25 août
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (10)

Le médecin militaire marche vers son destin.

Le 15 octobre 1914, Léon Debongnie note :

"Nous tenons une position près d'Handzame, puis départ en retraite vers Zarren et la forêt d'Houthulst. Nous prenons position au sud de celle-ci. Nous apprenons que nos bagages sont en France au dépôt de cavalerie de Boulogne ou autres dépôts de Dunkerque et Calais. Calais est la base de ravitaillement. Que restera-t-il bientôt de notre pauvre Belgique ! Tous les jours on entend le canon, tristes journées ! ... Nous partons pour Poelcapelle".

La page datée du 16 octobre est la dernière de ses écrits, il signale :

"Le matin, nous partons vers Langemarck où nous passons toute le journée... le brouillard est intense".

La page dédiée au 17 octobre 1914 sur laquelle, il devait noter, comme chaque jour, les évènements restera vierge...

Dans ce carnet qui lui sert d'agenda se trouve une petite enveloppe cachetée contenant une lettre avec ces mots :

Bien Chère Marie,

Au milieu des jours de combat et de dangers, ma pensée est près de toi et des chers enfants. Que Dieu me protège et nous protège ! Mais s'il faut qu'il m'arrive malheur et que ma vie soit sacrifiée dans l'accomplissement du devoir, sache bien que mes dernières pensées seront pour toi que j'ai tant aimée, pour mes chers enfants qui seront désormais confiés à tes soins courageux et pour le salut de mon âme. Au revoir, chère femme et chers enfants. (s) Léon, Wenzele, le 30 septembre 1914".

Tout homme sur le front pensait à la mort et à la séparation !

La journée fatale.

Le 17 octobre, la 1ère division de cavalerie a reçu l'ordre de se porter vers le Sud-Est de la forêt d'Houthulst pour lier ses opérations à celles des divisions de cavalerie françaises et britanniques. Le 2ème régiment des Guides devait prendre une position aux environs de Ondank, près de Stadenberg et la 3ème batterie à cheval qui l'accompagnait devait se mettre en surveillance à l'abri d'un repli de terrain. Le 1er escadron du 2ème Guides reçut l'ordre de se déployer le long des haies à l'Est d'une petite élévation de terrain afin d'assurer la protection de la batterie. Au cours de cette action, le Major-Médecin Léon Debongnie se tenait en compagnie du Major Meulemans, médecin vétérinaire, sur la route de Staden à Zarren. Lorsque la batterie ouvrit le feu vers 10h15, elle essuya directement le feu de la batterie allemande. Les projectiles ennemis tombaient serrés autour du groupe composé du médecin militaire Debongnie, le médecin de l'artillerie Baudoux, de l'aumônier militaire Botte (curé de Sars-en-Fagne) et du médecin-adjoint Lemmens. Ce dernier fit remarquer au docteur Debongnie que l'endroit était peu sûr et reçut cette réponse :

"Qu'importe, je suis tranquille, ma conscience est en règle, je ne crains pas la mort".

Sur ces paroles, le docteur Lemmens s'écarta légèrement du groupe...

La suite est portée à notre connaissance par une lettre d'un des témoins adressée le 17 décembre 1914 à Marie, l'épouse du Major-Médecin Léon Debongnie.

Madame,

J'ai la douleur de vous apprendre que la terrible nouvelle que vous venez de recevoir n'est malheureusement que trop vraie. Il ne peut exister aucun doute à ce sujet. Le Docteur Debongnie a été tué par un obus près de Staden, le dix-sept octobre. Sa mort fut instantanée et l'engin meurtrier qui vous enleva l'époux que vous chérissiez fit en même temps deux autres victimes : un jeune médecin qui succomba quelques instants après et le vétérinaire Meulemans qui fut blessé légèrement. J'étais trop éloigné pour être témoin de cette scène tragique et ce n'est qu'une heure après que j'appris avec une profonde émotion, je dirai même avec des larmes dans les yeux, la mort du chef de service pour lequel j'avais un profond respect et une vive affection. (...)

Je garderai toujours un souvenir ému et reconnaissant du Docteur Debongnie qui fut pour moi un chef de service bienveillant, presque paternel, il est mort glorieusement en faisant son devoir jusqu'au bout et ceux qui le connurent regretteront un homme juste, loyal et dévoué". 

(s) Docteur Spelkens

Au moment où le Docteur Lemmens s'était écarté, un obus arriva en sifflant et explosa au sein du groupe. L'instant suivant, on découvrit le Docteur Debongnie gisant au sol, les membres lacérés, la carotide tranchée. Le Colonel-Médecin Tondreau déclara, le 24 octobre 1914, que pendant qu'il perdait son sang en abondance, il eut encore quelques paroles de tendresse pour les siens et de résignation pour le sacrifice qu'il faisait à son pays. La mort ne fut donc pas aussi instantanée comme l'avait déclaré le docteur Spelkens, probablement soucieux d'épargner à son épouse des détails insoutenables. A côté de lui, le Docteur Baudoux gisait, mortellement blessé.

Avec ses compagnons d'armes, le Major-Médecin Léon Debongnie repose au cimetière d'Houthulst dans la tombe n° 152.

Le 23 octobre 1934, un mémorial a été inauguré dans le grand hall de l'Hôpital militaire de la rue de la Citadelle à Tournai à qui on avait donné, entre-temps, le nom de "Quartier Major-Médecin Léon Debongnie". Cette cérémonie s'est déroulée en présence des plus hautes autorités militaires, de l'évêque Mgr Rasneur et du bourgmestre Edmond Wibaut qui avait été un camarade de collège. Cette plaque a été restaurée lors des travaux de rénovation du bâtiment entrepris en 2008.

Ses descendants ont pu visiter le site rénové, ce dimanche 24 août, dans le cadre des commémorations du centième anniversaire de la Grande Guerre.

Considérations personnelles.

Comme de nombreux anciens tournaisiens, je connaissais le nom du Major-Médecin Léon Debongnie. Sa mort, dans des circonstances tragiques, rejoint celle de mon père, Fernand Tranchant, sous-officier, tué le 16 juin 1949, lors de manœuvres à Wickede en Allemagne. Ce fut le dernier jour qu'on tirait à balles de guerre ! C'est, en effet, dans la chapelle de l'hôpital militaire portant le nom de ce héros du premier conflit mondial qu'il fut veillé par ses compagnons d'armes, dans l'attente de ses funérailles. Grâce à l'importante documentation qui m'a été transmise par sa famille, j'ai découvert l'histoire de ce médecin militaire tournaisien, j'ai pu participer, par la pensée, au périple effectué par ces troupes belges devant se replier, peu à peu, vers l'Yser face à la poussée d'une armée plus importante en nombre et mieux armée.

J'ai aussi découvert l'homme, son patriotisme, son amour pour sa famille, son dévouement pour ses hommes, sa passion pour son métier.  

Depuis quelques années, on parle beaucoup d'ergonomie, cette notion d'adaptation du travail à l'homme et non pas le contraire comme cela s'est fait durant des centaines d'années. Le Major-Médecin Léon Debongnie a laissé de nombreuses études démontrant qu'il était déjà un ergonome, même si le mot n'était pas encore utilisé comme il l'est aujourd'hui. Une douzaine de pages portent sur la qualité des bottines de l'époque, mal adaptées et génératrices de maux pour ceux qui les portaient. D'autres sont consacrées aux rations de nourriture destinées aux soldats sans doute dans le but des les optimaliser...

Décrypter ses archives fut pour moi un travail enrichissant.

Une dernière précision à l'attention des puristes : vous trouverez l'orthographe du nom de famille présenté sous la forme de "Debongnie" ou de "De Bongnie". Les écrits ne m'ont pas permis de "trancher" car bien souvent, il m'est apparu sous les deux formes.

(S.T. août 2014)

Je rappelle que toute utilisation des articles parus sur le présent blog "Visite Virtuelle de Tournai" est soumise à une demande préalable que je ne rejette jamais pour autant que la source soit citée.

11:36 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tournai, 1914-1918, major-médecin léon debongnie |

Commentaires

Bonsoir serge,
Je suis anéantie par cette triste nouvelle, je ne sais que te dire.
Avant tout, mes sincères condoléances, j'ai les larmes aux yeux, j'ai un fils, je peux comprendre ta peine. je n'ose même pas imaginer si je venais à le perdre.
Mes beaux-parents avaient trois enfants, ils ont perdu un fils et une fille, il ne reste que mon mari.Le fils avait 28 ans, la fille 48 ans, c'est horrible.
la vie est cruelle, on ne sait rien y faire.
Une blessure qui ne se cicatrise jamais, c'est la chose la plus horrible que les parents peuvent avoir dans leur vie.
Je suis bouleversée.
Courage à vous deux.
je t'embrasse bien fort.
je viendrai lire ton billet plus tard !

Écrit par : Mousse | 25/08/2014

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Bonjour,
C'est émouvant : en tant qu'arrière petite-fille du Docteur Debongnie, par ma mère Françoise Debongnie, j'ai relu hier avec ma famille toute une série de documents authentiques écrits de la main du Docteur Debongnie, et faisant partie des archives de la famille... J'ai voulu rechercher sur internet des données supplémentaires pour mieux le connaître, et je tombe sur ce site...
Pascale Appelmans
Bruxelles

Écrit par : appelmans | 26/04/2015

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