04 déc.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (8)

Les territoriaux de Vendée ont quitté Tournai et, au début de l'après-midi, font halte à Froidmont, il leur reste encore à parcourir à peine cinq kilomètres pour rentrer en France par Wannehain. Le Général de Villaret souhaite ensuite rallier Cysoing.

Pendant que Mairesse venait me rendre compte, Lemoine rejoignait au trot la tête de la colonne.

Le brigadier de Dragons Lainard qui, avec deux camarades, faisait le service de pointe d'avant-garde et le faisait avec une bravoure et un entrain remarquable, le brigadier Lainard, dis-je, lui rend compte qu'il y a de l'artillerie et beaucoup de cavalerie derrière la crête "à droite", c'est-à-dire au Nord de la route (NDLR vers le chemin de Bouvines). Ils étaient alors, ainsi que la section d'avant-garde que commandait l'adjudant Gréau, un excellent sous-officier de la 2e Cie, derrière un talus - ou plutôt dans une partie encaissée de la route où ils étaient abrités des vues et des coups de l'ennemi.

Mais à peine, en continuant leur marche, eurent-ils fait une cinquantaine de mètres à découvert, que la fusillade éclata brusquement et que 3 ou 4 hommes furent frappés !

"Dans le fossé !" crie aussitôt Lemoine "et à la maison là-bas !" ajoute-t-il en désignant une maison ou plutôt deux petites maisons avec jardins, situées à 150 mètres plus loin, sur le bord de la route (NDLR : ces maisons sont situées dans la légère courbe que décrit la route à cet endroit)

Tout le groupe y court, les occupe et les met sommairement en défense. Elles sont placées en un point important, un tournant de la route et préservent celle-ci des feux d'enfilade de ce côté.

Certain que Gréau et sa section feraient bien leur devoir, Lemoine quitte les maisonnettes pour venir me rendre compte de la situation. Mais il a 150 mètres à parcourir à découvert pour passer de l'abri des maisonnettes à l'abri de la partie encaissée de la route.

Il fait ces 150 mètres à pied, au pas, en tenant son cheval par sa figure et sous un feu très vif. Ni lui, ni son cheval ne sont touchés. Quelques instants après le brigadier Lainard, qui vient d'avoir un troisième cheval tué sous lui, traverse sain et sauf, le même terrain ! Il y a un Dieu pour les braves.

13h15 : Après un repos de quelques minutes seulement dans la prairie - repos au cours duquel le Capitaine Laval avait été placé dans une voiture qui partait à très vive allure par la grand route, dans la direction de Cysoing par le Sud de Froidmont (NDLR : la voiture emprunte la chaussée de Douai) - je remettais la colonne en marche.

Un instant après j'étais rejoint par Mairesse qui ne faisait que me confirmer ce que m'avait déjà appris le bruit de la mousqueterie et des mitrailleuses que j'entendais depuis près d'un quart d'heure : nous étions débordés de tous les côtés par l'ennemi et notre ligne de retraite était déjà battue par le feu.

Que faire ?

Impossible de retourner en arrière vers Tournay (NDLR : pour rappel, ancienne orthographe) que l'ennemi occupait déjà en force.

Impossible de battre en retraite en suivant la grand route, c'est-à-dire dans la direction du Sud-Ouest, le terrain étant dans cette direction complètement découvert et sous le feu de la crête où l'artillerie ennemie avait pris position.

Mieux valait encore poursuivre sa route vers Froidmont, profiter de l'abri offert par la route dans toute sa partie encaissée et, si les circonstances le permettait, tâcher de percer vers Wannehain où devait se trouver le reste de la division, c'est-à-dire vers le seul point d'où pouvait venir le secours et le salut !...

Je venais d'arriver, suivi de quelques officiers et d'un assez grand nombre de soldats, à l'extrémité de la partie de la route encaissée, du côté des maisonnettes occupées par la section Gréau, lorsque je suis rejoint par Lemoine.

Impossible de faire dépasser ce point à une troupe sans la condamner à une destruction certaine.

Je fais donc arrêter tout ce qui me reste de monde en ce point et ils se placent dans le fossé à droite, côté Nord, (NDLR : la droite de la route lorsqu'on emprunte celle-ci pour se rendre de la chaussée de Douai au village de Froidmont). Un talus élevé offre une excellente protection non seulement aux hommes mais encore aux chevaux.

C'est à ce talus, incontestablement, que nous devons la vie.

Combien étions-nous au début derrière ce talus, ce fameux talus dont nous avons souvent parlé plus tard ?

Environ 150, auxquels il faut ajouter les 35 ou 40 hommes qui étaient dans les maisonnettes avec l'Adjudant Gréau et une dizaine d'hommes qui avaient été envoyés en patrouille vers le Nord de la route et qui, surpris par le feu de l'ennemi, s'étaient tapis dans un sillon et n'en avaient plus bougé !

Parmi les 150 qui étaient avec moi, il y avait comme officiers : Lemoine et Mairesse, mes deux officiers d'Etat-Major, le Cdt Mayer, le Cap. Vervoort et le Lt Dhoste, tous trois du 1er Bataillon du 84e Territorial.

Il y avait aussi le Maréchal des Logis de dragons Berranger, brave sous-officier réserviste, adjoint au Cdt Delahaye et qui, après la mort de ce dernier et la disparition du bataillon, était venu se mettre à ma disposition au viaduc de Tournai (Pont Morel). Il était, au civil, cultivateur et maire de Lavau par Savenay (Vendée).

Il y avait également un brigadier de mon escadron du 3e Dragons - celui-là était un brave dans la plus complète acceptation du mot. Il se nommait Lainard et était médaillé du Maroc. Il était venu se présenter à moi, au viaduc, au moment où "ça commençait à chauffer". Il m'avait rendu compte qu'il venait d'avoir son cheval tué sous lui et me demandait comme une faveur, de prendre place parmi les combattants de première ligne.

Il combattit, en effet, en 1ère ligne jusqu'au moment de la retraite. A ce moment, il trouva, je ne sais comment, un cheval qu'il enfourcha avec deux autres Dragons. Il patrouilla en avant de notre colonne de retraite et signala l'artillerie et les mitrailleuses qui occupaient la crête du Nord. Son cheval fut tué ! Il en trouva un troisième qui lui permit de continuer son rôle de patrouilleur jusqu'aux maisonnettes occupées par le détachement Gréau. C'est là que furent tués les deux Dragons qui étaient avec lui et son troisième cheval. Il vint me rejoindre au talus à la suite de Lemoine et, là encore, tira jusqu'à la fin. Ce brave, dont je fis prendre le nom pour lui faire obtenir la médaille qu'il a cent fois méritée, était de Saint-Brévin-les-Pins (Loire inférieure).

Il y avait aussi le caisson à munitions du 2e Bat du 83e avec son conducteur André, Emile son sergent et quelques hommes marchant avec lui.

Tout le reste était du bataillon Mayer, du 84e.

Mais en admettant que nous étions 200 (et c'était un maximum), au talus et aux maisonnettes; en admettant, ce que je crois exact, que le bataillon ait eu plusieurs centaines de tués et blessés depuis le début du combat jusqu'à son arrivée au talus (NDLR : un nombre qui va s'avérer par la suite surestimé), qu'était donc devenu le reste ? Eh bien, je crois que le reste que j'estime à 350 ou 400 hommes s'était, pour une part, éparpillé dans les maisons de Tournai et du faubourg que nous suivions en battant en retraite (NDLR : en effet, on apprit par la suite que des soldats se cachèrent notamment à Ere et, après avoir enfilé des vêtements civils, avaient tenté de rejoindre la France par les chemins de campagne; d'autres encore avaient été blessés et soignés au couvent de la Verte-Feuille à Rumillies) et, pour la plus grande part, avait suivi la grand-route de Cysoing, au lieu de suivre le raccourci par Froidmont. C'est cette route que durent suivre en particulier les capitaines Giguet (1ère Cie) et Tardieu (3e Cie) avec une partie de leurs hommes.

(à suivre).

(sources : écrits du Général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire par Madame Claire de Villaret arrière-petite-nièce du militaire français).

S.T. décembre 2014.

Commentaires

Cette série d'articles sur ces écrits est intéressante. Bon week-end Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 05/12/2014

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La description de ce repli est vraiment très précise et émouvante. Merci pour tes précisions pour certains endroits ( en bleu ). -- Jacques DCK

Écrit par : jacques De Ceuninck | 06/12/2014

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