19 mai
2014

Tournai : 1914-1918, les acteurs d'une tragédie (4)

Gabrielle Petit, une femme au service de la patrie.

Une jeunesse difficile et malheureuse.

Gabrielle, Aline, Eugénie Petit est née dans une maison du Luchet d'Antoing, à Tournai, le 20 février 1893. Portant le n°20, cet immeuble a disparu avec beaucoup d'autres lors des travaux d'élargissement de l'Escaut au cours des années soixante.  

Gabrielle fréquente l'école maternelle des Dames de la Sainte-Union, à la rue des Campeaux. Pas bien longtemps, car, en 1898, son père, Jules, représentant de commerce à ses heures, mais surtout passionné par la mécanique, décide de s'établir à Ath où la famille va habiter un immeuble de la chaussée de Mons. Jules Petit pense y faire fortune car le couple et ses quatre enfants (Hélène, Gabrielle, Louise et Jules) vit dans un état proche de la misère.

Dans la cité des Géants au lieu de s'améliorer la situation familiale va encore se dégrader en raison de la grave maladie dont est victime la mère. On raconte que pour nourrir sa famille, celle-ci doit s'endetter auprès des commerçants et même vendre des souvenirs ou certains meubles pour faire face à une intervention chirurgicale. 

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Durant celle-ci les enfants furent placés en demi-pension chez des religieuses à Ath. Transférée à Bruxelles, la mère mourut. Dès lors, Gabrielle Petit sera hébergée au couvent des Dames du Sacré-Cœur à Mons où son père l'oublia totalement allant jusqu'à ne plus payer les frais relatifs à son entretien. Un cousin, Mr. Bara, la recueillit et la confia, en 1902, à l'orphelinat de Brugelette, tenu par les Sœurs de l'Enfant-Jésus. La petite "Gaby", c'était son surnom, n'eut pas une vie des plus facile au sein de cet établissement à l'éducation rigide. Les corvées de nettoyage, d'épluchage de légumes et le côtoiement de certains enfants à l'éducation plus que sommaire vont forger peu à peu son caractère.

En 1908, âgée de quinze ans, elle quitte l'orphelinat et reprend contact avec son père, remarié, qui habite désormais à Malines où il est à la tête d'une maison de commerce prospère. C'est surtout grâce à l'insistance de sa seconde épouse à qui il avait omis de parler de ses enfants que la famille fut à nouveau réunie. Arrivée au mois d'août 1908, Gabrielle quitte rapidement un père qui la considérait comme bonne à tout faire.

Hélène, sa sœur, qui avait trouvé un emploi à Bruxelles lui propose alors une place de gouvernante d'enfant chez Madame Butin.

Une jeune et jolie jeune fille au caractère bien trempé.

Les historiens et surtout les photos qu'on a d'elle décrivent Gabrielle Petit comme étant jolie, possédant un charme primesautier, une femme aux cheveux châtains, aux mèches folles, aux yeux brun-vert, toujours joyeuse même dans l'adversité, avec une volonté de fer malgré une âme douce, éprise d'idéalisme chrétien.

De Charybde en Scylla.

Après son départ de Malines, durant son séjour dans la capitale, elle habite une mansarde de location à la chaussée d'Anvers. Elle se lie d'amitié avec sa logeuse, une certaine Madame Collet. Pour subsister, elle occupe de multiples petits boulots (vendeuse dans un magasin de fournitures pour modiste à la rue Josaphat, servante dans une pâtisserie de la rue d'Edimbourg et finalement... serveuse dans un bar du côté de la gare du Midi). En mars 1914, elle rencontre un jeune sous-officier, Maurice Gobert, dont elle s'éprend. Les deux jeunes gens seront rapidement fiancés et Gabrielle quitte le bar, dont le patron, un certain Delorge, voulait la pousser à se prostituer. Elle décroche un emploi de lingère à l'Hôtel Cosmopolite, près de la gare du Nord. 

Face à son destin.

L'agression allemande contre son pays révolte cette jeune fille foncièrement honnête et elle décide de combattre l'ennemi déclarant à son fiancé :

"La Patrie nous appelle, nous la servirons tous les deux..."

Elle se met au service de la Croix-Rouge de Molenbeek Saint-Jean où elle veut être ambulancière.

Ouvrons ici une parenthèse pour mettre deux thèses d'historiens en opposition : l'un déclare que, soucieux d'éviter une mésalliance, les parents de Maurice Gobert lui font rompre ses fiançailles et que Gabrielle Petit, en proie à un immense chagrin, quitte Bruxelles pour se réfugier en Hollande. L'autre version nous renseigne qu'elle souhaite sauver son fiancé des griffes allemandes et qu'elle l'aide à franchir la frontière hollandaise afin de rejoindre les troupes commandées par le roi Albert 1er sur le front de l'Yser. Considérons que cet épisode n'a que peu d'importance au regard de ce qui va suivre.

Gabrielle Petit, scandalisée par la barbarie allemande, a décidé de combattre l'occupant et s'engage au Service de Renseignements où elle sera la collaboratrice d'un certain Backelmaens. Alors qu'on lui a présenté les risques inhérents à ce choix, elle a répondu :

"J'ai bien réfléchi, je persiste car cette carrière signifie le dévouement total à la Patrie, le maximum de ce que peut faire pour son pays, une femme et une fiancée de soldat (confirmation de sa non-rupture ?)".

Espionne pour le compte des alliés.

Les alliés recherchent à cette époque des agents susceptibles de les renseigner sur les déplacements de l'armée allemande en territoire occupé.

En juillet 1915, par Rotterdam, elle sera envoyée à Londres pour recevoir son instruction. Apprenant très vite, celle-ci sera brève et, le 18 août déjà, par la Hollande, elle revient à Bruxelles. On lui a attribué le secteur allant d'Ypres à Maubeuge et, à ce titre, elle viendra souvent à Tournai et dans la région du Nord de la France.

Un de ses rapports, datant du 30 septembre 1915, met en lumière les éléments suivants :

"Tournai - 30 septembre 1915 - ville et environs dépourvus de troupes - quelques hommes de réserve gardent voies, routes et ports - A peine 300 dans les casernes - Casques plats de couleur uniforme croix verte - col uni marqué XIX/8 et VIII/18 - épaulette bleue ordinaire sans autre signe - Par contre, hôpitaux, ambulances, séminaires, écoles regorgent de blessés...".

Excellente espionne, elle utilisera les travestissements : colporteur de journaux, bonne d'enfants, voyageur de commerce ou simple réfugiée, elle agit sous le nom de code de "Mademoiselle Legrand".

Son réseau sera découvert par les Allemands qui repèrent son domicile à la chaussée d'Anvers à Bruxelles. Elle sera filée par des agents du contre-espionnage allemand et, le 2 février 1916, à 13h, un "correspondant" va sonner chez elle pour récupérer les documents. Elle ignore que celui qui devenait venir avait été arrêté par les services ennemis et qu'un de leurs hommes, un Hollandais collaborateur, avait pris sa place. Dès ce jour, la maison sera surveillée afin de faire tomber un maximum d'agents qui s'y rendent. Un mois plus tard, Gabrielle Petit est arrêtée par la police allemande. Sa logeuse et des membres de sa famille sont également emmenés et emprisonnés.

Une attitude héroïque.

 Le procès se tiendra dans la grande salle du Sénat où l'auditeur militaire Stroeber prononce la peine de mort contre la Tournaisienne d'origine et une peine de quinze années de travaux forcés pour sa logeuse, Hélène Collet, considérée comme complice. Pendant quatre semaines, Gabrielle Petit sera emprisonnée à Saint-Gilles, tous les recours introduits par sa famille seront rejetés, la jeune femme parviendra à disculper Mme Collet qui pourra ainsi regagner son domicile. A l'aube du 1er avril 1916, elle fut conduite au Tir National pour y être exécutée, elle refusa le bandeau qu'un soldat lui tendait, face au peloton d'exécution elle dit :

"Vous allez voir comment une femme belge sait mourir"

et lorsqu'éclata la salve, à 6h45, ces derniers mots furent :"Vive la Belgique, Vive le Roi".Le 29 mai 1919, elle eut l'honneur de funérailles nationales célébrées par le cardinal Mercier en l'église de Schaerbeek. Le 18 mai 1924, en présence de la reine Elisabeth de Belgique fut inauguré un monument en bronze, œuvre du statuaire Paul Dubois, à l'ombre de l'église Saint-Brice, en un lieu qui deviendra la place Clovis. L'ancienne place Saint-Jean située à proximité de sa maison natale portera désormais son nom.

 

(sources : "Biographies Tournaisiennes es XIX e et XXe siècle" de Gaston Lefebvre - recherches personnelles - photos de Mélanie Devaderre)

 

17:18 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, guerer 1914-1918, espionnage, gabriellle petit |

Commentaires

Il y a eu récemment deux hommages à Gabrielle Petit devant ses statues de Tournai et Bruxelles.

Écrit par : Un petit Belge | 20/05/2014

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