29 nov.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (6)

Interrompus par l'actualité, revenons aux écrits du Général de Villaret concernant cette journée du 24 août 1914 à Tournai. Il y a près de quatre heures que les combats ont débuté. Les troupes allemandes n'ont progressé que de quelques centaines de mètres représentant la distance entre la Verte-Feuille à Rumillies et les abords du pont Morel. Lucide, le Général de Villaret comprend qu'il ne peut demander plus à ses braves qui se battent à un contre douze avec un armement obsolète.

11h20 : A ce moment, la situation se complique et devient des plus critiques !.

Nous entendons à notre gauche, tout près, dans la direction de la station, le crépitement des mitrailleuses.

Nous sommes débordés à gauche ! J'envoie Mairesse voir ce qui se passe de ce côté. Quand il arrive au square, il voit s'écouler vers sa gauche, au pas de course, les derniers hommes de la section de la 4e Cie que j'avais envoyée de ce côté deux heures avant; - il aperçoit plus loin, sur le mail (NDLR : probablement l'actuel boulevard des Nerviens) des mitrailleuses qui tirent.

Mais ces mitrailleuses, en position sur le côté droit du mail ne battent fort heureusement que le côté gauche.

Il retrouve enfin à la station, mais fort émus et sur le point de filer, les hommes de la 4e Cie qu'il était allé y placer à 10h15.

Il les rassemble rapidement, les place en travers du mail et leur fait exécuter quelques contre feux contre les mitrailleuses mais ces feux n'empêchent pas les mitrailleuses de redresser leur tir et d'enfiler, cette fois, le mail dans toute sa longueur.

Ne pouvant tenir davantage, Mairesse et les quelques hommes non blessés qui sont encore avec lui, cessent le tir et essaient de nous rejoindre en longeant au pas de course les maisons du mail.

11h25 : A ce moment, j'étais placé, avec la 3e Cie, derrière les maisons du mail (côté gauche); les 1ère et 2e Cies étaient à droite ou le long des maisons de la chaussée; Je suivais de loin les mouvements de Mairesse et de ses hommes et je voyais les rafales de mitrailleuses battre les maisons de l'autre côté du mail. Le danger était des plus pressants ! Attendre un instant de plus, c'était la boucherie, l'inutile boucherie !...

J'ordonne donc la retraite.

Mais pour que cette retraite ne tourne pas en débâcle et en déroute, je l'ordonne sur un ton calme. Je prescris d'abord à la 1ère Cie de partir, puis à la 2e, puis à la 3e.

Il y a d'abord un peu d'émotion que je parviens facilement à calmer, puis tout se passe avec ordre et rapidité, sans grandes pertes.

Quand Mairesse me rejoint, quand le feu des mitrailleuses s'est redressé et enfile complètement le mail, tout le monde est passé et gagne le Pont aux Pommes (NDLR l'actuel Pont-à-Pont), sauf moi et Lemoine !

Je traverse à mon tour, d'un pas très calme et Lemoine me suit au pas de gymnastique. Nous ne sommes atteints, ni l'un, ni l'autre : ce n'était pas notre tour ! Mairesse était déjà de l'autre côté et nous attendait.

Un peu par vanité et beaucoup pour montrer l'influence de l'attitude du chef sur celle de sa troupe, même si cette troupe est de qualité médiocre, même si le danger est des plus pressants, je citerai les extraits suivants :

"des mitrailleuses ennemies qui nous ont tournés par l'Ouest, nous tirent dans le flanc gauche, d'autres nous tirent de front, des coups de fusil partent des maisons, une pluie d'obus et de balles s'abat sur la colonne. Un peu de désordre se produit. Le Général, d'un calme parfait, ordonne la retraite vers la ville (rapport du cap. Vervoort)".

"Le Général, très calme au milieu de nous, donne l'ordre de battre en retraite, la position  devient désormais absolument intenable. Je m'emploie à rétablir l'ordre dans la compagnie et à faire filer les hommes rapidement et en ordre, en colonne par un, le long des maisons qui nous font aboutir à l'Escaut (NDLR par l'actuel axe : avenue des Volontaires, rue Morel, rue Du Quesnoy, église Saint-Brice, rue de Pont). Le Général veut bien me féliciter personnellement de ma manœuvre et de mon attitude (rapport du Lt. Dhoste, de la 2e Cie)".

"Il faut battre en retraite. Heureusement le tir est mal réglé pendant que le gros de nos trois compagnies traverse le mail. Nous perdons quelques hommes et le feu est plus précis rapidement. Nous sommes les derniers. Le général traverse le boulevard au petit pas. Magnifique ! Je le suis au pas de gymnastique (journal du Lt. Lemoine)".

11h30 : nous battons en retraite mais sans hâte et sans désordre !

Il s'agit d'abord de passer l'Escaut sur le Pont aux Pommes et de prendre ensuite la direction de Cysoing (NDLR : municipalité du Nord de la France) par la route la plus courte, celle par laquelle est venue la colonne de gauche (Mayer) qui passe par Froidmont.

J'envoie Mairesse en avant pour orienter la colonne et je charge Lemoine de se rendre au Pont aux Pommes pour préparer notre passage si c'était nécessaire.

Le Pont aux Pommes est distant de 300 mètres environ du viaduc (NDLR : estimation légèrement optimiste, il y a plus de 900 mètres entre ces deux points). A la moitié de cette distance se trouve une patte d'oie voisine d'une petite église (NDLR : Saint-Brice). C'est à ce carrefour que se tenaient depuis 9h30, le Cdt Mayer et le Cap. Laval avec la moitié de la 4e Cie.

La partie de la rue entre le viaduc et la patte d'oie est exactement dans le prolongement de la route de Rumillies. Elle fut franchie sous le feu de l'artillerie et des mitrailleuses de Rumillies mais sans grandes pertes.

La partie de la rue comprise entre la patte d'oie et le Pont aux Pommes s'infléchit légèrement vers la gauche (NDLR ce qui n'est plus tout à fait le cas désormais, le pont étant plus dans l'axe du pont Morel) et ce léger changement de direction suffit pour (nous) mettre à l'abri des coups directs de la chaussée de Rumillies.

La colonne parvint donc rapidement et sans dommages au Pont aux Pommes. Cependant quelques hommes furent atteints entre le mail et la patte d'oie et même entre la patte d'oie et le Pont aux Pommes. C'est dans cette dernière partie de la rue que fut atteint le Cap. Laval par une balle (ricochée évidemment) qui le traversa du dos au ventre. (NDLR sans toucher d'organes vitaux), il eut néanmoins la force de suivre le mouvement de retraite en marchant soutenu par ses hommes.

Quoique peu dangereux, le feu de l'ennemi eut pour effet d'accélérer l'allure des éléments les plus "émus" de la colonne et je crois qu'une bonne partie du détachement en réserve à la patte d'oie fit partie de ces éléments.

(à suivre)

S.T. novembre 2014. (sources : écrits du général Antoine de Villaret remis à Charles Deligne, conservateur du Musée Militaire, par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du général).  

 

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