26 juil.
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (4)

Inexorablement, l'ennemi, mieux armé, approche de Bruxelles.

Après les combats de Loxbergen, la longue marche reprend, les troupes traversent Waenrode, Keersbeek, Putte, Wavre Notre-Dame. Par petites étapes, les soldats belges se replient vers la position retranchée d'Anvers. Plus de 200.000 soldats allemands poussent l'armée belge vers la mer.

Le régiment des Guides du Major-Médecin Léon Debongnie arrive le 20 août à Wijneghem, à proximité d'Anvers, il est désormais abrité par les forts qui protègent la cité portuaire. Le médecin militaire tournaisien note que la première phase de la campagne, débutée trois semaines plus tôt, est terminée.

A ce moment, l'habitant de la cité des cinq clochers se berce peut-être encore d'illusion, la presse relate des victoires de l'armée belge à Diest et à Eghezée. Afin d'entretenir le moral de la population, il y a certainement une volonté de faire croire que la progression de l'ennemi est bien contenue. On dit même qu'un dépôt de prisonnier allemands, le troisième en Belgique, sera établi à Tournai. En réalité, la ville de Liège est occupée par les troupes de l'empereur Guillaume et de nombreux habitants ont été pris en otages. L'ennemi continue sa progression à travers le pays !

Très rapidement, cependant, les informations vont prendre une note plus inquiétante, on commence à parler de la barbarie allemande, les prisonniers sont tués, les blessés achevés, des enfants et des vieillards sont massacrés, on brûle les corps des suppliciés... Les teutons ne respectent pas les "lois" de la guerre, pour eux, tout individu qui croise leur chemin est un ennemi qu'il faut éliminer.

Ma grand-mère paternelle qui avait 15 ans à l'époque me racontait souvent qu'au sein de sa famille on craignait les cavaliers allemands, les sinistres uhlans, s'adonnant aux pires exactions contre la population civile. Elle utilisait l'expression : "des diables montés sur des chevaux arrivant au grand galop dans un bruit d'enfer", la description se passe de commentaire. Les premiers seront aperçus à Tournai le 22 août, ils se sont rendus à l'hôtel de ville où le bourgmestre leur a déclaré que Tournai était une ville ouverte.

A Wijneghem, les troupes belges ne restent pas retranchées, l'armée tente quelques sorties offensives auxquelles participe la cavalerie.

La capitale est aux mains des Allemands.

Le 20 août, les Allemands entrent à Bruxelles. Le 25, le régiment de Léon Debongnie quitte la région anversoise et prend la direction de Louvain. Il passe la nuit à Tremelo, le lendemain, les hommes franchissent le Démer à Werchter. Les envahisseurs sont déjà arrivés à Louvain, des combats s'engagent, "les balles sifflent à nos oreilles" note le Major-Médecin, le commandement décide d'une retraite vers Wijneghem. "Lamentable " commente le Major-Médecin.  

Les Tournaisiens redoutent l'arrivée de l'ennemi.

Que se passe-t-il durant ces jours à Tournai, cette ville dont le médecin militaire est originaire ?

Le 21 août, la presse relate les déclarations d'un voyageur qui, ayant pris le train pour Bruxelles, a aperçu des uhlans allemands à Hal. Vers 9h, un avion ennemi survole la ville des cinq clochers, probablement en mission d'observation. Deux individus pauvrement vêtus sont arrêtés au faubourg Morelle, les pauvres gens qui avaient été pris pour des espions étaient tout simplement deux braves cheminots.

Le bourgmestre Stiénon du Pré fait placarder l'avis suivant :

"Il ne paraît pas impossible que les troupes allemandes envahissent TOURNAI, je viens faire appel au calme et au sang-froid de la population, si cette éventualité malheureuse se présentait, Les TOURNAISIENS se garderont de toute panique et de tout affolement. L'Administration Communale restera à son poste.

L'envahisseur n'a pas le droit de traiter les habitants paisibles en ennemis, il ne peut les soumettre à des traitements violents. Il n'en serait autrement que s'ils commettaient des actes d'hostilité.

Il ne peut légitimement porter atteinte ni à l'honneur des familles, ni à la vie des citoyens.

Il doit respecter l'exercice du culte et les convictions religieuses ou philosophiques des habitants.

Il lui est interdit de confisquer les biens et les propriétés privées.

Tenez vous en garde contre les entraînements que pourrait vous suggérer votre patriotisme et surtout contre les espions et agents étrangers provocateurs qui cherchent à recueillir des renseignements et à fomenter des manifestations dont on pourrait tirer prétexte pour vous persécuter et vous rançonner.

Tous les citoyens, grands et petits, doivent s'abstenir de tout acte d'hostilité, de tout usage d'armes, de toute intervention quelconque dans les combats et rencontres.

CONCITOYENS,

Souvenez-vous que le vrai courage est dans la maîtrise de soi. Quoiqu'il arrive, écoutez la voix de votre Bourgmestre, soyez confiants dans l'Autorité communale qui ne cessera jamais de vous aider et de vous défendre.

Que Dieu protège la Libre Belgique et son Roi !                                            Baron Stiénon du Pré

Se berce-t-on d'illusions quant au respect des lois de la guerre par  la soldatesque allemande ?

Le bourgmestre tournaisien croit encore en l'esprit chevaleresque des militaires, mais on n'est plus au temps de la guerre en dentelle, on ne s'exclame plus comme à Fontenoy "Messieurs les Anglais, tirez les premiers", le soldat allemand ne fait pas dans la dentelle, il fait même preuve d'une violence inouïe. Sur la ligne de feu, les Allemands utilisent les habitants comme boucliers humains comme le décrit Henri Pirenne dans son Histoire de Belgique. Les 20 et 21 août, on dénombre 211 victimes civiles (hommes, femmes et enfants) à Andenne, 665 à Dinant et 173 à Aarschot près de Louvain.

L'ennemi est maintenant à moins de 20 kilomètres de la ville.

La Garde civique licenciée !

Les chasseurs à pied de la Garde civique tournaisienne reviennent de Mons, le samedi 22 août. Les hommes qui la composent ne sont pas reconnus comme des troupes régulières, en cas de reddition, ils risquent d'être considérés comme déserteurs.

Un avion allemand survole la ville vers 8h40 et se dirige vers Douai. On rapporte qu'il aurait été abattu au-dessus d'Orchies.

Alors que Léon Debongnie soigne de nombreuses victimes d'affrontements dans la plaine de Flandre, les Tournaisiens ne savent pas encore qu'un terrible combat va avoir lieu moins de 48 heures plus tard sur le territoire de la commune, un épisode sanglant, oublié des historiens et que nous allons vous conter en mémoire de ceux qui y participèrent et y perdirent la vie. 

 (à suivre).

(sources : voir articles précédents)

S.T. Juillet 2014.

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