22 déc.
2014

Tournai : 1914-1918, des religieux témoignent !

Une vision complémentaire de la journée du 24.8.1914.

Après avoir pris connaissance des écrits du général Antoine de Villaret, un des acteurs principaux des combats qui se déroulèrent le 24 août 1914 à Tournai, nous allons nous plonger dans d'autres archives constituées à partir des rapports établis par les responsables religieux : curés de paroisses ou supérieurs de congrégations. Nous constaterons que la vision que ceux-ci donnent des événements dont ils furent les témoins, épousent parfaitement le récit de l'officier français et montrent les exactions commises par des soldats allemands peu respectueux de la population locale.

Le premier récit que nous allons examiner est celui du curé de la paroisse du Sacré-Cœur, située extra-muros, elle s'étendait à l'époque, le long de la gare et dans la partie N-O de Tournai. Ses paroissiens appartenaient en grande majorité au monde ouvrier.

"Le lundi 24 août, l'ennemi venant du Nord-Ouest, entra à Tournai, après un dur combat qui eut lieu principalement sur le territoire de la paroisse. Ce combat commença vers 7h1/2 du matin et se prolongea jusqu'à 13 heures. Il fut courageusement soutenu par une poignée de territoriaux français. ils étaient 1.800 contre 8.000. La porte de l'église paroissiale fut brisée et presque détruite à coups de hache par les Allemands qui y pénétrèrent jusqu'en haut du clocher, où ils ne découvrirent pourtant aucun combattant, aucun déserteur. Un boulet de canon lancé dans la direction du clocher par l'artillerie allemande qui se trouvait dans le haut du chemin de la Carrière Morelle vint tomber sur une maison voisine de l'église, la maison du sabotier François Schelstraete (chaussée de Renaix, 77) et y fit une trouée de 1m2 dans le mur de façade.

Les barbares ouvrirent de même à coups de hache les portes de presque toutes les maisons portant les numéros impairs dans la chaussée de Renaix. Ils forcèrent aussi les habitants de la Carrière Morelle de mettre eux-mêmes le feu à leurs habitations. Les maisons devinrent la proie des flammes et il ne resta que quelques pans de mur. Ce sont les numéros 22 à 38 (neuf maisons). Il en fut de même du n° 142 à 150 de la chaussée de Renaix (cinq maisons).

Ferdinand Depelchin, né à Tournai, le 22 août 1866 (NDLR : il venait de fêter ses quarante-huit ans, l'avant-veille de ce jour tragique), ouvrier-chaudronnier en cuivre, époux de Marie Gallez, père de deux enfants, fut tué chez lui, Carrière Morelle, 32, par un Allemand qui s'était introduit de force et qui lui avait tiré un coup de fusil à bout portant. Georges Bonvarlet, né à Tournai le 10 juin 1896 (NDLR : encore mineur, il venait de fêter ses 18 ans) fut tué en face de la maison paternelle (chaussée de Renaix, 188) au moment où il s'enfuyait, épouvanté par l'arrivée des Allemands.

Ce 24 août 1914, date ensanglantée par l'invasion allemande à Tournai, furent installées sur la paroisse 2 ambulances (NDLR : ce mot désignait des postes de secours), l'un dans les locaux du couvent des Filles de la Sagesse à la Verte-Feuille et l'autre dans les locaux du patronage des garçons. Dans ces 2 ambulances, tous les blessés, français et allemands, furent soignés tant au point de vue spirituel que du point de vue corporel, jusqu'au 30 septembre 1914, jour où l'autorité militaire belge, ayant momentanément repris possession de la ville, emporta avec elle tous les blessés".

Examinons maintenant le rapport dressé par le curé de la paroisse Saint-Brice. On se rappelle que, quittant le pont Morel, les troupes du général de Villaret, pour gagner l'Escaut et le Pont-à-Pont (appelé alors Pont-aux-Pommes), passent au carrefour de la patte d'oie située au pied de l'église Saint-Brice. Cette paroisse est comprise entre l'Escaut au Sud, la paroisse Saint-Jean-Baptiste à l'Est, la paroisse du Sacré-Cœur au Nord et la paroisse Saint-Nicolas à l'Ouest. Elle est composé d'une population bourgeoise entre la rue Royale et la rue de l'Athénée (avenues de type haussmannien) et de familles nombreuses et pauvres qui s'entassent dans des petites maisons bien souvent des taudis entre l'Escaut et la rue des Sœurs de la Charité, sur sa partie Est.

"Le 24 août, les troupes allemandes se sont montrées particulièrement violentes au bureau de police de la rue de l'Athénée. Ayant trouvé là un dépôt d'armes remises par les civils, ils ont pillé et brisé les armes avec furie, menaçant de faire un mauvais parti aux agents de ville qu'ils prenaient pour des membres de l'armée. Bien leur en a pris de déguerpir au plus vite. Plusieurs personnes ont déclaré avoir vu achever à coups de crosse de fusil des blessés français qui gisaient dans les rues de la paroisse".

On relève également les éléments suivants :

"Trois ou quatre personnes civiles ont été tuées par les balles allemandes, les dégâts matériels se sont bornés à des vitres brisées et à des éraflures aux maçonneries, des ambulanciers civils ont essuyé des coups de feu ignorant l'interdiction de toucher aux blessés français. On assista à des réquisitions opérées surtout dans les magasins de la rue Royale".

Plus ou moins à proximité de la zone des combats, sur la rive droite toujours : la paroisse Saint-Jean Baptiste a aussi vécu les événements. C'est dans ce quartier de la ville que se trouve la caserne occupée par le 1er régiment de Chasseurs à cheval et une section d'artillerie. Les hommes sont partis pour le front dès le début du mois d'août. Voici ce que raconte le curé :

"Le 24 août, vers 8 heures du matin, des fantassins français se postent en tirailleurs près de notre église. Dans la matinée, on entend des combats au fusil et à la mitrailleuse; on voit passer quelques français blessés qui sont recueillis au couvent des Sœurs de la Compassion, rue Haigne. Vers midi, les Allemands, en deux longues files, entrent en ville par la rue des Croisiers, la rue Saint-Jean et, furieux, menaçants, comme de vrais bandits, ramassent sur leur passage de nombreux civils, se faisant servir à boire gratis à la première maison de la rue des Croisiers, puis, y mettre le feu sous le prétexte, aussi faux que barbare, qu'on y avait recueilli des blessés français".

Le curé de la paroisse Saint-Nicolas nous apporte un éclairage sur les faits qui se déroulèrent au Viaduc. Le pont de chemin du fer est situé à quelques centaines de mètres de son église :

"Le lundi 24 août, la rafale a passé dans la matinée. C'est seulement vers 11 heures que les troupes allemandes arrivant des territoires de Kain et de Mourcourt ont débouché dans la partie de la paroisse. Pour retarder leur entrée, une barricade avait été dressée dans l'arcade tunnel du chemin de fer (NDLR : le passage situé sous le pont du viaduc). Lorsque la barrière a été renversée, les troupes, ne rencontrant plus de résistance, s'élancèrent vers la gare et l'Escaut. Certains soldats allemands (d'après ce qu'on a rapporté alors) ne se privèrent pas de torturer les blessés français. Les soldats allemands ont forcé plusieurs habitants à se mettre en avant de leur colonne armée pour empêcher les soldats français de tirer sur leurs ennemis (NDLR : on appelle cela des "boucliers humains")".

Les soldats ayant franchi l'Escaut, il y a lieu d'analyser l'un ou l'autre rapport de responsables de paroisses ou de congrégations situées sur la rive gauche. Le curé de la paroisse Sainte-Marie Madeleine est peu disert à ce sujet, il signale simplement des combats d'avant-garde se déroulant au boulevard Léopold durant lesquels deux ou trois soldats français furent tués. Nous en savons heureusement plus grâce au rapport provenant du Couvent des Caméliens (ou Camilliens), une congrégation hospitalière dont une implantation est située alors au n°13 de la Terrasse de la Madeleine. Ils s'occupent de visiter et de soigner les malades, cinq Pères vivent dans ce bâtiment, le couvent principal étant situé sur la paroisse Saint-Lazare. Voilà ce qu'ils nous disent :

"Le 24 août, nous avons essayé, vers midi, de porter secours aux soldats français blessés qui gisaient à l'entrée de l'avenue de Maire et près du château d'eau (troupes commandées par le Cap. Delaliau dont nous avons vu le rapport précédemment). Une personne était venue demander au Père pour aller voir un soldat français qui se mourait. Le R.P. Delause voulut y aller lui-même mais, arrivé près de l'endroit où il se trouvait, une sentinelle allemande l'empêcha de passer (...). La pharmacie de la Croix Rouge était installée chez nous, le R.P. Herbette, supérieur de la communauté en était en charge. Elle commença à fonctionner le lendemain du 24 août procurant aux ambulances volantes qui avaient été créées en ville les objets de pansement nécessaires".  

Un témoignage intéressant est celui du Supérieur de la Maison du Noviciat des Frères de Saint-Vincent de Paul (congrégation enseignante) située dans la paroisse Saint-Lazare au faubourg de Lille. Cette fois, nous sommes le long d'une des nombreuses routes qui mènent en France.

"Après la bataille de Tournai, le 24 août 1914, un brave soldat vendéen, échappé à la poursuite de l'ennemi, fut secouru dans les champs par Mr. Louis Deneubourg, de la paroisse Saint-Lazare, et vêtu en ouvrier agricole. Il nous arriva dans la journée du 24. Excellent homme : Auguste Charrier, du 84e Régiment territorial, père de trois enfants en bas-âge, nous édifia longtemps par son grand esprit de foi, durant huit jours qu'il demeura à la maison. Dès que les circonstances le permirent, il s'empressa d'aller se présenter à l'autorité militaire en France".

Ainsi se termine le long récit de cette journée du 24 août 1914. De nombreux autres témoignages que nous avons consultés abondent tous dans le même sens et confortent la raison pour laquelle cette journée de guerre est restée dans la mémoire collective tournaisienne. Elle n'est pas reprise dans les manuels d'histoire. Cependant, en retardant d'une journée la progression de l'armée de von der Marwitz et en l'empêchant d'arriver à temps à Denain (F) pour couper la route aux troupes britanniques qui se repliaient après la bataille de Mons du 23 août, les territoriaux de Vendée, des hommes sous-équipés, déjà âgés, venus défendre une ville dont ils n'avaient jamais entendu parler, ont tenu la dragée haute à une force déterminée, suréquipée et surentraînée. En cela, ils sont des héros !

Bientôt, nous débuterons l'histoire de quatre années d'occupation entre le 1er octobre 1914 et le 11 novembre 1918.

(Sources : "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" de Céline Detournay, étude parue dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie de Tournai en 2003 - "Comment la population du Grand Tournai a vécu la guerre 1914-1918, 68 rapports inédits" de Thierry Bertrand et Jacques Pycke, étude parue, en 2014, dans la collection Tournai-Art et Histoire, Instruments de travail - le Courrier de l'Escaut).

S.T. décembre 2014.

 

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