14 août
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (8)

L'automne est arrivé.

Le mois de septembre se termine, la guerre a éclaté voici deux mois déjà, elle oppose désormais l'Allemagne à la France, à la Belgique, à l'Angleterre et au Japon, l'Autriche-Hongrie à la Serbie et à la Russie. Durant les trente jours qui viennent de s'écouler de nombreux faits sont à signaler, le général von der Goltz a été installé comme gouverneur général à Bruxelles (le 2), le gouvernement français a quitté Paris pour Bordeaux (le même jour), les taxis parisiens ont été réquisitionnés par le général Gallieni pour amener des troupes en renfort de la VIe armée dans la Marne, cet épisode portera le nom des "taxis de la Marne" (le 4), la ville de Maubeuge est prise par l'ennemi (le 8), au cours de la bataille de la Marne (jusqu'au 13), les soldats français ont contraint les troupes allemandes à un repli de plusieurs dizaines de kilomètres, quant aux troupes belges, elles se retrouvent à l'ouest d'une ligne partant d'Anvers vers Courtrai. Le 28 débute le siège de la grande ville portuaire.

Le Major-Médecin tournaisien Léon Debongnie écrit.

"Durant la nuit, on entend le bombardement des forts de la première enceinte d'Anvers" (le 1er octobre).

"La division continue de garder la rive gauche de l'Escaut près de Wetteren. Journée froide, pluvieuse, on se réchauffe au feu de bois près de l'abri de la mitrailleuse" (le 5 octobre).

"Hélas, on apprend de mauvaises nouvelles d'Anvers, les forts sont pris, l'armée de campagne est probablement en retraite" (le 6 octobre).

"Le découragement est général" (le 7 octobre).

"L'ennemi a traversé l'Escaut près de Berlaar" (à proximité de Termonde).

Le 2ème régiment des Guides se retire à son tour, le 8 octobre, il fait route vers Lochristi, dans la direction de Gand et le 9, il est confronté au flux important et désordonné de l'armée en retraite. A cette même date, après dix jours de siège, la ville d'Anvers se rend. 

A ce moment, Léon Debongnie note :

"Départ à 4 heures du matin. Toute la nuit, dans l'obscurité, ont passé des troupes d'Anvers allant vers l'Ouest. Triste impression. Nous allons à l'entrée de Lokeren, puis à Exaerde, avant de retourner à Lokeren... On revient sur Exaerde, puis Moerbeke et Wachtebeke, vers Zelzate. C'est la retraite de la 2eme division par cette route. Encombrement, on retourne sur Moerbeke qui est bombardé. Terrible, les troupes sont meurtries par l'artillerie. Le Docteur Truyens est tué. J'ai vu ce triste cortège. Nous partons vers Wipelgem où nous arrivons à 10 heures du soir. 18 heures à cheval, la plus terrible étape".

Le régiment reste cependant encore à l'est du canal de Gand à Terneuzen.

Le 11 octobre, la décision est prise, elle sera notifiée au gouvernement français le même jour : l'armée belge ne quittera pas le territoire national, elle se battra sur l'Yser.

A Tournai pendant ce temps.

Le 1er octobre, au petit matin, les troupes françaises et l'Etat-Major belge avec à sa tête le Général-Major Franz arrivés dans la matinée du 28 septembre quittent la ville. De jeunes Tournaisiens, au péril de leur vie, quittent également la cité des cinq clochers. Leur but est de rejoindre les lignes belges qui se sont installées le long de l'Yser.

Le même jour un convoi ferroviaire allemand chargé de munitions, se rendant de Saint-Ghislain vers Orchies va essuyer des coups de feu à hauteur du village de Warchin. Les Allemands feront stopper le convoi et ouvriront le feu, on évoque quelques blessés et tués. Le convoi fera machine arrière.

La panique s'est emparée de la population, hommes, femmes, enfants, vieillards rassemblant ce qu'ils peuvent emporter se mettent en route. On voit partir sur les chemins, un étrange et long convoi composé de brouettes, de carrioles... La population se souvient de la barbarie allemande à Dinant où des centaines de civils avaient été massacrés. Alexandre Carette-Dutoit estime cet exode à 25.000 ou 30.000 personnes. Si ce nombre est exact, alors la ville entière avait pratiquement été désertée.

Leur escapade ne dura pas longtemps, la plupart s'arrêtèrent dans les villages situés au sud de la cité des cinq clochers à Froidmont, Orcq, Froyennes, d'autres allèrent jusqu'à Rumes et même Tourcoing. Alexandre Carette-Dutoit et sa famille étaient restés à Tournai, ce témoin décrit la ville comme lugubre, totalement déserte avec le bruit omniprésent de la canonnade lointaine.

Un premier affrontement va se dérouler le vendredi 2 octobre, une trentaine de gendarmes belges et quelques membres de la garde civique tournaisienne montent la garde aux environs de la prison. Durant l'après-midi, vers 2 heures, une quinzaine de soldats allemands arrivent par la chaussée d'Antoing. Cette fusillade fera deux blessés légers et un cabaretier tournaisien atteint par une balle allemande succombera deux jours plus tard.

Toute personne osant s'aventurer dans les rues de la cité des cinq clochers est automatiquement considérée comme suspecte. Deux prêtres en mission de charité seront arrêtés et rapidement relâchés.

Le 4 octobre, la ville est occupée par les troupes allemandes réapparues la veille. Ses habitants ignorent qu'ils en ont ainsi pour quatre longues années, quarante-neuf mois de souffrance !

Dès son arrivée, l'occupant prend des otages qu'il garde à l'Hôtel des Neuf Provinces, sur la place Crombez. Il veut ainsi s'assurer le calme des habitants.

Sur ordre de l'envahisseur, la députation permanente réquisitionne ce qui reste d'automobiles, de vélos et d'accessoires. Les cultivateurs sont obligés par l'occupant de battre tous les blés et de les remettre à la disposition de l'autorité militaire en ne conservant juste que les grains nécessaires aux nouvelles semailles.

L'occupation ne va certainement pas se faire en douceur, le changement sera brutal pour la population car, dès son arrivée, l'occupant interdit aux jeunes Tournaisiens d'obéir aux ordres militaires belges et rend les familles responsables en cas d'infraction. L'exportation du bétail et des denrées alimentaires vers l'étranger est interdite. Il met sa propre monnaie en circulation et l'impose dans les transactions au cours de : 1 mark = 1,25 F.B. La ville est frappée d'une énorme contribution de guerre, au point qu'à la fin du mois d'octobre, Tournai devra emprunter 5,5 millions.

Dans la nuit du 9 au 10 octobre, des cyclistes belges parviennent à longer la voie de chemin de fer à Barry-Maulde, gagnent ensuite la gare de Vaulx et font sauter quelques aiguillages. Les détonations se font entendre jusqu'au centre de Tournai.

 

 (sources : "écrits du Major-Médecin Léon Debongnie" me remis par la famille - "1914-2004 Aux Géants de Vendée tombés pour la justice et le droit, plaquette écrite par Etienne Boussemart et éditée en 2004 par le Souvenir Franco-Belge - "Tournai 1914-1918, chronique d'une ville occupée", édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit, étude de Jacqueline Delrot, Licenciée en Histoire - extraits de la presse locale).

S.T. août 2014

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