06 mai
2014

Tournai : 1914-1918, les acteurs d'une tragédie (1).

Etre passeur de mémoire.

La réalité dépasse bien souvent la fiction et le premier conflit mondial contient tous les ingrédients qu'on peut retrouver dans un drame théâtral, à la différence importante que les hommes et les femmes qui moururent ou furent gravement blessés durant celui-ci ne se relevèrent pas à la fin du spectacle pour saluer un public.

Comment aborder cette commémoration ? Comment transmettre aux jeunes générations, le déroulement de cette époque tragique ? Comment donner à la jeunesse d'aujourd'hui, le goût de découvrir des évènements vieux d'un siècle, soit presque la préhistoire pour une majorité qui la compose, plus tournée vers l'avenir que vers le passé. A l'ère d'internet et des tablettes comment peut-on encore captiver un jeune en tentant de lui donner des explications ?

On peut éventuellement publier un recueil de photos choquantes montrant jusqu'à quel niveau l'homme peut aller dans la barbarie, la cruauté, le mépris de ses semblables mais, comme nous sommes quotidiennement abreuvés de ces "scoops" sanglants, on risque tout simplement de provoquer un effet comparable à celui de l'explosion d'un pétard mouillé.  

On peut également dresser une chronologie des divers évènements débutant quelques temps avant le début du conflit et se terminant après la signature de l'armistice mais cela risque d'être long et fastidieux pour des adolescents beaucoup trop habitués à recevoir des concentrés d'informations tenant parfois en quelques lignes. Désormais, on ne recherche plus le détail, on survole l'actualité !

Si ces travaux sont loin d'être inutiles pour rafraîchir la mémoire parfois défaillante des plus anciens, ils risquent cependant de ne pas apporter l'effet escompté chez les plus jeunes.

Il fallait donc réfléchir longuement à la façon dont le blog "Visite Virtuelle de Tournai" allait décrire les bouleversements engendrés par ces quatre années de guerre au niveau de la population tournaisienne ou raconter ces faits glorieux, ces sacrifices passés peu à peu dans l'oubli.

Il fallait intéresser, captiver, donner l'envie d'en savoir toujours plus, tout en respectant au pied de la lettre la vérité historique. L'idée est donc venue de construire le récit comme on écrit une pièce de théâtre. Planter le décor, présenter les principaux acteurs mais aussi les trop nombreux figurants, développer l'action jusqu'à l'acte final : l'armistice du 11 novembre 1918. 

Dans les écrits précédents (parus les 16 et 21 avril), le décor (tant international que local) a déjà été planté. Il est donc temps de passer au générique dans lequel les héros et les figurants jouent leur propre rôle, des gens ordinaires qui vont se révéler extraordinaires, des personnages issus de différentes classes sociales qui vont lutter conjointement jusqu'au bout de leur force, jusqu'à y perdre la vie pour défendre un idéal, la liberté. Des êtres humains qui ont marqué l'Histoire et que nous avons parfois oubliés ou souvent totalement méconnus parce que le temps qui passe agit comme une gomme qui efface peu à peu les faits.

Edmond Wibaut, un bourgmestre dans la tourmente.

Edmond, Victor, Antoine Wibaut va devenir bourgmestre de Tournai par la force des choses. Né le 23 février 1867 au n°16 du quai Vifquin au sein d'une famille bourgeoise, il entamera les études à l'Ecole des Frères de la rue des Choraux et les poursuivra au Collège Notre-Dame des Pères Jésuites. Les études secondaires terminées, il s'inscrit à l'Université catholique de Louvain où il suit les cours de droit. Diplômé quatre ans plus tard, en 1889, il revient dans sa ville natale et s'inscrit au barreau de Tournai. En 1891, il exerce les fonctions d'avoué et de juge suppléant au Tribunal de première instance.

Le jeune Edmond Wibaut est attiré par la politique. Il y fait ses premières armes, dès 1890, au sein de la "Jeune Garde catholique". Il entre au Conseil communal en 1904. Lors de la retentissante victoire du Parti Catholique à l'issue des élections du 20 octobre 1917, il fait son entrée au Collège et se voit attribuer l'échevinat des travaux. Durant son mandat, on procèdera au comblement de la Petite Rivière et on aménagera des espaces verts le long de la ceinture des boulevards.

Lorsque le conflit éclate, il est un des rares mandataires communaux à rester à son poste et il réunit autour de lui un collège de remplacement dans lequel il assumera la fonction de bourgmestre. A ce titre, il est en première ligne face à l'occupant allemand. En 1916, le général allemand, commandant la ville étape de Tournai, lui intima l'ordre de lui fournir la liste des ouvriers chômeur, il refusa et pour cette raison fut déporté au camp d'Holzminden en compagnie de quatre-vingt ouvriers originaires de la cité des cinq clochers et du village de Templeuve. Le besoin d'action envers les plus démunis amène Edmond Wibaut à devenir, au sein de ce camp de prisonniers, le président de l'Œuvre de Bienfaisance. En 1917, comme il rencontrait de sérieux problèmes de santé, il fut transféré en Suisse. Au début de l'année 1919, il rentre de cet exil forcé et est officiellement élu bourgmestre lors des élections du 27 juin. Cette fonction de premier magistrat de la Ville, il l'occupera jusqu'en 1933 et restera ensuite conseiller communal jusqu'en 1952. Il décède le 24 mars 1956. Sa fille, Gisèle, née à la veille du conflit, prendra la relève et sera élue sénateur, conseillère communale et échevin de l'Etat-Civil.

Le général Antoine de Villaret, un officier français venu pour défendre Tournai.

Antoine, Marie, Alexandre de Villaret est né le 22 février 1852, dans un village du Lot (F) du nom de Saint-Laurent-Lolmie, une bourgade d'environ 600 habitants à l'époque de sa naissance dont son père fut le maire de 1852 à 1860 et 1863 à 1872.

A-t-il débuté ses études au sein de ce village, rien ne permet de le préciser, toutefois, en 1866, à l'âge de 14 ans, il entre au Lycée impérial de Toulouse, en 1867, il suit les cours de Mathématiques élémentaires et obtient un prix d'excellence. En 1868, il est reçu au Baccalauréat es-sciences. Un an plus tard, il fait son entrée à la prestigieuse Ecole impériale militaire de Saint-Cyr, il en sort le 14 août 1870, au sein de la Promotion du Rhin en qualité de Général de Brigade.

1870-1871, un conflit oppose la Prusse et l'ensemble des états allemands à la France, le traité de Francfort de mai 1871 consacre la victoire de l'Allemagne et lors du traité de Versailles, la France perd l'Alsace (tout en conservant le territoire de Belfort) et une partie de la Lorraine. Au cours de ce conflit, le tout jeune Antoine de Villaret sera fait prisonnier et partira pour un camp en Allemagne.

Du 23 décembre 1909 au 25 juin 1911, il est adjoint au commandant en chef, préfet du 1er arrondissement maritime et gouverneur désigné de la place de Cherbourg. Du 25 juin 1911 au 22 août 1913, il commande la 39e brigade d'infanterie de la subdivision de la région de Saint-Lô. Le 2 août 1914, il prend le commandement des régiments des Territoriaux de Vendée dont le 84e de Fontenay, des hommes qui vont s'illustrer par leur héroïsme, lors de la bataille du faubourg Morelle à Tournai, le 24 août 1914. Il y sera fait prisonnier et jusqu'au 8 octobre 1917, il part en captivité à Torgau en Allemagne. Il décèdera le 5 janvier 1926, à l'âge de 73 ans.

(à suivre)  

(sources : les éditions du Courrier de l'Escaut de l'époque - "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècle" de Gaston Lefebvre, ouvrage paru en 1990 et publié par la société d'Archéologie industrielle de Tournai - échange de correspondances avec Madame Claire de Villaret, arrière petite-nièce du général Antoine de Villaret). 

Commentaires

Bravo Serge pour ton travail en fonction du devoir de mémoire, et bon week-end.

Écrit par : Un petit Belge | 09/05/2014

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.