04 août
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Debongnie (6)

Les habitants de la cité des cinq clochers marqués par le déchaînement de la violence.

Des témoins racontent la réaction de la population durant les jours qui suivirent les combats du 24 août.

A partir des écrits de Mr. Alexandre Carette-Dutoit, rédigés en 1924, sur base d'un journal qu'il a tenu, au jour le jour, dès le début de la guerre, on apprend que le 28 août, ce dernier visite les ambulances (c'est ainsi qu'on nommait alors les endroits où étaient soignées les victimes) de la Verte-Feuille et de l'Hôpital militaire.

"Français et Boches y vivent en groupes séparés. Il y reçoivent les mêmes soins mais quel contraste dans leur attitude ! Le Français est bon enfant. S'il se sent frappé à mort, il n'exprime qu'un seul regret, c'est d'être à jamais séparé de ceux qui lui sont chers. Il ne se résigne pas et n'a pas un seul mot de colère contre l'ennemi. S'il est en voie de guérison, il est gai et déclare qu'il est prêt à faire de nouveau son devoir. L'Allemand, lui, le "Gibraltar", reste furieux et haineux. J'en ai entendu, à l'Hôpital militaire, un frappé à mort déclaré qu'il ne regrettait qu'une chose, de n'avoir pas assez tué de Belges et de Français, qu'il ne demandait à se remettre sur pied que pour en massacrer le plus possible".

En ville, on signale quelques vols de bicyclettes et de chevaux commis par l'envahisseur.

Le soldat allemand, le "feldgrau", réapparaît dans la cité des cinq clochers le 1er septembre et se manifeste par des arrêtés telles l'interdiction de parution des journaux français, la fermeture des débits de boissons à 8h du soir...

Alexandre Carette-Dutoit évoque également un fait qui se déroula à la suite de la capitulation du camp retranché de Maubeuge, le 9 septembre 1914. Quelque cinq cents soldats français avaient pu s'échapper et avaient pris un train d'assaut du côté de Callenelle. Arrivés à Tournai, ils purent repartir le lendemain pour Dunkerque grâce à la complicité du chef de station et des employés de la gare de Tournai. Probablement informés à postériori, les Allemands gardèrent tous les ponts sur l'Escaut, dès le lendemain de leur départ.

Les informations laissées par le Major-Médecin Debongnie.

Son fils l'ayant quitté le 13 août, le médecin militaire est inquiet, il n'a pas de nouvelles de son retour en famille, or son itinéraire a forcément dû croiser celui des troupes allemandes ayant quitté Tirlemont vers Diest. Il reçoit deux correspondances de son épouse, Marie, datée du 16 août et elle ne parle pas du retour de leur fils aîné. Il écrit :

"Je suis dans une inquiétude mortelle à son sujet. J'ai passé une nuit atroce à la pensée qu'il était arrivé malheur à Henri".

Le 22 août, il notera :

"Dieu soit loué ! J'ai trop de préoccupations pour que cette aventure se renouvelle". Il vient d'apprendre qu'Henri est rentré, sain et sauf, à son domicile.

Son cœur est sans cesse auprès des siens. Constamment dans les lettres qu'il envoie à son épouse, il les félicite et les engage à tenir, voici un extrait de celle datée du 30 août :

"Prends courage et si la séparation est longue encore, plus nous avons souffert, plus nous nous aimerons quand nous serons tous réunis".

Le 3 septembre, il écrit à Marie :

"Puisses-tu conserver le calme et le courage dont tu as fait si vaillamment preuve dès les premières semaines de notre séparation (...) Serrez-vous tous, les uns les autres, dans une étroite union courageuse".

Léon Debongnie a pris l'habitude de coucher sur papier les informations dont il dispose en provenance des forces armées. Il les note sur des certificats médicaux dont l'aspect est tout à fait semblable à ceux encore utilisés actuellement. On peut y lire :

L. De Bongnie

Docteur en médecine

Chirurgie et Accouchements

rue Stevin, 91

Bruxelles

Consultations de 1 à 3h.

Si on a bien souvent des difficultés à déchiffrer l'écriture d'un disciple d'Esculape, il n'en est pas de même de celle du médecin tournaisien qui est bien lisible, légèrement penchée vers la droite, une écriture aux lettres bien fermées.

Le jeudi 10 septembre, il écrit :

Berlin, 6 septembre : l'ambassade d'Autriche-Hongrie publie la dépêche suivante qui lui a été transmise par le ministre des affaires étrangères de Vienne : "l'information russe au sujet de la bataille de Lemberg et la prise triomphale de cette ville est un mensonge. La ville ouverte de Lemberg a été abandonnée par nous pour des raisons stratégiques et humanitaires".

Berlin, 8 septembre : le prince impérial qui commandait en dernier lieu avec le grade de colonel une division de la garde a été promu par l'empereur au grade de lieutenant général.

Londres, 9 septembre (de l'agence Reuter). Une escadre allemande composée de deux croiseurs, quatre torpilleurs a capturé 15 barques de pêcheurs anglais dans la Mer du Nord et conduit de nombreux prisonniers à Wilhelmshaven. Le service annonce que le croiseur allemand Dressen a fait couler un navire à charbon anglais sur la côte brésilienne. En outre, deux navires de transport anglais auraient touché des mines. D'après les informations viennoises, deux croiseurs anglais gravement endommagés se trouveraient dans le port d'Alexandrie, tous les deux montrent de fortes traces de coups de feu.

Rome, le 8 septembre : le Cardinal Mercier, archevêque de Malines qui se trouvait ici est reparti pour la Belgique avec un sauf-conduit en traversant les troupes allemandes. Cette protection a été obtenue pour le cardinal par le ministre de Prusse près le Vatican.

Vienne, le 9 septembre (communications officielles) : On apprend au sujet des récents combats déjà relatés de l'armée autrichienne contre laquelle l'ennemi (russe) avait amené par le chemin de fer des renforts considérables que l'armée commandée par le lieutenant feld-maréchal Kesbrask (illisible) a repoussé avec de sanglantes pertes une forte attaque russe. A cette occasion de nouveaux prisonniers ont été ramenés. A part cela un calme relatif a régné sur la théâtre de la guerre russo-autrichienne.

Londres, le 9 septembre : bien que le recrutement des volontaires continue de façon satisfaisante, la semaine prochaine aura lieu à Birmingham, en vue de donner un nouvel essor à ce mouvement, un grand meeting où Mrs Churchill et Chamberlain prendront la parole.

Berlin, le 9 septembre : sans cesse nos troupes trouvent, le long de tout le front, entre les mains des prisonniers français et anglais, des balles dum-dum (Note de la rédaction : balle de fusil, dont l'ogive, cisaillée en croix, produit des blessures particulièrement graves, ces balles portent le nom d'un cantonnement anglais de l'Inde où ce projectile fut inventé) emballées selon toutes les règles en usage dans les fabriques et qui ont été fournies par l'administration militaire. Cette flagrante violation de la Convention de Genève par des nations civilisées ne peut être assez condamnée. Ce procédé de Français et Anglais forcera l'Allemagne de répondre à ce mode de barbarie et à faire la guerre par des moyens analogues.

Comme le souligne le médecin militaire, il s'agit d'informations publiées par le gouvernement allemand et la propagande est loin d'y être absente.

A Tournai.

Pendant ce temps, à Tournai, Alexandre Carette-Dutoit constate que le pont d'Allain a vu défiler, le 12 septembre, six à sept régiments d'infanterie, deux ou trois régiments d'artillerie légère et lourde, suivis de transports militaires et surtout de véhicules particuliers de toute espèce, réquisitionnés ou volés en cours de route. L'effectif de cette colonne pouvait atteindre trente mille hommes. La colonne prit la route en direction de Valenciennes.

(sources : "Tournai 1914-1918, chronique d'une ville occupée" édition des souvenirs d'Alexandre Carette-Dutoit, sous la plume de Mme Jacqueline Delrot, licenciée en histoire, ouvrage paru en 1989 dans le tome VI des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "écrits du Major-Médecin Léon Debongnie" remis par sa famille)

(à suivre)

S.T. août 2014.

 

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