11 déc.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du général Antoine de Villaret (10)

 

Toute résistance est désormais vaine, le fait de vouloir tenir une demi-heure ou une heure de plus risque d'exposer les courageux Territoriaux de Vendée à un massacre. Le général de Villaret, fier de ses hommes, l'a compris et même lorsqu'il agite son mouchoir, les Allemands continuent à tirer sur ses soldats. L'agressivité dont font preuve les troupes allemandes (il y a eu également des exactions à Tournai à l'égard de civils) s'explique par de nombreux facteurs : le manque de sommeil, les rasades d'alcool qui les tient éveiller, la résistance inattendue pour des soldats qui croyaient traverser Tournai sans encombre et le retard qu'ils sont en train de prendre pour mener à bien la mission qui leur a été assignée. Ils ne seront plus jamais à temps à Denain pour couper la route aux forces anglaises qui font route vers l'Ouest après avoir rompu le combat à Mons, la veille. La première et la seconde Armée allemande avaient jusqu'alors progressé au sud de Bruxelles vers Enghien, le Pays Vert et Tournai sans avoir rencontré la moindre résistance. Reprenons le récit du général Antoine de Villaret.   

Débouchent alors, au pas de course, d'un chemin venant de la crête à droite (Nord), une vingtaine de hussards gris et de hussards de la mort, l'air très jeune, conduits par un sous-officier.

Je reste immobile au milieu de la route.

Ils ne me touchent pas et se portent en courant vers les hommes qui se levaient du fossé en leur criant, en allemand, de jeter les armes.

Mais voici les ennemis de la maisonnette qui arrivent à leur tour essoufflés par la course, animés par le combat.

L'un d'eux, dans un état d'excitation fébrile, les yeux fulgurants, l'air vraiment féroce, s'avance vers moi en prononçant des mots qui sortent mal de la gorge serrée. Il lève la crosse et va certainement me frapper !

Lemoine, qui est venu se placer près de moi, lève le bras en disant : "Général !". Mais le sous-officier prussien plus rapide encore, repousse l'homme en lui disant quelques paroles qui l'arrêtent net. Sa figure change et il rit nerveusement.

Cette petite scène de désordre est vite terminée.

Nous sommes maintenant là, six officiers et une trentaine d'hommes, debout et désarmés, entourés d'une quarantaine de hussards, dont plusieurs officiers.

Mon cheval, arrêté sur ses trois pattes, est à quelques pas de moi. Je vais retirer mon sabre resté, toute la journée, suspendu à la selle et je le remets au jeune sous-officier qui m'avait protégé en lui disant : "Voilà mon sabre, Général !".

15h00 : d'autres soldats ennemis arrivent, ils sont maintenant une soixantaine.

On nous a placés sur quatre rangs et par le chemin à droite, on nous mène à un nombreux rassemblement de troupes de toutes armes qui se trouvait à moins de cent mètres de nous.

Depuis une heure, au moins, derrière notre misérable talus, nous étions donc à quelques dizaines de mètres de ces centaines de tireurs, de ces mitrailleuses, de ces batteries qui nous entourent maintenant et qui nous savaient là...

Un grand et superbe officier supérieur s'avance sur nous. Notre petit détachement s'arrête. Nous échangeons un salut et une poignée de main et il me dit qu'il est colonel commandant...je ne sais quoi et qu'il a rang de général (Note : probablement le colonel commandant la Leib-Husaren-Brigade, Leib-Husaren N° 1 et 2).

Il fait enlever le manchon à ceux d'entre nous qui l'ont, nous demande à quelle formation nous appartenons et semble déjà informé qu'il a affaire à des territoriaux.

Il nous mène un peu plus loin vers un groupe plus compact d'officiers (qui nous saluent très correctement) et de soldats de toutes armes, beaucoup d'autos, beaucoup de motocyclettes... 

Un officier général de taille moyenne et à la figure dure s'avance vers moi et un très jeune officier d'ordonnance parlant très bien le français me dit : "M. le Général baron de Kranach". Echange de salut et poignée de main.

On prend les trente sous-officiers ou soldats qui étaient avec moi au talus, augmentés de huit ou dix venant de la maisonnette, et on les réunit à environ quatre-vingt pris avant nous et qui sont déjà groupés dans un champ voisin, près du chemin. Qui sont ces hommes, qui du reste appartiennent au 84e ?

Ce sont évidemment ceux qui, à partir de 14 heures, ont quitté le talus en direction de Tournay. Après avoir dépassé l'auberge ou atteint la grand-route, ils se sont rendus à l'ennemi qui occupait les maisons (NDLR : le long de la chaussée de Douai).

Mais voilà de nouveau le général de Kranach. Il tient mon sabre à la main et me le tend pendant que son aide de camp me dit : "Monsieur le général, Monsieur le général baron de Kranach vous rend votre sabre en témoignage d'estime pour vous et la valeur de vos troupes !". Je salue avec émotion, nouvelle poignée de main (NDLR : il s'agit du Généralleutnant Friedrich von Krane, commandant la 2e Kavallerie-Division).

Deux autos s'avancent. Je monte dans la première avec le Cdt Mayer, Vervoort et un capitaine d'Etat-Major. Dhoste, Lemoine et Mairesse montent dans la seconde.

Nous redescendons le chemin que nous venons de parcourir à pied, nous passons à côté du talus où nous avons passé deux courtes heures qui nous ont paru si longues. Nous nous arrêtons même pour laisser passer une batterie d'artillerie et j'ai le temps de constater que nos morts et nos blessés ont déjà été enlevés. Seuls les cadavres de nos chevaux sont encore là et j'aperçois le cadavre de mon cheval étendu sur le bord de la route encore harnaché de ma sellerie d'ordonnance.

Nous poursuivons notre route jusqu'à la grand-route Cysoing-Tournai (NDLR : la chaussée de Douai) et nous prenons la direction de Tournay.

(à suivre)

S.T. décembre 2014 sources : écrits du général de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire de Tournai, par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire français.   

 

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