02 août
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (5)

Tournai, le 25 août 1914.

Comme Liège, Bruxelles ou Mons, la ville de Tournai a connu les combats et la barbarie allemande. La veille, vers 17h, une importante partie des troupes allemandes qui avaient livré bataille aux valeureux soldats territoriaux venus de Vendée a quitté la cité des cinq clochers en direction de Péruwelz et de Condé-sus-Escaut. La ville va, peu à peu, se vider de ceux qui mirent les quartiers du Nord de la cité à feu et à sang. Jusqu'au 29 août, le cité tournaisienne n'est pas occupée.

Des soldats français, poursuivis par l'ennemi, s'étant fondus dans la population durant l'après-midi du 24 août, l'Administration Communale fait paraître l'avis suivant :

"Il est formellement interdit d'abriter chez soi un SOLDAT FRANCAIS. Ce fait, comme celui de se livrer à tout acte de nature à nuire à l'armée allemande exposerait LA VILLE aux plus graves dangers. Le Bourgmestre et tous les Membres du Conseil Communal supplient leurs concitoyens de se conformer strictement à ces défenses. SINON LES PIRES MALHEURS SONT A CRAINDRE POUR LA VILLE".

Cette supplique ne va pas empêcher des habitants de porter secours aux soldats découverts dans leur propriété. Dans la brochure éditée en 2004 par le souvenir Franco-Belge, l'excellent historien qu'est Etienne Boussemart cite de nombreux cas dont celui du bourgmestre du village d'Ere, situé aux portes de la ville, sur l'itinéraire emprunté par les soldats tentant de regagner la France :

précédant les Allemands, un militaire Vendéen se réfugia dans la ferme de la Longuesault, propriété du bourgmestre, Jules Couplet. On lui donna des vêtements civils. Arrivés peu de temps après, les Allemands firent réunir tous les ouvriers de la ferme parmi lesquels se trouvait le soldat français et on les enferma dans les petites caves. Le bourgmestre et le personnel masculin de la famille furent gardés dans une pièce du rez-de-chaussée tandis que son épouse et ses servantes le furent au premier étage. La nuit fut marquée par des coups de feu en provenance du petit bois voisin. Au petit matin, les "uhlans" repartaient en ayant emporté la clé des petites caves dans lesquelles les hommes étaient enfermés. Il fallut défoncer les portes pour les délivrer. Le fermier et bourgmestre d'Ere fournit des papiers d'identité au militaire pour lui permettre de reprendre son chemin.

On peut s'interroger sur la réaction des membres de l'Administration Communale. Certains y verront le souci (paternaliste) de protéger la ville et ses habitants, d'autres considéreront qu'il s'agit d'une attitude dictée par une certaine couardise, les autorités ne voulant pas être désignées comme responsables de la moindre exaction commise contre l'envahisseur, par peur de représailles. Il y a peut-être une autre raison...

La ville se vit imposer une contribution de guerre de deux millions payables immédiatement en or et en argent, à l'exception de 280.000 francs qui furent soldés par un chèque tiré sur la Deutsche Bank. Dix otages, membres du Conseil communal ainsi que l'évêque de Tournai, Mgr Walravens furent emmenés, le soir du 24, à Bruxelles, ils ne revinrent que le 30 août. On comprend mieux désormais la réaction des autorités communales.

Le 3 septembre, vers midi, 500 fantassins, un général, des cavaliers et quelques véhicules font une brève halte à Tournai avant de poursuivre leur route.

Pendant ce temps-là en Belgique.

La ville de Tournai a toujours été ignorée de la capitale et du reste de la Wallonie. C'est même  encore souvent le cas pour certains médias télévisés pour qui la Wallonie s'arrête à Liège, Namur ou Charleroi. Les événements relatés dans l'encyclopédie "Chronique de la Belgique" sont bien représentatifs de cet état d'esprit.

On peut y lire que le 20 août, le roi Albert 1er ordonne le repli des troupes belges vers Anvers (nous avons déjà eu confirmation de ce fait dans les écrits du Major-Médecin Debongnie), que le même jour, l'ennemi, un moment arrêté à Hautem-Sainte-Marguerite, puis à Aarschot, entre à Bruxelles sans rencontrer de résistance. Que juste avant l'arrivée des Allemands, la reine et ses enfants ainsi que le gouvernement belge ont également rejoint Anvers. Le bourgmestre de la capitale promet aux Allemands qu'il n'y aura pas d'attaques contre l'armée occupante. Des indemnités de guerre de 200 millions sont imposées à la ville. On rapporte que les Français sont déçus, le Président Poincarré aurait souhaité que l'armée belge se batte pour défendre Bruxelles, la capitale de la Belgique et... ainsi lui permettre de gagner du temps pour réorganiser la défense de son propre pays. Le Roi des Belges a préféré sauver ses hommes et ne pas les exposer comme chair à canons. Le 24 août, c'est Namur et Andenne qui tombent aux mains des Allemands après une résistance de près de trois semaines. Le 25 août, un dirigeable allemand lâche neuf bombes sur Anvers. On apprend que les envahisseurs ont perpétré des massacres à Dinant et saccagé la ville. Pas un mot sur la cité des cinq clochers ! Probablement que ces combats sanglants, ce massacre des soldats français, la destruction d'un quartier, l'assassinat de civils innocents, les pillages...ne sont, pour les historiens belges, qu'un "détail de l'Histoire", tout cela ne méritant même pas une ligne dans un livre !

Les carnets du Major-Médecin Debongnie.

Alors que ces événements tragiques se déroulaient dans la cité dont il était originaire, Léon Debongnie continue à noter les déplacements de son 2e Régiment des Guides. Durant la première semaine de septembre, les hommes se portent vers Kasterlee et Herentals où ils vont passer quelques jours. Le 9 septembre, ils arrivent à Heerselt. Ils découvrent un nouveau village martyrisé par les envahisseurs germaniques. Trente-cinq maisons ont été incendiées, vingt-quatre habitants fusillés. Cela s'est passé quelques semaines auparavant, le 18 août, les habitants ont été enfermés durant 24 h dans l'église. Le 10 septembre, le Major-Médecin se rend à Aarschot pour découvrir un spectacle qu'il qualifie d'épouvantable : "les rues sont entièrement incendiées, les magasins pillés, les maisons qui ont servi de logement aux Allemands présentent un spectacle dégoûtant".

De retour à Heerselt, le 11, une surprise attend Léon Debongnie, voilà comment il la raconte en des mots simples en une courte phrase :

"Grande émotion. J'aperçois tout à coup Henri dans la rue. Quel bonheur !".

Henri est son fils aîné, âgé de 16 ans (son grand comme il l'appelle) qui brûle de faire œuvre utile au service de son pays. Il avait déjà essayé, aux premiers jours de la guerre, de s'engager et pour cela il s'était rendu au bureau de recrutement de Malines, mais en raison de son jeune âge on l'avait éconduit. Il a ensuite tenté d'être admis à un titre quelconque au service de son père, mais ce dernier l'en avait dissuadé. N'écoutant que son courage, il avait franchi les lignes pour rencontrer son père. Il était muni d'un permis allemand pour circuler au Sud et à l'Est de Bruxelles, il avait cependant rejoint l'armée belge au Nord-Est.

Léon Debongnie est transporté de joie. A Anvers, il avait eu l'occasion de revoir son frère aîné, Alphonse, qui avait pu lui donner des nouvelles de la famille. Pendant deux journées, alors qu'au loin, du côté de Louvain, tonne le canon, père et fils vont vivre la joie des retrouvailles. Henri repartira le dimanche.

 

(sources : "écrits du Major-Médecin Léon Debongnie" me remis par sa famille - "1914-2004, Aux géants de Vendée tombés pour la justice et le droit" écrit par Etienne Boussemart à la demande du Souvenir Franco-Belge de Tournai à l'occasion du 90e anniversaire du premier conflit mondial - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée" par Céline Detournay, ouvrage paru en 2003, tome IX des publications extraordinaires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournai - "Histoire de Tournai" par Paul Rolland, ouvrage paru en 1957 chez les éditions Casterman). 

S.T. juillet 2014 

 

 

 

 

 

 

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