17 juil.
2014

Tournai : 1914-1918, les carnets du Major-Médecin Léon Debongnie (2)

L'été meurtrier.

Juillet 1914, si la presse rapporte, de plus en plus régulièrement, des événements révélateurs d'une tension croissante entre la Prusse et l'empire austro-hongrois d'une part, l'Angleterre, la France et la Russie d'autre part, la toute grande majorité des habitants du royaume de Belgique vaque à ses occupations habituelles probablement rassurée par la neutralité déclarée du pays. Les sportifs, principalement les adeptes de la "petite reine", se réjouissent, le 26 juillet, de la seconde victoire consécutive de notre compatriote Philippe Thys dans le 12e Tour de France.

Le 29 juillet, les principaux leaders socialistes européens, à l'invitation de Huysmans et Vandervelde, se réunissent à Bruxelles. Parmi les participants, on retrouve le Français Jean Jaures, un pacifiste militant qui sera assassiné deux jours plus tard, la révolutionnaire allemande Rosa Luxembourg, le russe Roubanovich et l'autrichien Victor Adler. Les participants veulent faire pression sur leurs gouvernements respectifs afin de calmer les velléités guerrières affichées par certains. Comme on le voit, dans les derniers jours de juillet, on veut encore croire à la paix mais on ignore qu'on se trouve à quelques heures à peine du début d'une des plus grandes tragédies qui va marquer le XXe siècle.

En ce mois de juillet, le Major-Médecin Léon Debongnie ne croit pas plus à l'éventualité d'une guerre. Pour preuve, le 21 juillet, il écrit, depuis le camp de Beverloo où son unité fait une période d'exercices préparatoires aux grandes manœuvres :

"C'est le jeudi 6 août à midi que nous retournons à Bruxelles et le départ est définitivement fixé au 7".

Ce départ du 7 août dont il parle est le voyage qu'il doit effectuer en Roumanie, en compagnie de son épouse où ils vont retrouver des cousins de la famille Dan-Debongnie.

Le vent se lève, l'orage éclate.

Ce voyage, il ne va jamais l'effectuer, dans son agenda, en date du 1er août, il note cette phrase laconique :

"C'est la guerre. Que Dieu me protège !".

Vers 14h, son unité est rassemblée face aux casernes, la famille l'imagine, monté sur son cheval, donner les dernières recommandations au régiment aligné sur le boulevard Saint-Michel à Bruxelles.

La troupe prend la route des coteaux de Hesbaye. Il nous est dit que les hommes ne semblent pas particulièrement inquiets. A cette époque, le sentiment patriotique est fortement ancré dans les mentalités. Un soldat part défendre sa patrie, sa famille, ses valeurs, sa liberté. Le sentiment religieux est également fortement présent, en ce début de XXe siècle, et il est paradoxal de constater que tous les militaires se rassurent en proclamant en français "Dieu avec nous", en allemand, " God mit uns", et en anglais, "God with us". Chacun est certain de son bon droit ! Dieu doit-il est être l'arbitre de la folie des humains ? Le dimanche 2 août, dans toutes les églises de Belgique des prières publiques sont récitées afin que soit sauvegardée la neutralité de la Belgique.

La première halte aura lieu à Ophem, village que le régiment quittera le 3 août pour prendre la direction Sud-Est. Tout le long de la route, les militaires sont acclamés par les habitants des lieux traversés. Ils reçoivent un accueil enthousiaste à Wavre, émouvant à Gembloux. C'est au cours de ce périple que les hommes apprennent que l'Allemagne, par l'entremise de son ministre von Belowe-Saleske, a, ce 3 août, adressé un ultimatum à la Belgique, faisant fi de sa neutralité, sous le prétexte fallacieux que des soldats français faisaient route vers Namur.  

Avant même l'échéance de cet ultimatum, impatientes de semer la terreur, les troupes du Kaiser Guillaume ont franchi la frontière et envahi l'Est du territoire.

L'émotion est grande parmi la population belge. A Tournai, une foule en colère pille la maison d'un certain Valentin Hoër située sur la place Victor Carbonnelle. Cet homme paisible avait le tort d'être de nationalité autrichienne. Il est même emmené durant quelques heures au commissariat de police et ensuite relâché.

Du château de Grand-Mainil où il loge, Léon Debongnie écrit à sa femme :

"Les Allemands marchent contre Liège, les Français et les Anglais viennent nous secourir. C'est la guerre sur notre sol national. Le devoir patriotique nous anime, les sentiments familiaux nous affligent. Devant l'effrayante réalité de demain, nous prions Dieu de nous donner à tous le courage (...) Je t'affirme que tu n'as rien à craindre pour moi. Sois courageuse, sois-le pour nos chers enfants (...) Prie pour nous et pour que cette campagne ne soit pas l'anéantissement de notre indépendance. L'esprit des hommes est excellent, les populations sont admirables, toute la Belgique est profondément remuée...".

On retrouve dans cette correspondance, l'esprit qui animait les hommes partis combattre, le sentiment religieux, le besoin de protéger la famille, la lutte pour préserver l'indépendance nationale et la liberté.

A Tournai, ce 4 août, une foule énorme assiste au départ des troupes à la gare. Les 3e et 6e Chasseurs partent pour le front, ils seront remplacés à Tournai par la Garde civique. Les enrôlements volontaires sont nombreux et des citoyens se mettent au service de la patrie. Dans leur hôtel particulier de la rue Saint-Martin, Mr et Mme Duquesne de la Vinelle proposent d'ouvrir une ambulance (nom par lequel on désignait l'endroit où on donnerait les premiers soins aux blessés). Les autorités communales réunies en conseil font placarder l'avis suivant :

" Le Bourgmestre de la Ville de Tournai, en présence des événements qui se précipitent dans le pays, conjure ses concitoyens de conserver le calme et le sang-froid et surtout d'éviter tout acte de violence envers les étrangers. Le soin de veiller à l'ordre public n'appartient qu'aux Autorités, à la Garde civique et à l'Armée - Tournai, le 4 août 1914 (s) Le Bourgmestre Stiénon du Pré".

Pour Léon Debongnie et son régiment, l'itinéraire se poursuit et les choses vont rapidement se compliquer.

( à suivre)

(sources : archives remises par la famille du Major-Médecin Léon Debongnie, - "1914-1918, aux géants de Vendée" plaquette souvenir éditée en 2004 par le Souvenir Franco-Belge tournaisien - "La Grande Guerre sous le regard de l'élite tournaisienne occupée, Contribution à la culture de guerre" de Céline Detournay, étude publiée dans les Publications extraordinaires de la Société Royale d'Historie et d'Archéologie de Tournai, tome IX de 2003 - "Le Courrier de l'Escaut", éditions de juillet et août 1914).

10:14 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tournai 1914-1918, léon debongnie, stienon du pré |

Commentaires

Je vous applaudis pour votre paragraphe. c'est un vrai exercice d'écriture. Continuez .

Écrit par : permis accéléré | 19/07/2014

Répondre à ce commentaire

Très intéressants, ces carnets! Bon week-end Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 19/07/2014

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.