20 nov.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du général Antoine de Villaret (4)

Les défenseurs plient peu à peu.

NDLR : que peuvent faire 1.700 valeureux soldats vendéens face à des troupes teutonnes dix fois plus nombreuses et nettement mieux armées. D'un côté de vieux fusils "Lebel" datant de la guerre de 1870-1871 munis d'une baïonnette et de l'autre des mitrailleuses et des canons ? Ils pourraient rompre le combat dès les premiers affrontements qui se déroulent sur la chaussée de Renaix, ils préfèrent reculer progressivement et se positionner à hauteur du pont Morel. Ils ont une mission : défendre la ville !

8h55 : J'envoie Lemoine prescrire au Cdt Mayer de m'envoyer une Cie au viaduc (pont Morel) et de se porter, avec la 4e Cie et tous les isolés qu'il pourra ramasser, en réserve à la patte d'oie au carrefour voisin de l'église (Saint-Brice).

Il parvient rapidement et sain et sauf, malgré les nombreux projectiles qui battent la rue (compte-tenu qu'il se rend vers Saint-Brice, on peut estimer que l'axe formé par la rue Morel et Du Quesnoy sont déjà sous le feu allemand) jusqu'à toucher la cathédrale, au pont aux Pommes (Pont-à-Pont) qu'il trouve relevé; il confie son cheval à un habitant qui se trouvait là, traverse l'Escaut sur une passerelle qui était à une cinquantaine de mètres de là et transmet l'ordre au CDT Mayer qui se trouvait précisément de l'autre côté du pont avec le Cap. Tardieu. Comme la 3e Cie et la moitié de chacune des 3e et 4e Cies, l'autre partie de ces compagnies étaient dispersées par sections et demi-sections, à la garde des divers ponts de l'Escaut.

Il lui prescrit de faire baisser immédiatement le pont pour que nous ne soyons pas jetés à l'eau dans le cas où nous serions ramenés un peu vivement. Comme toujours, le Cdt présente des objections -"Mais je n'ai qu'une compagnie !" - - "J'ai fait lever le pont parce qu'il faut bien que je le garde".

Il obéit néanmoins. Le pont est abaissé et Lemoine et le Cap. Tardieu viennent me rejoindre au mail (l'actuel boulevard) avec un détachement composé de la moitié de la 3e Cie et de la moitié de la 4e Cie.

Après leur départ, le Cdt Mayer s'occupe avec l'aide du Cap. Laval (Cdt la 4e Cie) de réunir au rond-point de l'église, les éléments des 3e et 4e Cies qui lui restent.

A aucun moment, tout le monde l'a remarqué, l'idée ne lui est pas venue de se rapprocher peu ou prou de la ligne de feu, je ne dirai pas que je le crois lâche car je ne le pense pas, mais je le crois très prudent et très calculateur.

Il était d'avis que les territoriaux n'étaient pas fait pour être en première ligne et se battre.

Il estimait aussi qu'un officier qui avait gagné sa retraite par de longues années de service, n'était pas fait pour se faire casser les reins au seul profit de la "Princesse" et il mettait résolument ses actes en rapport avec ses idées.

9h15 : quand le détachement Tardieu arrive à moi, après avoir rapidement traversé la rue où sifflaient les balles et quelques obus et après avoir croisé un certain nombre de blessés, les rangs étaient en désordre et une forte émotion étreignait visiblement tout le monde, y compris le capitaine.

Je constate sans m'en étonner car le baptême du feu de tous ces pauvres gens était vraiment un peu rude.

Je les fais placer à l'abri des premières maisons du mail, du côté gauche. Je les calme, je leur parle, je rétablis l'ordre dans les sections, plaçant les hommes de la 3e Cie derrière ou contre les maisons et les hommes de la 4e Cie à six pas en arrière sous la rangée d'arbres; puis je leur fait approvisionner les magasins de leurs fusils et mettre baïonnette au canon leur donnant comme exemple la 1ère Cie que le Cap. Giguet, à quelques pas d'eux, maintenant en colonne de Cie, à genoux, dans un ordre parfait.

Je vais, du reste, d'un pas tranquille, d'une compagnie à l'autre, et je remarque avec plaisir que mon calme relève tous les courageux chancelants.

J'aperçois le Cap. Vervoort, dont la Cie est toujours en première ligne, avec la main gauche entourée d'un mouchoir ensanglanté. Il venait d'être frappé d'un éclat d'obus à la face dorsale de la main (à 9h15). Je le fais engager pour le moins à aller se faire panser dans une pharmacie voisine. Mais ce brave soldat me fit répondre qu'il n'en avait pas le temps. Je vais alors à lui, je lui adresse toutes mes chaudes félicitations en félicitant aussi ses hommes qui continuent à tenir tête crânement à un ennemi très supérieur et qui inflige des pertes sensibles.

9h25 : quand je constate que le détachement Tardieu est un peu remis en mains (!), j'envoie une section de la 4e Cie, sous les ordres du sergent-major, aller prendre position au-delà de la gare. Je ne suis pas fâché de me savoir garder à gauche !

10h00 : inquiet également pour ma droite, je prescris au Cap. Giguet d'envoyer une de ses sections (il désigne la 4e) prendre place à l'extrémité Sud du mail, sur la chaussée de Bruxelles.

10h05 : à ce moment arrive le cycliste de la 7e Cie du 83e (Cap. Delailau) portant au Cdt Delahaye le rapport d'occupation de Kain par cette compagnie. Ce rapport que je conserve puisque le Cdt Delahaye n'existe plus est daté de 9h45. J'en donne bien vite connaissance à tout le monde en disant : "Bonne affaire, une section à la gare, une compagnie à Kain, nous voilà bien gardés à gauche !".

Hélas j'étais loin d'avoir la confiance que je montrais !

Le cycliste du 83e m'avait dit qu'il avait reçu de nombreux coups de feu en venant de Kain, surtout le long de la station, et je me rendais bien compte, par le bruit des coups de feu, que l'ennemi se rapprochait d'une façon inquiétante de ce côté.

(à suivre)

S.T. novembre 2014 - écrits reçus de Madame Claire de Villaret, petite-nièce du général, par l'entremise de Charles Deligne, conservateur du Musée Militaire de Tournai.

 

17:20 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) |

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