10 févr.
2014

Tournai : Joseph II, un despote éclairé ?

Toute personne qui marque un intérêt pour l'Histoire de son pays, de sa région ou simplement de sa cité a toujours remarqué que celle-ci est composée d'une succession de périodes fastes et de moments parfois bien difficiles.

Tournai sous la gouvernance de l'impératrice Marie-Thérèse.

Au XVIIIe siècle, Tournai a connu une longue période de redressement et de prospérité sous la gouvernance de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche (1713-1780). A cette époque, on traça les liaisons entre la cité des cinq clochers et les villes de Bruxelles, Mons et Lille. Pour faciliter le passage de l'Escaut au sein de la cité, on remplaça les ponts dormants par des ponts tournants. L'industrie calcaire commerçant avec la Hollande, la France et l'Angleterre fut des plus florissantes, les industries bonnetières et les filatures connurent une période d'expansion et occupèrent près de huit mille ouvriers. La cité des cinq clochers s'enorgueillit de posséder la Manufacture impériale et royale de porcelaine, l'égale de Sèvres. C'est à cette époque qu'on construisit l'Académie des Beaux-Arts et que le chapitre de la cathédrale érigea sur l'emplacement de la grange dont il était propriétaire, une des plus belles bibliothèques de l'époque. Piat Lefebvre se fit connaître par le "tapis de Tournai", sa manufacture, comptant pas moins de cinquante-quatre métiers, employait huit cents ouvriers, nombre qui atteint même le nombre de mille deux cents en 1786. Entre 1747 et 1786, la population de la ville allait passer de 21.392 habitants à 25.726.

L'avènement de l'empereur Joseph II.

A la mort de Marie-Thérèse, survenue le 29 novembre 1780, son fils Joseph lui succéda comme empereur et corégent des Etats des Habsbourg. L'Histoire, telle qu'elle est enseignée, le considère comme un despote éclairé, adepte de rationalisation et de modernisation, souhaitant mettre en œuvre les projets non aboutis par le décès de sa mère. Il est à l'origine de cette politique nommé "joséphisme" qui consistait à exercer une politique de surveillance et de contrôle à l'égard de l'Eglise.

C'est le 3 juin 1781 qu'il effectue sa première visite à Tournai. L'historien Paul Rolland déclare que celle-ci fut sans pompe et payée au moyen de sa cassette privée. Dans un carrosse ordinaire de campagne tiré par six chevaux, accompagné du comte de Tercy, il entra à Tournai par la porte Marvis et se rendit directement à l'Hôtel de l'Impératrice situé à la rue des Maux. En toute simplicité, il y reçut le premier magistrat de la cité, l'évêque du diocèse, le prince Salm-Salm, les délégués du Chapitre, des Etats du Tournaisis, le corps de la Chambre des Arts et Métiers, les représentants du Conseil provincial et les capitaines des compagnies bourgeoises. Au doyen des métiers, il apparut conscient du déclin qui menaçait l'industrie et déclara être prêt à tout faire pour le bien du peuple. De tels propos ne pouvaient qu'influencer favorablement le peuple qui le considérait comme un homme d'une très grande simplicité.

Les objectifs de Joseph II semblaient louables. Il voulait introduire la tolérance, ôter au clergé le pouvoir temporel ne lui laissant que le spirituel, enlever aux évêques la connaissance des différends relatifs au mariage et souhaitait également rétablir l'instruction publique.

Les réformes se succèdent et finissent par lasser.

Pour mettre toutes ces réformes en application, Joseph II va faire preuve d'impatience et se montrer peu averti de l'attachement du peuple à ses traditions.

A Tournai, sa première réforme est néanmoins accueillie avec un certain enthousiasme par la population : lors du démantèlement des places fortes de la Barrière et de ses garnisons, on ramène l'enceinte de la ville au rempart et au fossé du Moyen-âge. La citadelle disparaît complètement et on assiste à la renaissance du quartier Sainte-Catherine rasé sous Louis XIV, on y trace des rues et on y aménage des espaces verts.

La seconde mesure qu'il propose va intéresser les Tournaisiens : il souhaite ouvrir l'Escaut fermé par les Hollandais depuis le XVe siècle, un acte qui doit apporter à la région un essor économique. Ce projet n'aboutira pas, il se heurtera à l'intransigeance des Hollandais.

En février 1782, il s'attaque à un fléau de l'époque, la mendicité. Si le règlement est bien accepté, il ne produit cependant pas les effets escomptés. 

Deux projets qui firent long feu.

Bientôt, les profonds changements seront de moins en moins appréciés par ceux qui en seront les victimes. Joseph II instaure le contrôle des biens du clergé séculier et régulier et ordonne la suppression d'un certain nombre de couvents, s'attaquant principalement aux ordres contemplatifs. Ainsi furent touchés les Chartreux à Chercq, les Croisiers, les Dominicains, les Carmélites, les Célestines, les Clarisses, les religieuses de Sion et les Filles-Dieu. Ces ordres furent dissous et leurs biens confisqués, l'argent fut déposé dans la "Caisse de religion" pour être consacré au culte et à la bienfaisance. Les bâtiments furent remis à l'armée (Croisiers), à des hôpitaux (Célestines) ou à des entreprises en pleine extension comme la Manufacture impériale et royale de tapis qui obtint le couvent des Clarisses.

En 1784, un disposition qui reprenait un souhait déjà émis par sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse, amène la création de deux cimetières, l'un sur la rive droite, au Nord de Tournai, l'autre sur la rive gauche, au sud de la ville. Cette disposition avait pour but d'améliorer l'hygiène publique en n'enterrant plus les cadavres autour des églises mais elle se heurta à une certaine opposition en stipulant que les corps en pouvaient plus être placés dans des cercueils mais bien dans des sacs.

Des réformes ? oui, mais point trop n'en faut !

Le souci de tout réformer de Joseph II va bientôt faire naître des décisions pour le moins "fantaisistes" qui vont, peu à peu, dresser le peuple contre lui. Ainsi, en février 1786, il décide de fixer une seule et même date pour toutes les kermesses et ducasses de la ville, elles devront se tenir le deuxième dimanche après Pâques ! On sait combien le Tournaisien est attaché à ses coutumes ancestrales, cette décision est mal accueillie par la population.

En mai 1786, l'empereur récidive en ordonnant que les processions devaient désormais se dérouler au nombre de deux par an dans chaque paroisse, dont l'une était obligatoire le jour de la Fête-Dieu. De plus, il était interdit d'y porter les statues, les enseignes des métiers, les vêtements de fantaisie et de faire participer des sociétés de musique. Même la grande procession historique de septembre instaurée en 1092 par l'évêque Radbod fut touchée par cet édit. A cette époque, elle se déroulait à la date fixe du 14 septembre, elle devait être une simple manifestation de dévotion, ce jour ne pouvait être chômé et les magistrats devaient s'abstenir d'y participer. Pour les Tournaisiens la coupe est pleine, ce ne sont plus des réformes mais des vexations, une attaque en règle de leurs traditions. Jamais un souverain qui régnait sur Tournai n'avait osé aller aussi loin dans le bouleversement de la vie quotidienne. La goutte qui fit déborder le vase fut la proclamation de la centralisation des séminaires en un seul lieu, à Louvain. Au Séminaire Général, les jeunes qui se destinaient à la prêtrise seraient désormais formées aux idées défendues par l'empereur. Toutes les villes de Belgique s'élevèrent contre cette nouvelle réforme, toutes sauf... Tournai dont l'évêque, le prince Salm-Salm avait de bons rapports avec la cour et se sentait très proche de Joseph II. Si les religieux ne bougeaient pas, les laïcs n'allaient pas le faire à leur place... jusqu'au moment où les réformes se mirent à les concerner.

En 1787, après avoir légiféré sur la tenue des religieuses en déterminant la hauteur de la guimpe (lingerie très fine portée à cette époque couvrant le buste sous la robe largement décolletée) et de la largeur du bandeau, Joseph II exigea que ses ordonnances soient lues par les prêtres lors des homélies. Cette fois, les prêtres tournaisiens s'opposèrent à cette demande et le firent savoir à leur évêque, celui-ci se retrouva alors en position délicate !

La même année, Joseph II s'attaque à la Franc-Maçonnerie. A Tournai, elle est représentée par à la loge des "Frères Réunis" qui regroupe des membres de la noblesse, des artisans, des patrons et même des représentants du clergé. L'ordonnance stipule que toute le Maçonnerie des Pays-Bas doit être centralisée à Bruxelles.

Après la religion, l'autorité publique allait aussi faire l'objet de sévères réformes.

(à suivre)

(sources : "Histoire de Tournai, Tournésis" par Alexandre Chotin, pages 305 à 329 - "Histoire de Tournai" de Paul Rolland, pages 268 à 286 - "Larousse universel").

S.T. février 2014.   

 

 

   

 

 

 

 

Commentaires

J'ai parlé aujourd'hui de Tournai sur mon blog! Bonne semaine Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 11/02/2014

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