16 août
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (9)

Octobre 1914, l'Allemagne gagne du terrain, les hommes tombent !

Haut lieu de la résistance à l'envahisseur, Anvers, la grande ville portuaire, tombe aux mains des Allemands, le 9 octobre, l'armée belge n'abandonne pas le combat et se retire peu à peu vers l'Yser. Le 14, l'armée française gagne la région d'Ypres. A l'Est, les troupes allemandes doivent battre en retraite suite à une importante percée de l'armée russe le long de la Vistule. A la fin du mois, les Turcs bombardent Odessa, le second port de l'Empire russe. Depuis le début des hostilités, de nombreux hommes ont perdu la vie, parmi eux : l'écrivain français Charles Péguy, mort au combat au début du mois de septembre sur la Marne, quelques semaines plus tard, sur le front de la Meuse, l'auteur du "Grand Meaulnes", Alain Fournier et le peintre allemand August Mack en Champagne, à la fin du mois, l'athlète français, possesseur de nombreux records du monde, Jean Bouin.

Le Major-Médecin tournaisien Léon Debongnie note :

"Le 10 octobre, nous avons pris position dans les tranchées à Oostaker, mais on a repassé ensuite le pont de Langerbrugge pour cantonner dans un château à Wondelgem. Que de hauts et de bas dans l'existence de la guerre ! Le dimanche 11, on garde encore le pont mais pour le repasser le soir et la nuit on le fait sauter... Mérendré, Foucques, Hansbeke, la marche continue. Nous avons rencontré des fusiliers marins français et des soldats de la cavalerie anglaise. Le 12, durant la nuit, on a fait sauter les ponts tandis que les Anglais amorçaient un mouvement de retraite. Le 13, position et défense du canal de dérivation de la Lys et du canal de Bruges. Pertes au 1er Régiment des Guides : 30 officiers ! Retraite dans la pluie et grande fatigue par mauvais chemins. Pluie diluvienne et persistante. Cantonnement à Reghem (Tielt). Le tableau devient lugubre...".

Depuis quelques jours, par surcroît, un nouveau souci, d'ordre familial, hante l'esprit du docteur Debongnie. Depuis Kalken, il écrit à sa femme :

"S'il faut, pour sauver Henri de la conscription, filer en Hollande ou en Angleterre, fais-le".

En effet, les Allemands veulent lever, à leur profit, les classes belges de 1914, 1915 et 1916. Henri est de la classe 1917 ! Cette nouvelle déconcertante s'est rapidement répandue et dès lors cette préoccupation ne quitte plus le médecin militaire.

Léon Debongnie est perplexe et écrit à son frère Alphonse et à son cousin, Joseph Hoyois (celui-ci, écrivain et avocat, est député de l'arrondissement de Tournai-Ath depuis 1900 et le restera jusqu'à sa mort au camp de Holzmildem où il sera déporté le 2 septembre 1917), pour les presser de donner aux siens, en cette grave question, un conseil judicieux.

Le cours des événements dans le pays achève d'ailleurs d'assombrir ses pensées. A son fils, le Père Pierre Debongnie qui lui avait annoncé son ordination pour le 11 octobre à Esschem, il écrit :

"Les jours sont sombres, les heures sont graves, la patrie, plus que jamais, en danger. Aujourd'hui, dimanche, jour où je devrais me trouver près de ma femme et de mes enfants, je me sens entouré d'un grand vide et l'esprit comme torturé par de sombres pressentiments. Il est à la guerre, pour tous, des jours de démoralisation profonde... Puisse-tu, Cher Pierre, au jour de ton ordination et au jour où tu célèbreras ta première messe, prier pour qu'il me conserve la vie et m'aide à supporter les fatigues de la guerre, qui sera longue encore... Prie pour notre chère Belgique et ses défenseurs, prie pour ma pauvre famille si courageuse jusqu'ici dans ses cruelles épreuves. Il y a tant à craindre des Allemands et à la pensée que mon Henri pour être envoyé par eux contre les Russes, je suis terrifié ! ... Je souffre moralement bien plus que physiquement. Puisse Dieu et tes bonne prières relever mon courage !".

Entretemps, la retraite continue, à bonnes étapes, vers l'Ouest. Le 14, les Guides prennent position à Zwevezeele, le long de la route qui mène de Bruges à Courtrai.

A ce moment, Léon Debongnie note :

"Canonnade, fusillade puis départ pour Licthtervelde et cantonné à Gits".

A Tournai, la vie est difficile.

La situation géographique de Tournai place la ville dans la "zone frontière" (Grenszone). Elle subit donc constamment les fluctuations du front. Néanmoins, dans un premier temps, durant deux années, la ville est rattachée au gouvernement général.

La presse local est absente, les journaux ne paraîtront plus avant le dernier trimestre de 1915.

Nous devons donc nous référer aux souvenirs de guerre laissés par Alexandre Dutoit-Carette.

Qui était Alexandre Carette-Dutoit ?

L'homme est d'origine française, né à Roubaix, le 12 juillet 1851 (il a donc 63 ans quand le conflit éclate), fils de médecin, il se destine à la carrière d'avocat. En 1876, il épouse une jeune tournaisienne, Jeanne, Héloïse, Dutoit. Un an plus tard, sa femme donne naissance à une fille, Magdeleine. Enfant unique du couple, elle décèdera très jeune, en 1895.

Alexandre Carette anime, dans sa ville d'adoption, la Société française de bienfaisance et est membre du Cabinet littéraire. Il exploite avec son beau-frère, Paul Dutoit, la carrière de Barges située aux portes de Tournai, près du village d'Ere. Faisant partie de la haute bourgeoisie locale, il est d'opinion libérale. Il habite une vaste demeure située au n° 1 du Boulevard du Midi, à proximité de ce qui est appelé alors le pont d'Allain, à l'emplacement de l'actuelle clinique "La Dorcas". La famille aisée emploie un chauffeur, un femme de chambre, un couple de concierges logé dans une maison attenante... Il se déplace en automobile et est parmi les rares Tournaisiens à déjà posséder le téléphone.

Dans ses écrits, il se révèle très critique à l'égard du prolétariat qu'il considère comme faible et peu enclin au travail mais aussi envers les bourgeois qui vont profiter de la guerre pour s'enrichir.

Une de ses considérations est même violente, il écrit :

"Alors qu'on refusait des secours à de braves travailleurs parce qu'ils étaient propriétaires de leur maison, on se montrait d'une générosité excessive envers les ivrognes, les paresseux, les imprévoyants et les prodigues. Non seulement la masse populaire se fia sur le Bureau de bienfaisance ou la charité privée pour lui assurer sa subsistance, mais on vit bien des besogneux se refuser à tout travail. Comme les campagnards souffraient moins que les ouvriers industriels de la crise des affaires, on commença à assister à ce spectacle écœurant : des bandes de joueurs de football, de boules, etc.. se faisant transporter en ville en véhicules de rencontre, même en semaine, y retrouvant tous les désœuvrés, ces derniers souvent volontaires et, après des parties bruyantes et animées, remplissant les cabarets, puis regagnant leur pénates avec accompagnement de cris et de chansons bacchiques (sic)".   

Alexandre Carette-Dutoit ne semble pas démontrer une grande admiration pour le conseil communal de l'époque et, principalement, son bourgmestre Stiénon du Pré, membre du Parti catholique. Les journaux d'avant-guerre prouvent à suffisance que dans les sphères libérales d'alors, l'anticléricalisme était fréquent !

Ses souvenirs ont été rédigés en 1924, soit six ans après la fin de la guerre, et ont été recueillis par son beau-frère, Albert, conseiller communal et commandant des pompiers.

Alexandre Carette-Dutoit est décédé à Tournai, le 17 juillet 1929. Son épouse en 1950.

Ce sont ses souvenirs que nous continuerons à suivre.

(sources : voir articles précédents) 

S.T. août 2014.

Commentaires

Ces carnets sont vraiment intéressants et permettent de mieux se rendre compte de la vie quotidienne durant la guerre. Vont-ils être publiés en livre? Bonne semaine Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 19/08/2014

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