18 déc.
2014

Tournai : 1914-1918, le sort de la 7e Cie du 83e Terrritorial.

Complément aux écrits du général de Villaret.

Parmi les écrits du Général Antoine de Villaret figurent également les souvenirs du Capitaine Delaliau recueillis en captivité à Torgau. Celui-ci nous renseigne sur le sort de la 7e Compagnie du 83e régiment Territorial et évoque spécifiquement les événements qui se déroulèrent, cette fois, à l'endroit connu des Tournaisiens sous le nom de "Pont du Viaduc", le pont du chemin de fer qui enjambe la route menant au village de Kain.

Dès que le Commandant nous eut donné ses ordres, je partis de suite pour Kain par la route qui suit la voie ferrée en partant de la route de Rumillies (NDLR : il s'agit plus que probablement de la voirie qui est devenue après la seconde guerre mondiale, le boulevard Eisenhower).

En arrivant à la patte d'oie d'où les chemins mènent à Kain à l'Ouest et à Hérinnes au Nord, je divisais ma défense :

1ère section (Lt de Sévignac) couvrant le N.O de Kain,

4e section, au village de Kain,

3e section, au passage à niveau de la voie ferrée à l'Est de Kain,

2e section, en réserve à la patte d'oie.

(NDLR : la patte d'oie à laquelle le cap. Delaliau fait référence est le carrefour situé à l'intersection du boulevard Eisenhower et de la rue du Viaduc, carrefour qu'on aborde juste après être passé sous le viaduc, elle permet de rejoindre Kain-centre et le Mont Saint-Aubert d'un côté, Audenarde par Pottes et Ruien de l'autre).

La 4e section, celle du village, aperçut bientôt quelques cavaliers avec lesquels on échangea quelques coups de fusil (NDLR : on peut estimer que ces faits se passent au tout début de la matinée).

La 3e section (passage à niveau) me communiquait de la part du gardien du passage qu'on lui signalait des troupes venant très nombreuses d'Hérinnes et Obigies et même de la rive gauche de l'Escaut (NDLR : il est avéré que des troupes allemandes avaient franchi l'Escaut à Pont-à-Chin, à environ quatre kilomètres en aval de Tournai).

J'envoyais alors un rapport à mon chef de bataillon, il était 9h45.

On me signale de tous les postes des mouvements de cavalerie, mais rien ne s'approche sérieusement, ce sont de simples vedettes (NDLR : "vedettes" au sens militaire du terme désignant les sentinelles à cheval)...

Pendant ce temps, le feu augmente de façon sérieuse sur notre droite, direction Rumillies (NDLR : les combats se déroulent sur la chaussée de Renaix, le commandant Delahaye a déjà été tué). 

Tout à coup, des coups de feu éclatent au centre de ma réserve (patte d'oie), puis au poste du passage à niveau. J'étais avec la 1ère section, j'accours, c'est une automobile allemande montée par un chauffeur et deux officiers d'Etat-Major qui a essayé de forcer le passage.

Le passage à niveau étant fermé, elle est capturée. Le chauffeur seul est légèrement blessé; il est environ 11h15. Je prie des officiers de vider leur poches, je fouille l'automobile et je réunis toutes les notes et carnets trouvés dans un paquet que je confie au Sergent Meyer. J'essaie d'interroger les officiers (l'un d'eux parle un peu français); naturellement, j'en tire peu de choses.

Au bout d'un moment, vers midi, l'officier parlant français demande à me faire une proposition. Il me dit alors : "Je vous préviens que vous êtes entourés par deux divisions allemandes et allez être fait prisonniers; comme je désire être relâché avec mon camarade, je vous offre, à vous et à vos hommes, votre liberté contre la nôtre immédiate".

Je lui dis simplement que je ne pouvais accepter sa proposition.

Ces paroles pourtant m'avaient fait réfléchir en constatant que mon cycliste ne revenait pas avec les ordres demandés au Cdt Delahaye, que le feu des mitrailleuses et de l'artillerie progressait beaucoup sur ma droite (NDLR : vers la chaussée de Renaix), que des bruits de roulements d'artillerie et de trot de cavalerie étaient très fréquents sur la rive gauche de l'Escaut en me rapprochant de Tournay.

En conséquence, couvert par une avant-garde et une arrière-garde, et emmenant mes prisonniers, je fis filer la compagnie le long de l'Escaut.

Après 1 kilomètre 1/2 environ, lorsque mon gros arrivait à hauteur d'une écluse (NDLR : l'écluse de Kain), la pointe m'envoya prévenir qu'elle se heurtait aux forces allemandes qui tenaient toute la rive droite de l'Escaut. Je les fis se replier pour passer à l'écluse et pris alors l'avant-garde avec le Caporal Le Goupil, dont la conduite et l'allant furent, toute cette journée, particulièrement remarquables.

Nous traversons alors les prairies qui nous séparent de Tournai très rapidement : il est 1h1/2; (NDLR : il s'agit des "prés de Maire" qui s'étendent alors entre les actuelles usines Casterman et l'ancien terrain du Racing Club de Tournai).

En arrivant aux maisons qui sont, je crois, les faubourgs de Tournay, nous sommes reçus à coups de fusil, nous ripostons.

Puis, profitant de ce que nous étions en contrebas d'environ 2 mètres et protégés, nous filons le long d'une promenade très large dans la direction de Tournai (NDLR : le groupe emprunte l'actuelle avenue de Maire ou "drève de Maire" comme on dit à Tournai).

Après quelques centaines de mètres, j'essaie d'escalader le talus pour pénétrer en ville... nous sommes reçus de face et de flanc par un feu très nourri, je crois même de mitrailleuses, et en une dizaine de minutes, j'ai une vingtaine d'hommes par terre.

La situation est intenable car nous ne voyons pas les Allemands embusqués dans les jardins et enfilant l'avenue. Mes hommes tourbillonnent, ne m'entendent plus et se précipitent dans une grande fabrique à droite de l'avenue.

J'y entre après eux avec mon lieutenant, je les calme un peu, remets un peu d'ordre et réussit à les faire sortir par une porte de côté.

Nous nous élançons à nouveau pour gagner la ville, nous sommes repris par le feu mais cette fois face à nous.

Les Allemands sont dans Tournay, nous sommes définitivement coupés, car on tirait sur nous de face, de flanc et par derrière...

Il était environ 2h1/2, nous étions environ 40 quand nous fûmes pris, les autres avaient pris dans les rues transversales pour échapper au feu de l'ennemi (NDLR: tentant de rejoindre la rue Saint-Eleuthère, certains gagnèrent la chaussée de Lille).

Aussitôt arrêtés, on nous fit rendre les armes, on nous forma en détachement et (on nous fit) rejoindre un groupe de prisonniers à l'Ouest de Tournai (NDLR : là, où ils retrouvèrent les hommes du général de Villaret).

FIN

(sources : notes du général Antoine de Villaret remises par Madame Claire de Villaret, arrière-petite-nièce de cet officier français à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai que je remercie de me les avoir transmises).

S.T. décembre 2014.

Commentaires

Une fois de plus, merci pour cette nouvelle approche des faits et les commentaires - en bleu - subséquents et très utiles.
Cette relation des faits, transposée aujourd'hui, on se croirait en plein reportage TV d'un correspondant de guerre, au milieu du combat ... sauf qu'il n'y a pas d'images.
Inutile de dire que tous les lecteurs attendent la suite.
Amicalement. - Jacques DCK

Écrit par : jacques De Ceuninck | 19/12/2014

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