02 déc.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (7)

Les troupes françaises se replient, le général de Villaret s'est rendu compte de la vanité des efforts pour tenir le pont. Les soldats allemands qui avaient passé la nuit dans le bois de Breuze avancent inexorablement vers Tournai. Les Territoriaux de Vendée doivent maintenant franchir l'Escaut.

11h45 : la tête de la colonne, sous-officiers et soldats quelque peu en désordre, atteignait la cathédrale lorsque Mairesse put en prendre la tête et rétablir un certain ordre.

Pendant ce temps, Lemoine arrivait au Pont aux Pommes (Pont à Pont) et le traversait au moment où le centre de la colonne commençait à être battu par des feux de mousqueterie et de mitrailleuses tirés de la rue qui aboutissait au 2e pont en aval du Pont aux Pommes (NDLR : le 2e pont en aval est le Pont de fer).

Heureusement ces ponts étaient relevés et les bras métalliques du 1er pont en aval (NDLR : le pont Notre-Dame) arrêtaient bon nombre de coups destinés au Pont aux Pommes.

Quant à moi, j'avais quitté le mail avec les derniers éléments du bataillon, ne laissant derrière moi qu'une section de la 3e Cie avec mission de battre en retraite par bonds et de faire un feu rapide sur l'ennemi s'il débouchait du viaduc (pour rappel : le pont Morel).

11h50 : C'est dans ces conditions que j'atteins la patte d'oie d'abord (NDLR : le carrefour de Saint-Brice) où je rencontre, pour la première fois de la journée, le Cdt Mayer, puis le Pont aux Pommes à l'entrée duquel je stationne jusqu'à ce que toute le monde l'ait franchi.

Cette traversée était rendue longue et périlleuse par le feu de mitrailleuses réglé par l'ennemi placé, comme je l'ai dit, à courte distance sur notre gauche. Mais elle fut grandement facilitée par le courage, le sang-froid et l'initiative du Lt Lemoine qui, armé d'un fusil et entouré de quelques bons tireurs comme lui, tint les tireurs ennemis en respect et les empêcha d'avancer jusqu'à ce que tout le monde ait traversé le pont et que celui-ci ait été relevé.

12h00 : la retraite continue, les balles sifflent, deux ou trois hommes sont atteints, mais l'ennemi ne nous serre pas de près.

J'envoie le maréchal des logis des Dragons, adjoint au Cdt Delahaye qui, depuis plusieurs heures, était venu se mettre à ma disposition, donner de nouveau au Lt Mairesse la direction de la retraite : "Cysoing, par Froidmont".

12h15 : Mairesse et la tête de la colonne atteignent l'auberge de la grand-route où se détache la route de Froidmont et s'engage sur celle-ci. Mairesse s'attache toujours à rétablir l'ordre.

Pendant ce temps, je suis en queue causant avec le Cdt Mayer, précédé des capitaines Vervoort et Giguet accompagnés de ce qui reste de leurs hommes et suivi de le Cie Tardieu qui protège notre retraite.

Le Capitaine Laval suit toujours, soutenu par deux de ses hommes, souffrant de plus en plus.

Nous longeons la cathédrale que nous laissons à notre droite et nous atteignons la grande esplanade (NDLR : le général désigne-t-il la Grand-Place ou plus probablement la plaine des Manœuvres qui porte le nom d'esplanade à l'époque), en haut de côté (NDLR : haut de la rue Saint-Martin ?) où j'arrête un instant la Cie Tardieu pour permettre au reste de la colonne de prendre un peu d'avance.

J'envoie Lemoine en avant pour s'assurer qu'on prend bien le chemin de Froidmont. Il monte à cheval, prend le galop, et rencontre bientôt le brave Harouet, mon ordonnance, monté sur un cheval et filant au trot... du côté opposé à l'ennemi. Il l'arrête, lui fait mettre pied à terre et me l'envoie. Je ne suis pas fâché de le voir arriver car je commence à être fatigué et je monte à cheval. A partir de ce moment, je n'ai plus vu Harouet, qu'est-il devenu ?...

Je parle de ma fatigue, elle n'était pas comparable à celle des hommes et de la plupart des officiers qui étaient littéralement harassés !

Qu'on songe, en effet, que depuis 48 heures, ces pauvres gens n'avaient pu prendre un instant de repos. L'avant-veille, ils étaient à Thiais, ils s'embarquaient le soir et passaient toute la journée en chemin de fer. Hier matin, en débarquant, ils prenaient les avant-postes et ne les quittaient plus que pour participer à une opération de nuit des plus fatigantes et livrer un combat meurtrier et sans espoir. (NDLR : 1.700 combattant français contre près de 20.000 soldats allemands).

13h : Aussi, considérant une halte de quelques instants comme indispensable, j'arrête la partie de la colonne qui marche avec moi et derrière moi, la partie la meilleure et la plus en ordre, dans une prairie à l'embranchement de la grand-route et de la route de Froidmont. J'avais là environ 200 ou 250 hommes appartenant aux 1ère, 2e et 3e Cies. Je prescris au Cap. Tardieu de protéger ce rassemblement avec ce qui reste de la compagnie, en occupant une petite maison à une centaine de mètres avant d'arriver à la prairie sur la route de Tournai.

Pendant ce temps, Mairesse, qui était parvenu à rétablir un peu d'ordre dans la tête de la colonne, avait faire une halte sur la route de Froidmont, à un kilomètre environ du point où je faisais arrêter la colonne. (NDLR : position des troupes : Mairesse se trouve sur la route de Froidmont à moins d'un kilomètre de l'actuel cimetière du village, pas bien loin du chemin qui mène à la Pannerie tandis que le général de Villaret se trouvait au carrefour formé par la chaussée de Douai et la route qui mène à Froidmont, à proximité des bâtiments actuels des Textiles d'Ere).

Il se remettait ensuite en marche et faisait chasser par une petite avant-garde qu'il avait constituée, quelques cavaliers ennemis qui occupaient une ferme sur la route.

La présence de ces cavaliers sur nos arrières l'inquiétait à juste titre !

Aussi quand Lemoine le rejoint, lui laisse-t-il le soin de diriger à son tour la colonne et il revient me rendre compte que non seulement nous avons des cavaliers ennemis sur notre ligne de retraite mais encore qu'on lui a signalé et qu'il vient d'apercevoir lui-même, du haut de son cheval, de la cavalerie et de l'artillerie sur la crête qui domine notre route au Nord (NDLR : les allemands arrivent de Tournai par le chemin de Bouvines qui mène à l'actuel pylône de la RTBF au sommet de la Pannerie).

(à suivre)

sources : écrits du général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée militaire par madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire.

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