19 nov.
2014

Tournai : 1914-1918, les écrits du Général Antoine de Villaret (3)

Suite n°1 de la "Note sur les positions du 2e Bataillon du 83e.

Dès 8h du matin, ce 24 août 1914, les évènements se précipitent. Le Commandant Gaston Delahaye est tué sur la chaussée de Renaix, il est tombé devant une maison où habite une petite fille terrorisée à la vue de ce spectacle qu'elle ne pensait probablement jamais connaître. On peut délimiter la zone des combats de la façon suivante : premiers contacts avec l'ennemi à hauteur du carrefour de la Verte-Feuille à Rumillies, les combats s'étendent ensuite à toute la chaussée de Renaix sur une zone large de quelques centaines de mètres de part et d'autre des habitations, pour déboucher sur le pont Morel et la gare. Poursuivons la découverte de la note du Général de Villaret.

8h30 : Je m'engage sur la passerelle pour aller voir ce qui se passait de l'autre côté de 2e Cie (Cap. Vervoort) mais à peine parvenu au milieu, je vois venir à moi une section qui se retire au pas de course, suivie à une dizaine de mètres, du Cap. Vervoort et de deux autres sections de la compagnie qui défendait le viaduc (NDLR le pont Morel) et la passerelle en avant.

Ces trois sections étaient en position depuis un quart d'heure à peine lorsqu'elles furent violemment attaquées par l'ennemi, maître de Rumillies.

Peu après les sections sont attaquées à leur tour par des fractions ennemies qui les débordent à gauche d'abord, puis à droite et quelques hommes sont encore tués.

Jugeant avec raison la position intenable plus longtemps, le Cap. Vervoort fait prévenir le Cap. Giguet qu'il est obligé de se replier et prescrit aux 3 sections qu'il a avec lui de traverser le viaduc ou la passerelle au pas de course et d'aller occuper l'autre côté de la voie ferrée, à côte de la 4e section.

C'est le mouvement qui s'exécutait au moment où je commençais moi-même la passerelle en sens inverse.

Malheureusement, la passerelle et surtout le viaduc étaient balayés par les balles et les shrapnels et, malgré la rapidité du mouvement de retraite, une dizaine d'hommes furent tués en instant près de moi -"deux ont le ventre ouvert, un homme a la tête emportée, un autre un bras arraché, un autre est projeté par-dessus la balustrade du viaduc, sur la ligne de chemin de fer" - (rapport du Cap. Vervoort).

Mais grâce au calme, au sang-froid, au tranquille courage du Cap. Vervoort, ces pertes n'entraînent aucun désordre et nous n'avons aucune peine, cet officier et moi, à arrêter ses hommes et à leur faire occuper une nouvelle position à l'extrémité du viaduc, du côté de la ville.

8h35 :

- La 1ère section barrant le viaduc.

- La 2e section barrant la passerelle et derrière une partie de l'estacade de la clôture de droite.

- La 3e section à gauche de la 1ère, derrière l'estacade de la clôture.

- La 4e section restant sur sa première position, c'est-à-dire à la droite de la 2e.

8h45 : A ce moment, quelques fuyards du 83e débouchent du viaduc en courant, certains sont "ramassés" au passage par une balle ennemie, les autres continuent leur fuite éperdue en direction de la cathédrale.

Cet incident jette un froid parmi mes hommes.

Un flottement se produit; quelques paquets font instinctivement demi-tour et esquissent un commencement de retraite.

- Une seconde de plus et c'est la fuite générale !

- Mais je n'attends pas cette seconde !

- Je me place au centre de la chaussée, bien en vue des hommes des deux compagnies et, avec un calme parfait, avec bonne humeur, presque avec gaîté, je leur parle, je leur dis que les Vendéens n'ont pas l'habitude de fuir et même de battre en retraite quand ils ont un bon fusil dans la main et de bonnes cartouches dans le fusil !

Mon attitude et aussi celle des quelques officiers qui sont là : Vervoort, Giguet, Dhoste, Lemoine, Mairesse, leur rendant confiance en eux-mêmes et en leur chefs, à partir de ce moment, tous ces braves gens, soldats médiocres, insuffisamment encadrés, vont faire honnêtement leur devoir contre un ennemi de valeur et pourvu de mitrailleuses et de canons !...

8h50 : Le feu est maintenant vif de part et d'autre.

Malgré les pertes assez sérieuses qu'elle subit encore, la Cie Vervoort fait bonne contenance.

Je vais à elle, je félicite leur chef et je dis aux hommes : "C'est très bien les enfants".

Je fais renforcer la gauche de la ligne Vervoort par quelques hommes de la 1ère Cie, puis jugeant ma présence inutile pour le moment sur la ligne de feu, je me porte un instant à l'abri des maisons du mail.

Le chef de station vient me trouver. Il m'informe qu'il vient de faire évacuer la gare par tout le personnel parce que des obus venaient de tomber sur le bâtiment.

Un cycliste du 83e arrive et, sans autres renseignements, me confirme la mort du Cdt Delahaye.

Je reviens vers la ligne de feu.

La Cie Vervoort continue à bien tenir et à infliger à l'ennemi des pertes qui doivent être sérieuses puisqu'elles ont arrêté son élan.

Néanmoins, je remarque que l'ennemi étend son front sur notre gauche, en face de la station (NDLR : de l'autre côté des voies sur ce qui deviendra l'actuel boulevard Eisenhower), et cette circonstance, jointe à la communication du chef de gare, au décès du Cdt Delahaye et à la fuite éperdue de quelques hommes de son bataillon, m'inquiète !

Je voudrais bien savoir ce qu'est advenu, ce que devient la bataillon du 83e.

Je prescris donc à Lemoine de traverser la voie ferrée soit par la chaussée de Bruxelles, soit par la station, et de tâcher d'avoir des nouvelles du 83e.

Il se disposait à partir et avait déjà déposé, sur une balustrade voisine de la passerelle mon manteau, qu'il portait depuis trois quarts d'heure et ma sacoche, lorsque je le rappelle en lui disant : "Inutile, vous n'en reviendrez pas !".

A ce moment d'ailleurs, les mitrailleuses ennemies entrent en jeu et balaient le viaduc, la passerelle et leurs abords, la fusillade, elle aussi, redouble de violence.

J'ai l'impression que l'ennemi prépare un passage de vive force.

(à suivre)

S.T. novembre 2014.

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