24 nov.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (5)

Une troupe qui résiste et déclenche un baroud d'honneur !

En ce 24 août 1914, la 1ère armée allemande avait une mission bien précise, gagner Tournai, traverser l'Escaut et se rendre, au plus vite, à Denain (f) afin de prendre à revers les troupes anglaises qui avaient rompu le combat la veille à Mons. Les renseignements qu'elle avait probablement reçus, signalait que la ville n'était pas défendue, rien ne pouvait donc ralentir sa progression. Sauf que depuis le lever du jour, ce 24 août, environ 1.700 soldats français étaient entrés en ville. Les allemands pouvaient-ils savoir qu'ils étaient si peu nombreux ? A hauteur des quartiers Nord de la cité des cinq clochers, les Teutons se heurtèrent à l'avant-garde française, les premiers hommes tombent, le combat se poursuit durant l'avant-midi. Le général Antoine de Villaret continue à détailler chronologiquement les faits.

10h20 : le combat continue à l'entrée du viaduc (pont Morel) et de la passerelle et, en somme, tout mon monde se comporte bien sans que j'aie à intervenir directement.

Je profite de ce moment de répit relatif pour dicter à Lemoine un compte-rendu à la Division (je dis) que je suis attaqué par des forces très supérieures pourvues d'artillerie et de mitrailleuses, que j'ai éprouvé des pertes sérieuses, que je tiens encore, mais que, vraisemblablement, je serai bientôt obligé à la retraite. - Mais faute de cycliste ou de cavalier, ce rapport n'a pu être envoyé - Du reste, nous n'aurions pas été secourus.

10h40 : le feu de l'ennemi redouble : mousqueterie, mitrailleuse, shrapnels. Toutes les maisons, tous les jardins donnant sur la voie ferrée, du côté de Rumillies, tirent sur la 2e Cie et même un peu d'enfilade.

  • "La place devient intenable; les mitrailleuses entrent en jeu, un déluge de fer s'abat sur ce qui reste de la compagnie; je préviens le Général que je ne puis plus tenir, je fais reculer les débris de la compagnie et nous nous replions sur le mail (boulevard actuel) à côté de la 1ère Cie" (rapport du Cap. Vervoort).

Le propriétaire d'une maison qui donnait à la fois sur la voie ferrée et sur le mail indiqua cette voie de retraite aux quelques survivants de la 4e section qui lui durent vraisemblablement la vie.

Je vais voir, je constate, en effet, que la place n'est plus tenable et regagne le mail en longeant les maisons de droite.

Je frôle un manteau de couleur sombre accroché à une palissade. Je regarde : "Mais c'est mon manteau ! Mon cher manteau de voyage - en poil de chameau -". Je le décroche et je l'emporte !

Je l'examine : il n'a pas reçu une balle et il est là depuis deux heures ! Brave manteau ! Tu es encore plus indifférent au danger et plus invulnérable que ton maître ! Que de services ne m'avais-tu pas rendus déjà ! Et que de services ne m'as-tu pas rendus après cette dure journée ! Aussi, j'ai bien recommandé à mes officiers d'ordonnance de m'ensevelir dans tes plis si jamais il m'arrivait malheur ! Je ne veux pas d'autre linceul ! (NDLR : ce manteau existe toujours et est conservé par la famille du Général de Villaret !).

La rapide  retraite de la compagnie Vervoort avait été suivie d'une interruption du feu, du côté de l'ennemi comme du nôtre !

Il est certain que l'ennemi allait essayer un passage de la passerelle et du viaduc au pas de course.

Aussi, je prescrivais à la 1ère Cie (Cap. Giguet) et au Cap. Tardieu à qui il restait encore toute sa demi-compagnie, de se tenir prêts à foncer sur l'ennemi dès qu'il déboucherait sur le viaduc, et à Lemoine de prendre le commandement de ce qui restait de la 4e Cie et de quelques isolés qui se trouvaient là (en tout un adjudant et une quarantaine d'hommes) pour nous soutenir au besoin.

11h25 : ce que je prévoyais arrive ! Une petite colonne ennemie, une centaine d'hommes environ s'engagent sur le viaduc et la passerelle. Sans même leur donner le temps de déboucher, tout le monde se précipite vers eux, la baïonnette basse en craint : "En avant !". - Trois sections de la 1ère Cie, 2 sections de la 3e et les débris de la 2e Cie que leur brave capitaine avait rapidement ralliés.

Ils assistèrent au spectacle que je leur avais annoncé quelques instants auparavant, quand je leur disais de se tenir prêts : ils virent les Prussiens tourner les talons, fuir éperdument et disparaître à droite et à gauche, dans les rues et les premières maisons de Rumillies (NDLR : les maisons de la chaussée de Renaix situées juste après le pont).

Nous voilà revenus à l'entrée du viaduc ou de la passerelle et derrière les madriers de la voie ferrée.

Mais j'avais à peine eu le temps d'adresser quelques bonnes paroles de félicitations à mes braves petits soldats que le feu et surtout les mitrailleuses de l'ennemi nous obligeaient soit à nous "coller" le long des maisons de la chaussée, soit à regagner le mail.

(à suivre)

(sources : écrits du général Antoine de Villaret remis à Mr. Charles Deligne, conservateur du Musée Militaire de Tournai par Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du militaire français).

S.T. novembre 2014

 

 

 

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