14 févr.
2014

Tournai : des Filles amoureuses... de leur patois !

Et il y eut...  les Filles, Celles Picardes ! 

C'était il y a déjà dix ans et beaucoup s'en souviennent comme si cela datait d'hier. Au hasard d'une conversation, on entendit un jour parler de la création d'un groupe patoisant uniquement composé de membres du sexe dit -à tort- faible, (c'est un bon début, je viens de mettre toutes les femmes et principalement les féministes de mon côté). Par la perception orale des mots, il est vrai que ceux-ci permettaient d'infinies interprétations. Certains se demandaient pourquoi avoir pris pour nom celle d'une spécialité gastronomique qui compose parfois les entrées sur les tables du Nord, du Pas de Calais et aussi du Tournaisis, "les ficelles picardes". On ne pouvait s'empêcher de se faire la réflexion : "Adeon (ainsi), ov'là des files (filles) qui s'présintent comme des coucoubaques (crêpes) fourrées au fromache et au gambeon (jambon)". C'était, il faut bien l'avouer, une drôle d'expression qui, pour sûr, n'allait probablement séduire que les "galfards" (gourmands) et les amateurs de plats typiques qu'on élabore chez nous.

"Pas du tout m'a soufflé un ami, ceux-là ne pensent donc qu'à manger". Le regard brillant, l'œil coquin, il me souffla : "Pourrais-tu un instant imaginer que les ficelles picardes ne seraient que l'adaptation régionale de ces mini-maillots que portent les brésiliennes sur la plage de Copacabana". Je me suis dit que si telle était leur intention, alors elles allaient ratisser large parmi tous les "marles" (mâles) que comptent Tournai et ses environs.  

La presse locale eut tôt fait de lever toute ambiguïté à ce sujet en présentant enfin ces "drôles de dames", dont le nom fut, cette fois, dévoilé noir sur blanc : "Les Filles, Celles Picardes". "Bon sang mais s'est bien sûr" se serait alors exclamé le commissaire Bourel (Raymond Souplex) dans "les Cinq dernières Minutes" (la série télévisée ne date pas d'hier et uniquement les personnes d'un certain âge et même d'un âge certain pourront comprendre cette allusion). Faisant  à jamais une croix sur nos gourmandises et à nos fantasmes, nous comprenions qu'elles étaient de sexe féminin et qu'elles se réclamaient de notre Picardie. "Bé cha (eh bien cà) alors, des files qui parle'tent et cantent in patois, bé...on ara tout vu", cela allait boucher un coin aux machos pour qui l'usage de notre parler local était, jusqu'à présent, uniquement dévolu aux hommes. Dire qu'à la lecture de ces quatre mots, Les Filles, Celles Picardes, certains ont même songé qu'elles étaient probablement toutes natives du village de Celles niché entre Mont de la Trinité et Mont de l'Enclus à quelques encablures des cinq clochers . Celle-là... c'était la meilleure, à peine nées et déjà naturalisées !

Un bastion tombe ! 

Depuis la fin de l'année 1907, date de sa création, la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien est le fer de lance de la défense du patois tournaisien. Elle a même élevé celle-ci en une institution où il faut faire preuve d'une réel talent pour entrer (le plus souvent par l'intermédiaire du Concours Prayez) et pendant tout un temps, elle est même tombée dans une forme d'élitisme qui aurait probablement fini par l'amener à sa perte si les plus jeunes n'avaient réagi. Le Cabaret Wallon Tournaisien a été créé par des hommes à un moment où les femmes, encore bien soumises à l'autorité du mari, (si j'écris : heureux temps, je vais perdre les féministes dont j'avais acquis les bonnes grâces en début d'article) restaient à la maison et ne fréquentaient pas les estaminets. Vue dans un café, à cette époque, une femme était étiquetée de mauvaise vie et trainait une mauvaise réputation alors que la fidèle épouse et courageuse mère de famille, toujours au four et au moulin, était placée sur un piédestal. 

Depuis plus d'un siècle, le Cabaret est resté fidèle aux traditions et si on excepte les revues et Grands Cabarets annuels, les séances sont réservées aux hommes, les femmes, ces soir-là, restent, comme il y a cent ans, à la maison (à moins qu'elle n'aillent entre amies au cinéma car on a quand même un tantinet évolué).

Certaines tournaisiennes ont dû se dire, en 2004, que le mouvement féministe avait vu le jour et que la femme, égale de l'homme, pouvait elle aussi, composer et chanter en patois. C'est ainsi que quelques "copines" issues du groupe "Les P'tits Rambiles" mais aussi des confréries carnavalesques eurent l'idée de créer un groupe qui animerait, dans notre langue picarde, les soirées à l'ombre des cinq clochers. Pour affirmer leur appartenance à notre région, elles choisirent pour logo, l'abeille de Childéric, tout comme le fit Napoléon qui les fit broder sur le  manteau porté lors de son sacre.

Des débuts couronnés de succès.

Le samedi 21 janvier 2005, lorsqu'elles firent leur première apparition sur le ponton de la Halle-aux-Draps, probablement tétanisées par le trac, elles furent accueillies par une salle comble et enthousiaste qui leur réserva un accueil des plus chaleureux et des salves d'applaudissements. "Les Filles, Celles Picardes" venaient de gagner leur pari et, dès ce jour, elles volèrent de succès en succès. Dans l'assistance, on pouvait voir des visages ravis, ceux des femmes accompagnant leur mari ou compagnon. Pour une fois, elles n'étaient pas les victimes de cette ségrégation remontant au début du XXe siècle et n'eurent point besoin de faire appel à un Nelson Mandela pour défendre leur juste cause.

Lors du concours Prayez 2005, dans la catégorie chanson, le palmarès renseigne que Bélinda Caufriez a remporté le premier prix, Françoise Van den Broecke, le second et Marie-Astrid Ghislain, le troisième, un podium cent pour cent "Filles, Celles Picardes".

Durant quelques saisons, on les vit également participer aux revues annuelles du Cabaret Wallon.

En 2010, elles montèrent un spectacle intitulé "Les Filles, Celles Picardes font leur cinéma" au cours duquel, proposant des chansons écrites sur les thèmes musicaux de films connus et des monologues, elles explorèrent les plus grands succès du 7e Art.

Un spectacle annuel.

Comme les hirondelles annoncent le printemps et au moment où les abeilles commencent à butiner, "Les Filles, Celles Picardes" présentent leur spectacle annuel dans le courant du mois de mars de chaque année que ce soit à la Halle-aux-Draps, en la salle Saint-Lazare ou au Foyer Saint-Brice. Belinda Caufriez, la présidente et fondatrice, Alexandra Caufriez, sa sœur, Laurence Lacante, Marie-Astrid Ghislain, Dominique Culot, Catherine De Jongh, Françoise Van den Broecke et Sabrina Demey étaient à l'origine accompagnées au piano par Linda Isenguerre. Après le départ de celle-ci, le remplacement par une musicienne s'avéra difficile et c'est finalement Jean-Marie qui est venu tenir le clavier tel un bourdon au milieu des abeilles. Depuis quelques temps, du sang neuf est apparu grâce à Célie Guévart et Eva, la fille de Belinda. Deux jeunes espoirs qui font mentir ceux qui croient que plus aucun jeune ne s'intéresse encore au patois, deux jeunes qui amènent des supporters de leur âge à chaque représentation.  

Durant l'année, les chansonnières patoisantes se produisent également lors de spectacles à but philanthropique, on les a ainsi vues à l'inauguration d'el Maseon du Pichou à Saint-Piat, un accueil pour les plus démunis et ceux qui recherchent un peu de chaleur en hiver, elles sont des fidèles de Tournai les Bains et on a pu les voir à Velaines, à la ducasse du Cazeau à Templeuve, dans la discrétion leur groupe aide également diverses associations  ...

Le groupe a la chance d'être entouré par des bénévoles qui l'aident dans la préparation des spectacles, parmi ceux-ci, on ne peut s'empêcher d'avoir une pensée émue pour une personne qui resta en leur compagnie jusqu'à ses derniers jours, Annette Ponthieu assistait encore à un de leurs soupers, quelques jours avant d'être hospitalisée et de nous quitter en mai 2012. 

Des projets.

Belinda et ses abeilles caressent un rêve, celui d'organiser des ateliers de picard pour les jeunes enfants, façon de perpétuer cette langue qui fait partie de nos racines. Alors, dans leur local de la rue Saint-Martin, quelques notes de piano s'envoleront et on entendra peut-être "canter (chanter) des p'tits rambiles dans l'bieau (beau) patois qu'est l'ceu de no Tournai".

Vous pouvez consulter le site des "Filles, Celles Picardes" via le lien qui se trouve dans la colonne de droite du présent blog, vous obtiendrez ainsi l'agenda de leurs spectacles.

(S.T. février 2014)   

09:01 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : tournai, filles, celles picardes, patois, picard |

Commentaires

Bonsoir cher Serge,
merci pour tous ces renseignements, je sais que Tournai est une ville où il se passe de belles et bonnes choses.
Hier j'ai rencontré une dame qui vit à Bruxelles depuis 30 ans, elle est née à Tournai, elle m'a beaucoup parler de sa ville.
Les gens de Tournai sont très sympas.
Je te souhaite une bonne soirée et une très bonne saint valentin.
Je t'envoie un nuage de bisous.

Écrit par : Mousse | 14/02/2014

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Des ficelles picardes, j'en ai déjà mangé dans le nord de la France, mais je ne connaissais pas ce groupe de Tournai. Passe un bon dimanche Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 16/02/2014

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Très bel article mon cher Serge, comme d'habitude devrai-je dire
Cordialement.

Écrit par : Bridoux Christian | 18/02/2014

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Excellente description du parcours.
En illustration à ce qui y est écrit, voici un extrait de texte de fin du XIXème siècle.
En 1892, le Cercle tournaisien de littérature wallonne, dans une causerie sur "Comment est né le théâtre tournaisien", expliquait la difficulté de trouver des femmes acceptant de monter sur scène. "On aurait certainement à compter avec les résistances des parents, du mari, et ces résistances, on peut l'affirmer d'avance, seraient invincibles. On connaît les préjugés du peuple à l'égard des gens de théâtre : pour une femme, monter sur les planches, comme il dit, c'est une déchéance, presqu'un déshonneur!"

Écrit par : Platevoet Gérard | 18/02/2014

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Très beau texte reprenant bien tout le contexte de création de notre groupe! Un grand merci:) Belinda

Écrit par : Belinda Caufriez | 19/02/2014

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