03 mars
2014

Tournai : l'année 1855 sous la loupe.

Au cours de l'année 1855, la Belgique va fêter le 25e anniversaire de son indépendance.

Sur le plan international, l'actualité est toujours dominée par la guerre de Crimée, un conflit qui sera marqué par deux évènements importants : le 2 mars, le tsar Nicolas I meurt et Alexandre II lui succède à la tête de la Russie, le 10 septembre, c'est la prise de Sébastopol par les troupes Franco-Britanniques.  En France, Napoléon III échappe à deux attentats, le premier, le 28 avril  sur les Champs Elysées et le second, le 8 septembre à Bellemare. Le 26 janvier marque la disparition de l'écrivain et poète français Gérard de Nerval, à l'âge de 47 ans.

Sur le plan national, l'instabilité politique est toujours présente. Le 2 mars, le gouvernement dirigé par De Brouckère présente sa démission au Roi, le 30 mars, Pierre De Dekker, connu pour être un catholique modéré, tente de mettre sur pied un nouveau gouvernement unioniste composé de catholiques et de libéraux. Le 2 juillet, suite au peu d'égard porté par les dirigeants belges au Mouvement Flamand et à ses revendications linguistiques, les poètes flamands refusent de participer au concours organisé dans le cadre du 25e anniversaire de la Belgique.

Sur le plan local, on peut presque dire que les années se suivent et se ressemblent. Pour dresser un tableau de l'actualité tournaisienne au cours de cette année 1855, il faut rechercher la "chronique locale" publiée en deuxième page du journal "Le Courrier de l'Escaut" qui en compte toujours quatre.

Cette "chronique locale" est une sorte de fourre-tout puisqu'on y trouve : les faits divers (accidents, noyades, incendies, vols, meurtres...), l'ordre du jour et le compte-rendu du conseil communal mensuel, le résultat d'élections partielles, le prix des céréales sur le marché, les actes de bravoure, les annonces d'offices religieux (Te Deum, fêtes patronales ou paroissiales ...), l'annonce et le compte-rendu de processions, de festivités, de concerts, les nécrologies très fouillées de personnalités décédées, les listes des citoyens désignés comme jurés aux Assises, les nominations politiques ou dans l'ordre judiciaire, les nominations, mutations ou admissions à la pension pour les militaires (il est étonnant de constater que le nom des personnes figurent ainsi que le montant de la pension qui lui sera octroyée), le tirage au sort pour le service militaire, les remises de prix dans les écoles et au Conservatoire de Musique, les avis de disparition, les objets trouvés et les convocations à des réunions d'associations diverses. Malgré toute cette matière, cette rubrique n'est pas quotidienne ! 

Parmi ces centaines d'informations, voici un extrait des plus représentatives de l'esprit de l'époque, comme à chaque fois, l'usage de l'italique traduit qu'il s'agit de la copie sans aucune modification de l'article, il permet de restituer le style et les tournures de phrases de l'époque, montrant la différence avec les écrits d'aujourd'hui. Il ne viendrait plus en effet sous la plume du reporter actuel des phrases du genre : "l'honorable membre de l'assemblée répond au préopinant...." (relation d'un conseil communal).

La tradition des étrennes (extrait du mercredi 10 janvier 1855).

"La mauvaise habitude d'aller demander des étrennes aux pratiques pour lesquelles on a travaillé pendant l'année tend de plus en plus à se perdre et nous avons l'espoir de la voir, dans quelques années, entièrement effacée de nos mémoires. Hier nous avons rencontré peu d'ouvriers quêteurs et presque pas d'ivrognes. C'est un fait que nous aimons à constater".

Dans certaines catégories d'ouvriers ou de fonctionnaires, cette tradition va quand même perdurer jusqu'à l'aube des années 2000.

Absence de règlement pour la protection du travail (extrait du vendredi 12 janvier). 

"Un grand malheur est arrivé, hier, vers quatre heures de l'après-midi, à la fabrique de Mr. Philippart-Gransart, rue des Croisiers. La femme Beghain, demeurant Luchet d'Antoing, fut prise par ses vêtements entre les deux arbres tournants de la machine et a eu la tête fracassée et les bras horriblement mutilés. On la transportait directement chez elle. La mort avait été instantanée".

Les relations d'accident du travail ou sur la voie publique n'épargnaient aucun détail. De nos jours, on dirait que la personne n'a pas survécu à ses graves blessures. On remarque également que, pour la plupart des accidents survenant sur les lieux du travail, blessée ou morte, on avait l'habitude de ramener la victime à son domicile .

Les incendies sont nombreux à cette époque (extrait du samedi 13 janvier).

Dans le seul arrondissement de Tournai, en moins de cinq semaines, on a constaté 9 incendies causés par l'imprudence et un dommage de 24.650 francs. Ceux-ci semblent causés par l'usage impudent des allumettes au phosphore, en particulier, par de jeunes enfants. On en voit même jouer sur la voie publique avec de telles allumettes.

L'aide aux plus démunis (extrait du lundi 22 janvier).

"Nous apprenons que l'administration des hospices de cette ville vient de prendre une résolution des plus honorables. Vu la rigueur de la saison et le "chéreté" (sic) des substances, cette administration a décidé qu'à partir de cette semaine, elle ferait, chaque jour, donner à dîner à 80 pauvres parmi les chefs de famille les plus nécessiteux et qui seront désignés par les comités de charité. Ces indigents recevront la nourriture que l'on donne aux pauvres de la deuxième section, dite des collets rouges".

Il est important de définir ce qu'étaient les "collets rouges". Il s'agit d'un "atelier de charité" créé en 1825 par un membre de la commission de surveillance de l'hôpital, Mr. Léopold Lefebvre, destiné à accueillir des hommes qualifiés de "débiles" et incapables d'assurer leurs moyens d'existence. Pour les désigner à la population comme étant les bénéficiaires de cet atelier, ils étaient affublés d'une veste de drap gris, avec un collet rouge, d'un pantalon de toile pour l'été ou de drap pour l'hiver. Cette forme de charité paraît réellement d'un autre âge.

Les mouvements de population en 1854 (extrait du jeudi 25 janvier).

Chaque année, en janvier, la presse reçoit les mouvements de la population enregistrés par le service de l'Etat-civil.

Naissances en 1854 : 818 soit 382 garçons et 367 filles légitimes, 31 garçons et 38 filles illégitimes ! Mariages : 170 dont 136 entre filles et garçons, 19 entre garçons et veuves, 19 entre veufs et filles et 11 entre veufs et veuves. Un divorce a été prononcé.Décès : 990 soit 513 hommes et 477 femmes, parmi ceux-ci on compte 74 personnes étrangères à la ville (non inscrites dans le registre de la population).737 personnes sont venues s'établir à Tournai et 662 ont quitté définitivement la ville.

On admirera les précisions données à l'époque en ce qui concerne les naissances d'enfants légitimes et illégitimes et les unions matrimoniales.

Les vols dictés par la misère ou... l'oisiveté (extrait du 21 février).

"On a arrêté, hier soir, dans notre cathédrale, un garçon de 19 ans environ, nanti d'outils pour crocheter les troncs. Il a été aussitôt conduit à la maison d'arrêt".

Les relations de conseils communaux (extraits de différentes éditions).

Le Conseil Communal a été obligé de traiter deux affaires délicates et inattendues.

La première concerne la fuite du directeur du théâtre parti sans laisser d'adresse et sans avoir payé les artistes, la seconde, ayant pour décor le même lieu et plus rocambolesque encore comme on va le voir.

"On a trouvé lors de la démolition du théâtre en y faisant de nouvelles fondations, quantités de médaille anciennes, vases différents en grès et autres... ces objets sont la propriété de la ville. Sur la demande de Mr. l'architecte Bourla, de lui laisser les antiquités, pour s'y livrer à une étude sérieuse et faire un rapport fructueux pour la ville. L'Administration n'a pas cru refuser et a accepté à Mr. Bourla l'objet de sa demande. Aujourd'hui, paraît-il, celui-ci refuse de restituer les dits objets, disant qu'il les remettra que lorsqu'il aura terminé avec l'Administration et réclamant de ce chef une somme de 60 francs qu'il dit avoir payée aux ouvriers employés à ce travail. Après diverses correspondances, pourparlers et citations, l'architecte a enfin décidé et a promis la restitution immédiate. Le Collège est autorisé par le conseil à plaider, dans le cas non-avenu, et le Conseil exige que tous les frais soient à charge du prévenu".

Pour les amateurs d'Art (extrait du dimanche 15 avril).

"On est occupé à placer, dans l'église Sainte-Marguerite, une chaire de vérité qui, de l'avis de tous les connaisseurs, surpassera en beauté, toutes les autres de notre ville".

Dans une édition suivante, le journal nous renseigne qu'elle est l'œuvre des Frères Peeters-Divort de Turnhout. Ceux qui voudraient retrouver sa description peuvent consulter l'édition du Courrier de l'Escaut du 20 avril 1855, celle-ci est très précise et beaucoup trop longue pour figurer dans cet article.

Une journée à la mer ! (extrait de journaux parus en juillet).

Chaque année un train, dénommé "train de plaisir", quitte Tournai pour Ostende. En 1855, ce voyage se passe le dimanche 5 août. Il quitte la station de Tournai, située sur le quai de l'Arsenal à 6h40 pour arriver à Ostende à 10h40. Le soir, il quitte Ostende à 7h. Le prix des places est fixé à 8,50 francs pour une première classe, 6,30 francs pour la seconde classe et 4,20 francs pour la troisième classe.

Attention, âmes sensibles s'abstenir ! (extrait du mercredi 22 août). 

"Hier soir, vers 10h, un nommé Dufour placé sous la surveillance de la police et demeurant rue Merdenchon (actuelle rue Cherquefosse) en cette ville, a porté à sa femme un coup de couteau, au moment où elle se disposait à se mettre au lit, et lui a fait à la gorge une blessure profonde et dangereuse. Aux cris poussés par cette malheureuse, des voisins accoururent pour connaître l'origine de ces cris mais ils furent frappés d'épouvante, en voyant cette femme toute sanglante, étendue sur son lit et demandant du secours. On s'empressa aussitôt d'aller chercher un docteur. Mr. le médecin Dupire arriva en même temps que Mr. le Curé de Saint-Piat  qui avait aussi été prévenu. La police était accourue à son tour. Se voyant découvert et croyant avoir fait une blessure mortelle à sa femme, ce mari assassin s'est fait justice à lui-même, en se coupant la gorge au moyen d'un rasoir. Tous les secours qu'on lui a administrés, ont été inutiles. Transporté à l'hôpital, il n'a pas tardé à rendre le dernier soupir. L'état de la femme, conduite également à l'hôpital, est assez satisfaisant. On espère la conserver en vie. Ce ménage, paraît-il, n'était pas en très bonne intelligence, depuis quelques temps, le mari avait déjà, dit-on, proféré des menaces de mort contre sa femme".  

Incroyable, mais vrai ! (extrait du vendredi 24 septembre).

La police fait un travail remarquable en voici encore une preuve.

"La dame qui a été volée de 20 francs, au marché aux grains, Grand'Place (pour les puristes je rappelle que c'est ainsi qu'on désignait le forum tournaisien à l'époque), le samedi 22 septembre vers midi, peut réclamer cette somme au bureau de Mr. le Commissaire de Police".

Encore un succès de la police (extrait du samedi 6 octobre).

"La police de notre ville vient de mettre la main sur une bande de petits voleurs dont leur chef, surnommé l'Escarbille n'est âgé que de 15 ans(...) Ils ont été conduits à la prison des Carmes".

Offre d'emploi (extrait du samedi 20 octobre).  

"La place de maître de calligraphie à l'Athénée de Tournai aux appointements de 300 francs, est vacante. Les personnes qui désireraient l'obtenir sont invitées à faire la demande  au bureau administratif de cet établissement".

Accident ou suicide ? (extrait du samedi 17 novembre).

"Hier, on a trouvé noyée dans l'abreuvoir du faubourg de Lille, l'épouse du nommé Joseph Mollet, boutiquier, domiciliée audit (sic) faubourg".

Des débaucheurs (extrait d'éditions parues en septembre et en décembre).

En septembre, un individu d'origine française a été arrêté, il se trouvait aux abords de la caserne Saint-Jean et tentait d'enrôler des militaires pour la Légion étrangère. En décembre, il est condamné à 13 mois de prison.

Ainsi va l'actualité de cette année 1855, au travers de ces relations on constate que deux classes existaient à Tournai comme partout ailleurs, une classe dirigeante et une classe ouvrière au bord de la misère. La plupart des faits divers se déroulent sur un fond de misère et d'alcoolisme, la situation n'évoluera que très peu dans les décennies qui vont suivre.

(sources : Le Courrier de l'Escaut, éditions complètes de l'année 1855)

S.T. mars 2014.

Commentaires

Bonjour!

Je me permets de vous contacter suite à la recommandation de monsieur Jean-Luc Dubart, car je réalise actuellement un travail sur Gabrielle Revelard. Outre une biographie, on me demande surtout de réaliser une enquête heuristique: je dois trouver des ouvrages la mentionnant (ou évoquant le contexte dans lequel elle s'est illustrée) ainsi que des lieux où se renseigner tels que des centres de documentation, archives... J'ai déjà contacté monsieur Etienne Boussemart, qui m'a envoyé de nombreux documents. Pensez-vous pouvoir m'aider?

Je vous remercie d'avance et vous souhaite une excellente semaine!

Stéphanie H.

Écrit par : Stéphanie H. | 03/03/2014

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