ruache : le quartier, le voisinage / eine Marie-galousse : une sorcière / lommint : longtemps / l'âche : l'âge / tout au puque : tout au plus / eine teingnasse, on dit aussi tignasse : chevelure épaisse souvent mal coiffée / eine brouche : une brosse / les is : les yeux / bourselé : bosselé / eine bouque : une bouche / des ropes : des robes / ratass'lés : rapiécés / apeuter : faire peur / canger : changer / l'huche : la porte, d'où l'expression "foute à l'huche" qui signifie mettre à la porte, faire voler dehors / m'mamère : ma mère / se démefier : se méfier / eine sanche : une chance / à causse : à cause / l'ouel : l'œil / les gampes : les jambes / l'meonte : le monde / queurir ; courir / paufe : pauvre / orjeter : rejeter / démépriser : mépriser, discréditer, dénigrer / ein amisse : un ami / alfeos : parfois / insanne : ensemble / raviser : regarder / là d'zeur : là-dessus, sur ce ... / racaté : racheté / orpris : repris / l'fourbi : en tournaisien ce mot signifie un grand désordre / seûrmint : sûrement / défourvoyer : égarer / jeuer : jouer / ou bin acore : ou bien encore / eine cayère : une chaise / commincher : commencer / eine tape : une table / touillé : mélangé / parelle : pareille / ein tréau ou ein tréo : un trou / aurminter : augmenter / les tasques : les taxes / l'bieffreo : le beffroi / l'rue des Cap'liers : à Tournai, la rue des Chapeliers mène de la place Paul Emile Janson au beffroi / l'puche : le puits / des neunettes : des lunettes / l'plache : la place / des meos : des mois / toquer à l'porte : frapper à la porte / j'les veos : je les vois / in inglais : en anglais / braire : pleurer / la mitan : la moitié / bramint : beaucoup / orwettier : regarder / rassaner : rassembler / tournisienne : tournaisienne / octope : octobre / inter : entre /  des jalous'tés ou des jalouseries : des jalousies / les montanes : les montagnes / hureusse : heureuse).

S.T. décimpe 2014.

13:38 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, patois, picard |

24 déc.
2014

09:29

Tournai : conte de Noël aux cinq clochers.

Le bonheur au cœur de la nuit.

Un vent désagréable soufflait en rafales en cet après-midi du 24 décembre. Passant au pied du sapin majestueusement dressé au centre de la Grand-Place, Frédéric releva le col de son manteau. Il ne faisait pas particulièrement froid en cette veille de Noël, pourtant il frissonna ! Précédée d'un air de carillon, l'horloge du beffroi sonna deux coups.

Contournant les cinq clochers enveloppés dans leur manteau blanc plastifié depuis de longs mois déjà, à grands pas, il marchait vers la clinique où Paul, son fils, avait été hospitalisé d'urgence quelques semaines auparavant, victime d'un accident de la circulation. Paul avait quinze ans, il était fils unique et Frédéric en avait la garde depuis que sa femme l'avait quitté ayant succombé au charme d'un homme beaucoup plus jeune qu'elle, un beau parleur qui lui avait promis monts et merveilles.  

Le choc de la séparation passé, père et fils s'étaient peu à peu organisés et, chaque soir après l'école, Paul aidait son père du mieux qu'il pouvait. Il avait appris le fonctionnement des appareils électro-ménagers et lorsque Frédéric rentrait du travail, la table était dressée pour le repas du soir. Les résultats scolaires de Paul comblaient de joie un père qui avait craint une juste baisse de régime après le départ de son épouse. Au contraire, Paul semblait oublier sa profonde tristesse en se plongeant dans les matières scolaires.

Le bonheur n'était peut-être pas complet, mais l'homme et le garçon faisaient front à cette forme d'adversité avec courage.

La période de fin d'année approchant, Frédéric n'avait pu obtenir congé durant les vacances de Toussaint, Paul était donc resté seul à la maison. C'est en allant faire les commissions que le drame survint. S'engageant sur le passage pour piétons face à une grande surface du centre-ville, il était loin d'imaginer que l'auto qu'il voyait arriver ne respecterait pas sa priorité. Hélas, comme beaucoup d'autres à notre époque, le conducteur n'était pas attentif à la route, trop occupé à rédiger un SMS pour informer un collègue d'un léger retard. Le choc fut violent, le jeune garçon fit un soleil et atterrit sur le capot de la voiture avant de chuter lourdement sur le sol. Il était inconscient lorsque les secours l'emmenèrent au service des Urgences. On diagnostiqua un sévère traumatisme crânien. Depuis lors, Paul était plongé dans un profond coma.

Passant devant la petit chapelle de la rue de Courtrai, Frédéric y pénétra et alluma une bougie. Il répétait ce geste depuis le lendemain de l'accident, la porte du petit édifice religieux, toujours ouverte, semblait être une invitation à rentrer quelques instants.

Lorsqu'il arriva à la clinique, avant de pénétrer dans la chambre, comme lors de chaque visite, il s'adressa à l'infirmière qui occupait le bureau juste en face de celle-ci.

- "Comment va-t-il ?".

Cette question, il l'avait cent fois posée.

- "Son état reste stable" lui répondit-elle.

Et cette réponse ne variait guère. Ce dialogue se répétait comme un rituel.

Après avoir retiré son manteau, il approcha doucement une chaise du lit de Paul et resta là jusqu'au soir, lui caressant les cheveux, lui murmurant des mots qui se voulaient rassurants. La respiration de Paul était régulière mais pas un seul petit mouvement n'animait ce corps allongé.

Le soir, au moment de quitter la chambre, il croisa le médecin qui soignait son fils.

- "Cela peut encore durer des semaines, mais plus le temps passe moins les chances sont de notre côté" lui expliqua le praticien.

- "Si son état devait empirer, si quelque chose de grave devait survenir, puis-je en être informé de suite, même au milieu de la nuit ?" lui demanda Frédéric qui aurait voulu rester en permanence au chevet du jeune homme.

Il rentra chez lui, remonta le thermostat, alluma la télévision par habitude mais ne prêta aucune attention aux programmes présentés. Il s'endormit.

Il fut soudainement réveillé par la sonnerie du téléphone. Les aiguilles de la vieille pendule se superposaient pour n'en former qu'une tout en haut du cadran.

Au bout du fil, il reconnut la voix de l'infirmière.

- "Pouvez-vous venir nous rejoindre rapidement" lui dit-elle avec énormément d'émotion.

En raccrochant, Frédéric tremblait. Ce coup de téléphone tant redouté depuis des semaines venait de lui parvenir. Il monta dans la chambre et prit la petite valise avec les habits de Paul qu'il avait préparée pour faire face à toute éventualité. Il avait choisi son plus beau costume, celui des jours heureux.

Quand il arriva dans le couloir de l'hôpital, il constata une grande animation, le personnel entrait et sortait de la chambre en courant. Son cœur battit très fort au moment de franchir la porte.

Là, sur ce lit qu'il occupait depuis près de trois mois, il vit son fils allongé et s'approcha, le regard brouillé par les larmes.

- "Pourquoi pleures-tu ?" entendit-il murmurer.

Cette voix, il l'aurait reconnue entre mille, bien qu'elle se fut tue depuis trop longtemps. Paul le regardait avec un faible sourire et tendait vers lui une main un peu tremblante.

Frédéric prit son fils dans ses bras et resta un bon moment sans bouger, les larmes de tristesse se muèrent en larmes de joie.

La porte s'ouvrit et une infirmière prononça :

"Joyeux Noël !".

Pour le père et le fils, c'était sans nul doute le plus joyeux des Noëls.

Au fond de lui-même, il aurait souhaité que son épouse soit là, qu'ils puissent, à trois, redémarrer une nouvelle vie, mais il se dit qu'il venait d'obtenir un cadeau extraordinaire, un présent rare qu'on obtient parfois durant cette nuit magique et il ne pouvait réclamer tout l'or du monde !

S.T. 24 décembre 2014

09:29 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, conte, noël, beffroi |

22 déc.
2014

09:26

Tournai : 1914-1918, des religieux témoignent !

Une vision complémentaire de la journée du 24.8.1914.

Après avoir pris connaissance des écrits du général Antoine de Villaret, un des acteurs principaux des combats qui se déroulèrent le 24 août 1914 à Tournai, nous allons nous plonger dans d'autres archives constituées à partir des rapports établis par les responsables religieux : curés de paroisses ou supérieurs de congrégations. Nous constaterons que la vision que ceux-ci donnent des événements dont ils furent les témoins, épousent parfaitement le récit de l'officier français et montrent les exactions commises par des soldats allemands peu respectueux de la population locale.

Le premier récit que nous allons examiner est celui du curé de la paroisse du Sacré-Cœur, située extra-muros, elle s'étendait à l'époque, le long de la gare et dans la partie N-O de Tournai. Ses paroissiens appartenaient en grande majorité au monde ouvrier.

"Le lundi 24 août, l'ennemi venant du Nord-Ouest, entra à Tournai, après un dur combat qui eut lieu principalement sur le territoire de la paroisse. Ce combat commença vers 7h1/2 du matin et se prolongea jusqu'à 13 heures. Il fut courageusement soutenu par une poignée de territoriaux français. ils étaient 1.800 contre 8.000. La porte de l'église paroissiale fut brisée et presque détruite à coups de hache par les Allemands qui y pénétrèrent jusqu'en haut du clocher, où ils ne découvrirent pourtant aucun combattant, aucun déserteur. Un boulet de canon lancé dans la direction du clocher par l'artillerie allemande qui se trouvait dans le haut du chemin de la Carrière Morelle vint tomber sur une maison voisine de l'église, la maison du sabotier François Schelstraete (chaussée de Renaix, 77) et y fit une trouée de 1m2 dans le mur de façade.

Les barbares ouvrirent de même à coups de hache les portes de presque toutes les maisons portant les numéros impairs dans la chaussée de Renaix. Ils forcèrent aussi les habitants de la Carrière Morelle de mettre eux-mêmes le feu à leurs habitations. Les maisons devinrent la proie des flammes et il ne resta que quelques pans de mur. Ce sont les numéros 22 à 38 (neuf maisons). Il en fut de même du n° 142 à 150 de la chaussée de Renaix (cinq maisons).

Ferdinand Depelchin, né à Tournai, le 22 août 1866 (NDLR : il venait de fêter ses quarante-huit ans, l'avant-veille de ce jour tragique), ouvrier-chaudronnier en cuivre, époux de Marie Gallez, père de deux enfants, fut tué chez lui, Carrière Morelle, 32, par un Allemand qui s'était introduit de force et qui lui avait tiré un coup de fusil à bout portant. Georges Bonvarlet, né à Tournai le 10 juin 1896 (NDLR : encore mineur, il venait de fêter ses 18 ans) fut tué en face de la maison paternelle (chaussée de Renaix, 188) au moment où il s'enfuyait, épouvanté par l'arrivée des Allemands.

Ce 24 août 1914, date ensanglantée par l'invasion allemande à Tournai, furent installées sur la paroisse 2 ambulances (NDLR : ce mot désignait des postes de secours), l'un dans les locaux du couvent des Filles de la Sagesse à la Verte-Feuille et l'autre dans les locaux du patronage des garçons. Dans ces 2 ambulances, tous les blessés, français et allemands, furent soignés tant au point de vue spirituel que du point de vue corporel, jusqu'au 30 septembre 1914, jour où l'autorité militaire belge, ayant momentanément repris possession de la ville, emporta avec elle tous les blessés".

Examinons maintenant le rapport dressé par le curé de la paroisse Saint-Brice. On se rappelle que, quittant le pont Morel, les troupes du général de Villaret, pour gagner l'Escaut et le Pont-à-Pont (appelé alors Pont-aux-Pommes), passent au carrefour de la patte d'oie située au pied de l'église Saint-Brice. Cette paroisse est comprise entre l'Escaut au Sud, la paroisse Saint-Jean-Baptiste à l'Est, la paroisse du Sacré-Cœur au Nord et la paroisse Saint-Nicolas à l'Ouest. Elle est composé d'une population bourgeoise entre la rue Royale et la rue de l'Athénée (avenues de type haussmannien) et de familles nombreuses et pauvres qui s'entassent dans des petites maisons bien souvent des taudis entre l'Escaut et la rue des Sœurs de la Charité, sur sa partie Est.

"Le 24 août, les troupes allemandes se sont montrées particulièrement violentes au bureau de police de la rue de l'Athénée. Ayant trouvé là un dépôt d'armes remises par les civils, ils ont pillé et brisé les armes avec furie, menaçant de faire un mauvais parti aux agents de ville qu'ils prenaient pour des membres de l'armée. Bien leur en a pris de déguerpir au plus vite. Plusieurs personnes ont déclaré avoir vu achever à coups de crosse de fusil des blessés français qui gisaient dans les rues de la paroisse".

On relève également les éléments suivants :

"Trois ou quatre personnes civiles ont été tuées par les balles allemandes, les dégâts matériels se sont bornés à des vitres brisées et à des éraflures aux maçonneries, des ambulanciers civils ont essuyé des coups de feu ignorant l'interdiction de toucher aux blessés français. On assista à des réquisitions opérées surtout dans les magasins de la rue Royale".

Plus ou moins à proximité de la zone des combats, sur la rive droite toujours : la paroisse Saint-Jean Baptiste a aussi vécu les événements. C'est dans ce quartier de la ville que se trouve la caserne occupée par le 1er régiment de Chasseurs à cheval et une section d'artillerie. Les hommes sont partis pour le front dès le début du mois d'août. Voici ce que raconte le curé :

"Le 24 août, vers 8 heures du matin, des fantassins français se postent en tirailleurs près de notre église. Dans la matinée, on entend des combats au fusil et à la mitrailleuse; on voit passer quelques français blessés qui sont recueillis au couvent des Sœurs de la Compassion, rue Haigne. Vers midi, les Allemands, en deux longues files, entrent en ville par la rue des Croisiers, la rue Saint-Jean et, furieux, menaçants, comme de vrais bandits, ramassent sur leur passage de nombreux civils, se faisant servir à boire gratis à la première maison de la rue des Croisiers, puis, y mettre le feu sous le prétexte, aussi faux que barbare, qu'on y avait recueilli des blessés français".

Le curé de la paroisse Saint-Nicolas nous apporte un éclairage sur les faits qui se déroulèrent au Viaduc. Le pont de chemin du fer est situé à quelques centaines de mètres de son église :

"Le lundi 24 août, la rafale a passé dans la matinée. C'est seulement vers 11 heures que les troupes allemandes arrivant des territoires de Kain et de Mourcourt ont débouché dans la partie de la paroisse. Pour retarder leur entrée, une barricade avait été dressée dans l'arcade tunnel du chemin de fer (NDLR : le passage situé sous le pont du viaduc). Lorsque la barrière a été renversée, les troupes, ne rencontrant plus de résistance, s'élancèrent vers la gare et l'Escaut. Certains soldats allemands (d'après ce qu'on a rapporté alors) ne se privèrent pas de torturer les blessés français. Les soldats allemands ont forcé plusieurs habitants à se mettre en avant de leur colonne armée pour empêcher les soldats français de tirer sur leurs ennemis (NDLR : on appelle cela des "boucliers humains")".

Les soldats ayant franchi l'Escaut, il y a lieu d'analyser l'un ou l'autre rapport de responsables de paroisses ou de congrégations situées sur la rive gauche. Le curé de la paroisse Sainte-Marie Madeleine est peu disert à ce sujet, il signale simplement des combats d'avant-garde se déroulant au boulevard Léopold durant lesquels deux ou trois soldats français furent tués. Nous en savons heureusement plus grâce au rapport provenant du Couvent des Caméliens (ou Camilliens), une congrégation hospitalière dont une implantation est située alors au n°13 de la Terrasse de la Madeleine. Ils s'occupent de visiter et de soigner les malades, cinq Pères vivent dans ce bâtiment, le couvent principal étant situé sur la paroisse Saint-Lazare. Voilà ce qu'ils nous disent :

"Le 24 août, nous avons essayé, vers midi, de porter secours aux soldats français blessés qui gisaient à l'entrée de l'avenue de Maire et près du château d'eau (troupes commandées par le Cap. Delaliau dont nous avons vu le rapport précédemment). Une personne était venue demander au Père pour aller voir un soldat français qui se mourait. Le R.P. Delause voulut y aller lui-même mais, arrivé près de l'endroit où il se trouvait, une sentinelle allemande l'empêcha de passer (...). La pharmacie de la Croix Rouge était installée chez nous, le R.P. Herbette, supérieur de la communauté en était en charge. Elle commença à fonctionner le lendemain du 24 août procurant aux ambulances volantes qui avaient été créées en ville les objets de pansement nécessaires".  

Un témoignage intéressant est celui du Supérieur de la Maison du Noviciat des Frères de Saint-Vincent de Paul (congrégation enseignante) située dans la paroisse Saint-Lazare au faubourg de Lille. Cette fois, nous sommes le long d'une des nombreuses routes qui mènent en France.

"Après la bataille de Tournai, le 24 août 1914, un brave soldat vendéen, échappé à la poursuite de l'ennemi, fut secouru dans les champs par Mr. Louis Deneubourg, de la paroisse Saint-Lazare, et vêtu en ouvrier agricole. Il nous arriva dans la journée du 24. Excellent homme : Auguste Charrier, du 84e Régiment territorial, père de trois enfants en bas-âge, nous édifia longtemps par son grand esprit de foi, durant huit jours qu'il demeura à la maison. Dès que les circonstances le permirent, il s'empressa d'aller se présenter à l'autorité militaire en France".

Ainsi se termine le long récit de cette journée du 24 août 1914. De nombreux autres témoignages que nous avons consultés abondent tous dans le même sens et confortent la raison pour laquelle cette journée de guerre est restée dans la mémoire collective tournaisienne. Elle n'est pas reprise dans les manuels d'histoire. Cependant, en retardant d'une journée la progression de l'armée de von der Marwitz et en l'empêchant d'arriver à temps à Denain (F) pour couper la route aux troupes britanniques qui se repliaient après la bataille de Mons du 23 août, les territoriaux de Vendée, des hommes sous-équipés, déjà âgés, venus défendre une ville dont ils n'avaient jamais entendu parler, ont tenu la dragée haute à une force déterminée, suréquipée et surentraînée. En cela, ils sont des héros !

Bientôt, nous débuterons l'histoire de quatre années d'occupation entre le 1er octobre 1914 et le 11 novembre 1918.

(Sources : "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" de Céline Detournay, étude parue dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918, 68 rapports inédits" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, étude parue, en 2014, dans la collection Tournai-Art et Histoire, Instruments de travail - le Courrier de l'Escaut).

S.T. décembre 2014.

 

20 déc.
2014

14:04

Tournai : expressions tournaisiennes (291)

A faire braire un supporter !

Au moumint où su no Grand-Plache, on vit à l'heure des "Rêves d'Hiver", du côté du stade Luc Varenne, on n'a pus qu'eine invie : ch'est d'braire

Le stade Luc Varenne ! Ch'éteot ein bieau projet, savez mes gins, ch'est même ein installatieon digne de l'divisieon Un. No n'incien bourguémette, Christian Massy, i-l'aveot toudis dit: "Pou avoir ein grand club dins no cité, l'Unieon et l'Racing i-deveot'ent fusieonner".

A l'rue des Sports, l'club Rouge et Vert i-alleot béteôt fiêter s'chintenaire et l'club de l'Avenue de Maire i-éteot d'jà ein alerte nonagénaire. Les Infants i-aveot'ent été in Divisieon d'Honneur et les Rats avec l'Coupe de Belgique i-aveot'ent fait no beonheur.

Bin seûr et ch'n'est pos banal, i-aveot avant tout l'floklore local mais cha, cha d'veot ête d'ein eaute âche pou ein heomme qui aveot été él'vé dins l'Borinache. Les défilés in ville, drapeaux in tiête, au seon de l'Marche de l'Union ou bin d'ceulle des Rats, l'heomme i-n'éteot seûrmint pos mansé pa ces cosses là. Même si i-n'éteot'ent pos concernés, aux soirs des derbies, les Tournisiens déquindeot'ent in ville vir les supporters canter et avoir du lari.

Quinze jours à l'avanche, on parleot des derbies, on s'monteot su l'gampe et on f'seot des paris :

"Te vas ichi vir comme te vas ête arringé, Ochin et Defever i-veont t'écraser" diseot'ent les Rouge et Vert.

"Bé ahais, nous eautes, pou marquer on a Dedonder et Liénard va tout arrêter". répondeot'ent les gins de l'Avenue d'Maire.

I-a fallu qu'eine heomme qui n'éteot même pos natif d'Tournai, i-vienne ichi, tout foute in l'air, tout garchenner.

"J'vas ichi rester dins les annales comme l'ceu qui, à Tournai, a sauvé l'fotbal". Comme ein d'ses prédécesseurs, Raoul Van Spitael, i-pinseot d'jà inscrire s'neom, in lettes capitales.

D'toutes façeons, i-falleot construire ein stade communal pasque su l'ceu d'l'Union, on alleot agrandir l'hôpital et comme on fait pou les grands magasins, on l'a bâti in plein mitan des camps, à Kain. Asteur, si te n'as pos d'auteo, ch'est que t'es ein biec-beos et si t'n'as pos Internet t'est eine rude biête !

On a même eu des exigences : "D'puis l'tribune principale, on d'veot avoir vue, au leon, su no cathédrale" in oubliant que les visiteus qui viennent vir eine rinconte à huit heures au soir, tout'suite après, i-n'pinsent qu'à ormonter dins leu car. Ch'est pos comme cha que l'paufe commerçant tournisien, i-va faire ses affaires ave tous ces gins.

In puque, quand te prinds les plaches les pus tchières, tout in héaut de l'tribune, bin leon des barrières, t'ramasses tout l'pluèfe dins l'visache même si Messire Eole i-n'souffièle pos ave rache.

Tout cha, ch'est le stade de l'régie communale mais on oblie qu'on y jeue égal'mint au fotbal. Acore que des matches i-n'veaut mieux pos avoir l'raminvrance, si t'cœur de supporter i-n'veut pos ête toudis in souffrance. Dire qu'on les appelle les "Sang et Or", ces berleos, mais n'l'or i-n'in n'eont pus que su leu maillot. De la divisieon treos i-seont les bons derniers et ceulle binde de poussifs, elle est tout jusse beon à jeuer in corporatifs. J'pinse que l' prumier jour qu'i-veont gagner, ch'est pasque les joueus adverses i-n'sereont pos arrivés.

Mossieu Massy, i-s'veyeot d'jà in prumière divisieon mais on est asteur pus proche de l'dissolutieon. I-paraît que pou l'terrain, au propriétaire, l'club i-n'est paie pos l'locatieon. Si, à causse d'eusses, l'régie est in faillite, i'n'feaut pos v'nir seonner à ma maseon. M'répeonse elle est prête :

"L'fusieon te l'as voulue et te l'as eue, si t'as des dettes, i-n'feaut pos v'nir à m'cloquette !".

J'vas quand même faire des vœux et j'vas les aider d'mon mieux :

"Petit Papa Noël, comme ch'est bétêot t'fiête, j'te fais eine lette que te liras pétête. Si t'as quelques paires de beonnes bottines et ein peu d'intelligince d'jeu, te peux toudis aller les porter à Kain, i-d'a bramint qui n'demind'reont pos mieux". 

(lexique : l'moumint : le moment / braire : pleurer / bieau : beau / l'bourguémette : le bourgmestre, le maire / chintenaire : centenaire / les Infants : les Enfants, surnom donné aux joueurs de la Royale Union Sportive Tournaisienne / les rats : surnom donné aux joueurs du Royal Racing Club Tournaisien / Bin seûr : bien sûr / âche : âge / in tiête : en tête / l'seon : le son / ête mansé : avoir la gorge serrée sous le coup d'une grande émotion / les cosses : les choses / déquinte : descendre / canter : chanter / avoir du lari : avoir du plaisir / l'avanche : l'avance / meonter su l'gampe : monter sur la jambe, se moquer sans méchanceté, brocarder quelqu'un / ichi vir : ici voir / Bé ahais, et bé oui, oui / foute in l'air : démolir / garchenner : briser, faire un travail bâclé / l'ceu : celui / in lettes : en lettres / in plein mitan : au beau milieu / des camps : des champs / ein biec-beos : un niais / au leon : au loin / ormonter : remonter / l'paufe : le pauvre / in puque : de plus / les plaches : les places / tchier ou tcher : cher / l'pluèfe : la pluie / souffielle : souffle / l'rache : la rage / jeuer : jouer / avoir l'raminvrance : avoir le souvenir / toudis : toujours / les berleos : les veaux /  tout jusse : tout juste / asteur : maintenant / l'cloquette : la clochette / béteôt : bien tôt / pétête : peut-être / bramint : beaucoup).

S.T. décimpe 2014

14:04 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : patois, picard |

18 déc.
2014

13:57

Tournai : 1914-1918, le sort de la 7e Cie du 83e Terrritorial.

Complément aux écrits du général de Villaret.

Parmi les écrits du Général Antoine de Villaret figurent également les souvenirs du Capitaine Delaliau recueillis en captivité à Torgau. Celui-ci nous renseigne sur le sort de la 7e Compagnie du 83e régiment Territorial et évoque spécifiquement les événements qui se déroulèrent, cette fois, à l'endroit connu des Tournaisiens sous le nom de "Pont du Viaduc", le pont du chemin de fer qui enjambe la route menant au village de Kain.

Dès que le Commandant nous eut donné ses ordres, je partis de suite pour Kain par la route qui suit la voie ferrée en partant de la route de Rumillies (NDLR : il s'agit plus que probablement de la voirie qui est devenue après la seconde guerre mondiale, le boulevard Eisenhower).

En arrivant à la patte d'oie d'où les chemins mènent à Kain à l'Ouest et à Hérinnes au Nord, je divisais ma défense :

1ère section (Lt de Sévignac) couvrant le N.O de Kain,

4e section, au village de Kain,

3e section, au passage à niveau de la voie ferrée à l'Est de Kain,

2e section, en réserve à la patte d'oie.

(NDLR : la patte d'oie à laquelle le cap. Delaliau fait référence est le carrefour situé à l'intersection du boulevard Eisenhower et de la rue du Viaduc, carrefour qu'on aborde juste après être passé sous le viaduc, elle permet de rejoindre Kain-centre et le Mont Saint-Aubert d'un côté, Audenarde par Pottes et Ruien de l'autre).

La 4e section, celle du village, aperçut bientôt quelques cavaliers avec lesquels on échangea quelques coups de fusil (NDLR : on peut estimer que ces faits se passent au tout début de la matinée).

La 3e section (passage à niveau) me communiquait de la part du gardien du passage qu'on lui signalait des troupes venant très nombreuses d'Hérinnes et Obigies et même de la rive gauche de l'Escaut (NDLR : il est avéré que des troupes allemandes avaient franchi l'Escaut à Pont-à-Chin, à environ quatre kilomètres en aval de Tournai).

J'envoyais alors un rapport à mon chef de bataillon, il était 9h45.

On me signale de tous les postes des mouvements de cavalerie, mais rien ne s'approche sérieusement, ce sont de simples vedettes (NDLR : "vedettes" au sens militaire du terme désignant les sentinelles à cheval)...

Pendant ce temps, le feu augmente de façon sérieuse sur notre droite, direction Rumillies (NDLR : les combats se déroulent sur la chaussée de Renaix, le commandant Delahaye a déjà été tué). 

Tout à coup, des coups de feu éclatent au centre de ma réserve (patte d'oie), puis au poste du passage à niveau. J'étais avec la 1ère section, j'accours, c'est une automobile allemande montée par un chauffeur et deux officiers d'Etat-Major qui a essayé de forcer le passage.

Le passage à niveau étant fermé, elle est capturée. Le chauffeur seul est légèrement blessé; il est environ 11h15. Je prie des officiers de vider leur poches, je fouille l'automobile et je réunis toutes les notes et carnets trouvés dans un paquet que je confie au Sergent Meyer. J'essaie d'interroger les officiers (l'un d'eux parle un peu français); naturellement, j'en tire peu de choses.

Au bout d'un moment, vers midi, l'officier parlant français demande à me faire une proposition. Il me dit alors : "Je vous préviens que vous êtes entourés par deux divisions allemandes et allez être fait prisonniers; comme je désire être relâché avec mon camarade, je vous offre, à vous et à vos hommes, votre liberté contre la nôtre immédiate".

Je lui dis simplement que je ne pouvais accepter sa proposition.

Ces paroles pourtant m'avaient fait réfléchir en constatant que mon cycliste ne revenait pas avec les ordres demandés au Cdt Delahaye, que le feu des mitrailleuses et de l'artillerie progressait beaucoup sur ma droite (NDLR : vers la chaussée de Renaix), que des bruits de roulements d'artillerie et de trot de cavalerie étaient très fréquents sur la rive gauche de l'Escaut en me rapprochant de Tournay.

En conséquence, couvert par une avant-garde et une arrière-garde, et emmenant mes prisonniers, je fis filer la compagnie le long de l'Escaut.

Après 1 kilomètre 1/2 environ, lorsque mon gros arrivait à hauteur d'une écluse (NDLR : l'écluse de Kain), la pointe m'envoya prévenir qu'elle se heurtait aux forces allemandes qui tenaient toute la rive droite de l'Escaut. Je les fis se replier pour passer à l'écluse et pris alors l'avant-garde avec le Caporal Le Goupil, dont la conduite et l'allant furent, toute cette journée, particulièrement remarquables.

Nous traversons alors les prairies qui nous séparent de Tournai très rapidement : il est 1h1/2; (NDLR : il s'agit des "prés de Maire" qui s'étendent alors entre les actuelles usines Casterman et l'ancien terrain du Racing Club de Tournai).

En arrivant aux maisons qui sont, je crois, les faubourgs de Tournay, nous sommes reçus à coups de fusil, nous ripostons.

Puis, profitant de ce que nous étions en contrebas d'environ 2 mètres et protégés, nous filons le long d'une promenade très large dans la direction de Tournai (NDLR : le groupe emprunte l'actuelle avenue de Maire ou "drève de Maire" comme on dit à Tournai).

Après quelques centaines de mètres, j'essaie d'escalader le talus pour pénétrer en ville... nous sommes reçus de face et de flanc par un feu très nourri, je crois même de mitrailleuses, et en une dizaine de minutes, j'ai une vingtaine d'hommes par terre.

La situation est intenable car nous ne voyons pas les Allemands embusqués dans les jardins et enfilant l'avenue. Mes hommes tourbillonnent, ne m'entendent plus et se précipitent dans une grande fabrique à droite de l'avenue.

J'y entre après eux avec mon lieutenant, je les calme un peu, remets un peu d'ordre et réussit à les faire sortir par une porte de côté.

Nous nous élançons à nouveau pour gagner la ville, nous sommes repris par le feu mais cette fois face à nous.

Les Allemands sont dans Tournay, nous sommes définitivement coupés, car on tirait sur nous de face, de flanc et par derrière...

Il était environ 2h1/2, nous étions environ 40 quand nous fûmes pris, les autres avaient pris dans les rues transversales pour échapper au feu de l'ennemi (NDLR: tentant de rejoindre la rue Saint-Eleuthère, certains gagnèrent la chaussée de Lille).

Aussitôt arrêtés, on nous fit rendre les armes, on nous forma en détachement et (on nous fit) rejoindre un groupe de prisonniers à l'Ouest de Tournai (NDLR : là, où ils retrouvèrent les hommes du général de Villaret).

FIN

(sources : notes du général Antoine de Villaret remises par Madame Claire de Villaret, arrière-petite-nièce de cet officier français à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai que je remercie de me les avoir transmises).

S.T. décembre 2014.

15 déc.
2014

10:07

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (11)

Les violents combats avaient duré de 7h à 15h, ce lundi 24 août 1918. Pendant près de 8 heures, environ 1.700 territoriaux de Vendée commandés par le Général Antoine de Villaret avaient tenu tête et retardé la marche en avant du 2e corps de cavalerie allemand de von der Marwitz. L'avant-garde de celui-ci, composé d'environ 8.000 hommes, avait passé la nuit dans les bois de Breuze, au Nord de la cité des cinq clochers. En fin de matinée, elle avait été rejointe progressivement par le reste des forces et c'est environ 20.000 hommes qui passèrent par la région de Tournai pour rejoindre le Nord de la France. En chef avisé, le général français, opposé à l'avant-garde allemande à Froidmont, s'est vite rendu-compte que toute résistance était inutile et qu'elle se solderait par la mort de ses soldats. Ayant déposé les armes, les soldats vendéens sont emmenés en captivité.

Nous avançons avec une extrême lenteur et nous sommes constamment arrêtés par les nombreuses troupes qui encombrent toutes les routes en marchant vers l'Est. (NDLR : probablement une très légère erreur d'appréciation pardonnable pour un homme qui découvre la région, une évaluation qui ne prête pas à conséquence car, en réalité, la chaussée de Douai sur laquelle se trouvent les prisonniers est orientée N-S).

Il y a là deux divisions de cavalerie, trois bataillons de chasseurs, plusieurs groupes de batteries, des compagnies de mitrailleuses, des compagnies cyclistes, un groupe d'environ soixante motocyclettes...

C'était toute l'avant-garde, je l'ai su plus tard, de l'armée de von Kluck, une vingtaine de mille hommes (NDLR : il s'agit en fait du 2e corps de cavalerie de von der Marwitz)..

Et je l'ai arrêtée, avec 2000 territoriaux (NDLR : même pas, tout au plus 1.700 à 1.800 hommes), depuis le matin jusqu'au début de l'après-midi.

17h00 : à l'entrée de Tournay, au cours d'un de nos nombreux arrêts, nous sommes rejoints par le détachement de nos 120 prisonniers français, venus à pied, mais par le chemin le plus court, et, peu après, le détachement se grossit d'un autre. Environ 230 prisonniers du 84e pris soit dans Tournay, soit dans le faubourg Ouest de la ville (NDLR : le faubourg de Lille, nous aurons bientôt l'occasion de suivre la progression de ces troupes allemandes dans de prochains articles en préparation). Ces 350 hommes (120 + 230) doivent représenter tout ce qui reste du 1er bataillon, le reste, environ 600 hommes, a dû être tué ou blessé (NDLR : parmi ceux-ci quelques hommes ont pu s'échapper et trouver refuge chez l'habitant).

Il se peut que quelques hommes et peut-être quelques officiers, soient parvenus à gagner Cysoing, en filant de bonne heure et vite. Nous ne serons renseignés sur ce point que plus tard. (NDLR : ce petit nombre d'hommes qui ont regagné la France ne justifie pas, à lui-seul, le terme de débandade ou de fuite récemment utilisé dans un ouvrage pour dévaluer le mérite de ces hommes et proclamer qu'il ne s'est rien passé à Tournai, le 24 août 1914 !). 

Un capitaine se présente à moi et me dit quelques mots courtois que je comprends mal car il s'exprime très mal en français. Il a une drôle de figure de pitre : grande bouche, grand nez, un furoncle saignant sur la joue droite : c'est le Capitaine von Kalkenstein, cdt de la 2e Cie du 9e Bataillon de chasseurs, chargé, avec une autre compagnie de nous escorter et de nous conduire vers l'arrière des lignes allemandes. Ces deux compagnies ont subi de grosses pertes devant Liège; c'est pour cela qu'on leur confie cette mission qui leur permettra de se refaire un peu.

J'aperçois sur les degrés de l'Hôtel de Ville quelques officiers français : c'est Lemoine et Mairesse qui, après avoir passé plus d'une heure sur la route où nous les avions laissés, ont été conduits en auto par la route directe et sont arrivés à Tournay bien avant nous (NDLR : le général fait probablement la confusion qui est encore faite par de nombreux touristes français, il s'agit de la Halle-aux-Draps souvent considérée par eux comme étant la mairie).

Il y a là aussi avec eux le Cap. Delaliau, cdt la 7e compagnie du 83e et son lieutenant de Sévignac, faits prisonniers dans Tournay avec toute leur compagnie vers 14h30 et le sous-lieutenant Léonetti de la 3e Cie du 84e fait prisonnier vers 13h00 en sortant d'une maison voisine de la patte d'oie de l'église de Tournai (NDLR : l'église Saint-Brice).

On réquisitionne une vieille calèche à 2 chevaux et on y fait monter les officiers.

Le capitaine von Kalkenstein monte à cheval et le convoi se met en marche. Devant mon break marche la calèche avec les 5 officiers et devant la calèche, environ 200 hommes, presque tous du 83e et presque tous de la Cie Delaliau. Derrière moi, une section de chasseurs prussiens, et derrière cette section, mes 350 hommes suivis eux-mêmes de 200 habitants de Tournay de tout âge et de condition humble, cueillis au hasard dans les rues quand les Allemands y sont entrés à notre suite.

Au départ, la section qui me suit chante très bien et avec un joli ensemble le "Wacht am Rhein".

J'oublie de dire qu'un certain nombre de hussards au petit shako fourré sont adjoints aux chasseurs à pied. J'en ai deux qui marchent derrière mon break.

Nous passons devant la station, puis à quelques pas du viaduc (NDLR : le pont Morel) où nous nous sommes battus avec tant d'acharnement le matin et où j'aperçus encore quelques cadavres des nôtres.

Nous suivons le mail (NDLR : l'actuel boulevard des Combattants) jusqu'à la chaussée de Bruxelles et nous prenons la route de Leuze.

19h30 : au bout de 4 kilomètres environ, au point de croisement de la voie ferrée et de la route Tournai-Leuze (NDLR : entrée de Ramecroix), le convoi pénètre dans un champ et le commandant de l'escorte prend ses dispositions pour nous faire bivouaquer. On apporte de la paille prise dans les champs voisins et on allume les lampes à acétylène, la nuit est venue.

Ainsi s'achève le récit du Général Antoine de Villaret. L'officier français part pour quatre années d'emprisonnement à Torgau, en Allemagne. Nous allons maintenant voir ce qu'il est advenu de la 7e compagnie du 83e Territorial commandé par le capitaine Dalaliau.

(à suivre).

Sources : écrits du Général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai, par Madame Claire de Villaret, arrière-petite-nièce du soldat français. L'Optimiste les remercie de l'avoir autorisé à publier ceux-ci dans la cadre du blog "Visite Virtuelle de Tournai", un éclairage nouveau sur la journée du 24.8.1914, des mémoires inédites se rapportant à une page importante de l'Histoire de la cité des cinq clochers.

S.T. décembre 2014.

 

   

12 déc.
2014

19:44

Tournai : expressions tournaisiennes (290)

Apprintissache.

Vous avez d'jà ormaqué qu'alfeos, dins eine conversatieon, vous avez tout à n'ein queop, l'raminvrance d'ein visache d'puis lommint oblié. Cha m'est acore arrivé hier, et j'vas finir pa accroire qu'i-a dins no tiête des p'tits tiroirs dusqu'on fourre tout intier les gins qu'on a ein jour rincontrés. Ch'a été l'cas ceulle sémaine pou l'vieux Barnabé.

Ahais, Barnabé ! J'aveos l'impressieon d'l'avoir toudis connu, comme si ch'éteot Mathusalem. Si m'tiête elle ne me jeue pos des tours (à m'n'âche, de s'prumière communieon, cha on s'in rappelle, mais on a bin du mau à s'souv'nir c'qu'on a fait l'velle). Adeon, Barnabé, i-habiteot pos leon de l'rue d'la Ture, eine rulette du quartier Saint-Piat. I-viveot dins eine pétite maseon basse, pos treop claire dusqu'i-falleot même pindant toute l'journée de l'leumière.

J'n'ai jamais bin su c'qui f'seot comme ouvrache. Les eins diseot'ent qu'i-éteot marchand d'loques, qui débarrasseot les guerniers ou qui cacheot à ferloupe. Des eautes pinseot'ent qu'i-éteot macheon. Mi j'pinse qu'i-éteot ein peu des deux : i-alleot ouvrer à l'constructieon des maseons et i-rapéqueot tout c'qui trouveot dins les chantiers d'démolitieon.

Comme areot dit m'mamère, ch'éteot pos ein mauvais sujet mais i-éteot pos ein jour qu'on n'l'intindeot pos berteonner. I-aveot toudis à 'r'dire su eine séquoi. L'temps qu'i-éteot treop quieaud ou bin treop freod, les gins qui n'inl'veot'ent pos les fuelles, l'neiche ou bin l'noirglas des trottoirs, les tasques qui éteot'ent treop élevées, les ouverriers qui garchenneot'ent l'ouvrache... ein maucontint !

Ch'éteot ein heomme d'p'tite tale, ein p'tit maiguerleot qui t'neot à peine dins ses mareonnes, hiver comme été, i-aveot ein béret su s'tiête et comme i-n'se raseot que l'diminche (quand i-n'l'oblieot pos) i-aveot toudis eine barpe de plusieurs jours. On n'saveot pos si elle aveot bin vite grisi ou bin si ch'éteot à causse du chimint. I-n'parleot pos à ses visins. Quand i-les veyeot, on l'intindeot mareonner ein ou deux meots sans savoir si cha vouleot dire beonjour ou bin beonsoir. L'pus souvint, i-rintreot dins s'maseon in claquant l'huche.

Ein bieau jour, l'grand Marcel qui d'meureot dins l'ruache, i-a été saisi pus qu'à quinze plaches, i-a vu qu'ein heomme aveot ramené eine belle auteo pa d'vant l'maseon d'Barnabé.

"I-n'va quand même pos apprinte à conduire à s'n'âche" que les gins diseot'ent, eusses qu'i-aveot'ent d'jà l'pépette du dallache. Ch'est à peine si i-sait mener s'vielle cariole, i-a eine différince inter eine auteo et ceulle bricole. Si fait, eine heomme ave li dins l'auteo est meonté et i-a moutré à Barnabé commint démarrer. I-seont partis faire eine porménate dins les villaches. Dins les ainnées soixante, on n'passeot pos 'core l'permis d'conduire. On appreneot ainsin avec ein eaute et puis on parteot, tout seu, au p'tit bonheur l'sanche !

L'heomme a ormis l'voiture l'leonque du trottoir, jusse in face de l'maseon Barnabé. L'lind'min au matin, tout l'ruache i-a été réveillé avant siept heures. Les gins pinseot'ent qui d'aveot'ent qui éteot'ent in train d'débagager. Neon, ch'éteot Barnabé qui chargeot l'galerie de s'n'auteo. I-aveot mis des planques ave ein p'tit drapéau rouche et pa d'zeur eine cuvelle.

Sans orwettier les gins, Barnabé i-a mis l'contact et i-a tell'mint accéléré que l'rulette elle s'a rimplie d'feumée, i-f'seot tout bleu. Les gins qui s'éteot'ent mis à tousser ont serré les ferniêtes mais i-seont restés pa d'rière leus cassis, d'véritapes péqueux qui attindeot'ent que Barnabé intre dins ein mur, comme au cirque i-z'attintent que l'lion bouffe l'deompteur. Barnabé, i-a fait deux beonds et... i-a calé. I-a saqué tant et puque su l'starter que, bin seûr, i-a noyé l'moteur. Infin, après dix minutes, i-est parti, bin que, pou ête honnête, diseons qu'i-a fait vingt mètes. Arrivé in face de l'porte du séminaire, dins l'rue des Jésuites, ave des pavés comme des capieaux d'curé, l'malheureux tranneot comme ein arpe à preones au momint de l'récolte. I-est arrivé treop vite dins l'virache pou printe l'rue des Files Dieu et on intindu ein fracas, les planques éteot'ent attéries su l'trottoir et l'cuvelle elle rouleot douch'mint au mitan de l'rue. Barnabé, i-a fait simblant de rien, i-a tout ormis su l'auteo et i-est parti tout bell'mint.

Au soir, tous les visins éteot'ent su l'porte, i-attindeot'ent Barnabé ave impatience comme on attind l'passache d'eine étape du Tour de France. L'pétit Mimile, l'garcheon du p'tit Willy, i-éteot au coin de l'rue de l'Loucherie. "L'ov'là" qui a crié l'petit albran in orvenant in queurant. In moinse de temps qui feaut pou l'dire, tertous seont rintrés dins leu maseon. On areot dit que Barnabé orveneot après l'couvre-feu, i-n'aveot pus ein tchien su l'quémin. A côté de s'porte, i-aveot ein passache qui m'neot dins l'cour, tout jusse pou eine auteo passer. Barnabé i-a tourné, accéléré pou meonter l'bordure du trottoir, i-s'a ingouffré inter les deux murs et patatras, on a à nouvieau intindu ein grand fracas.

"Au secours, à l'aide, v'nez ichi m'aider, appelez les secours, les peompiers" qui a berlé Barnabé. Les gins seont sortis d'leu maseon et i-eont vu l'tablature. Barnabé, dins s'n'auteo i-éteot sous les planques de l'échafaudache, i-éteot coincé, comme intierré vivant. I-a fallu inl'ver tout l'fourbi. On li a dit de ne pos alleumer l'moteur qu'on alleot l'pousser jusque dins l'cour.

Quand i-est sorti du véhicule, i-n'a même pos ormercier ses visins, tout c'qu-ia trouvé à dire ch'est : "Ch'est malin, commint que j'vas sortir asteur !". L'auteo elle est restée dins l'cour pindant d'z'ainnées, i-n'a pus jamais osé printe l'volant. On l'intindeot alfeos mette l'moteur in marche, et pindant ein beon quart d'heure, i-resteot là, assis à l'plache du chauffeur, rêvant pétête qu'i-éteot su l'autoroute et qui rouleot à chint à l'heure.

(lexique : apprintissache : apprentissage / ormarqué : remarqué / alfeos : parfois / tout à n'ein queop : tout à coup / l'raminvrance : le souvenir / lommint : longtemps / accroire : croire / no tiête : notre tête / dusque : où / intier : entier / ceulle : cette / ahais : oui / toudis : toujours / jeuer : jouer / à m'n'âche : à mon âge / prumière : première / voir bin du mau : avoir bien du mal / l'velle : la veille / adeon : donc / pos leon : pas loin / eine rulette : une petite rue, une ruelle / l'leumière : la lumière / l'ouvrache : l'ouvrage, le travail / ein marchand d'loques : un chiffonnier / les guerneirs : les greniers / cacher à ferloupe : rechercher des vieux chiffons, des vieilles étoffes / ein macheon : un maçon / rapéquer : sauver, par extension reprendre pour soi ce qui est destiné à la destruction / m'mamère : ma mère / berteonner : grommeler / eine séquoi : quelque chose / quieaud : chaud / eine fuelle : une feuille / l'noirglas : le verglas / les tasques : les taxes / les ouverriers : les ouvriers / garchenner : abîmer, gâter / ein maucontint : un mal content / ein maiguerleot : une personne très maigre / les mareonnes : les culottes - eine mareonne s'utilise aussi pour un pantalon - / eine barpe : une barbe / grisir : devenir gris, griser / du chimint : du ciment / des visins : des voisins / mareonner : murmurer, parler très bas / l'huche : la porte / l'ruache : le quartier / ête saisi jusqu'à quinze plaches : expression qui s'emploie moins souvent qu'ête saisi jusqu'à s'fusil : être profondément surpris / pa d'vant : devant / apprinte : apprendre / eusses : eux / avoir l'pépette : avoir peur / l'dallache : le désordre, le remue-ménage / moutrer : montrer / eine porménate : une promenade / tout seu : tout seul / de l'sanche : de la chance / l'leonque : le long / jusse : juste / débagager : déménager / les planques : les planches / pa d'z'eur : dessus / orwettier : regarder / l'feumée : la fumée / les ferniêtes : les fenêtres / pa d'rière : par derrière / les cassis : les châssis / des péqueux : des curieux / saquer tant et puque : tirer tant et plus / bin seûr : bien sûr / des pavés comme des capieaux d'curés (chapeaux de curé) : des gros pavés bombés / tranner : trembler / ein arpe à preones : un prunier / l'virache : le virage / printe : prendre / au mitan : au milieu / l'garcheon : le garçon / l'passache : le passage / l'ov'là : le voilà / ein albran : un garnement / queurir : courir / tertous : tous / ein tchien : un chien / l'quémin : le chemin / berler : crier, hurler / l'tablature : la situation ridicule, gênante / l'fourbi : le désordre / ormercier : remercier / l'plache : la place / pétête : peut-être).

S.T. décimpe 2014.

19:44 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, patois, picard |