13 janv.
2014

Tournai : l'année 1853 sous la loupe.

Notre virtuelle machine à remonter le temps vient de s'arrêter sur l'année 1853 !

Cette dernière est marquée, au niveau international, par le début de la guerre de Crimée. Le Tsar Nicolas 1er de Russie souhaite le démembrement de l'empire ottoman, dès le début de l'année, il multiplie les rencontres avec les diplomates européens mais reçoit peu de soutien de la part des diverses chancelleries. Conséquence de ses visées expansionnistes, la guerre de Crimée éclate le 4 octobre et va bouleverser l'échiquier européen.

Le 30 mars, une naissance passe peut-être inaperçue à Groot-Zundert aux Pays-Bas, le nouveau-né porte le nom de Vincent Van Gogh.

En cette même année, un américain du nom d'Oscar Levis Strauss invente un nouveau type de pantalon inspiré de celui des cow-boys : le blue-jeans.

Sur le plan national, un évènement retient l'attention des Belges : le mariage de Léopold, duc de Brabant, fils aîné du roi Léopold 1er avec Marie-Henriette de Habsbourg-Lorraine. Le jeune couple sera un jour appelé à régner.

Le Borinage est marqué par deux catastrophes minières, l'une à Elouges qui fait 71 victimes, l'autre à Dour où on dénombre 27 morts.

Le 2 décembre meurt, à Bruxelles, le banquier Rischtenberger, il est le représentant de la maison Rothschild dans la capitale de la Belgique. Le lendemain, son beau-fils, Samuel Lambert prend sa succession à la tête de l'institution financière et lui donne le nom de "Banque Lambert". Le nouveau banquier est âgé de 47 ans.

On enregistre très peu d'évènements au niveau de la vie locale, l'actualité de la cité des cinq clochers est faite de l'enchaînement des habituels faits divers, reflets d'une époque qui n'était pas aussi joyeuse que certains pourraient le penser, une année où la misère apparaît souvent en filigrane au détour d'une information.

Je rappelle, une nouvelle fois, que les articles en italique sont les reflets fidèles de ceux parus à l'époque, vous constaterez ainsi que le style et les détails fournis sont parfois bien différents de ce qui se pratique à notre époque.

Insouciance de jeunesse ou distraction (journal du 2 janvier).

"Le samedi 1er janvier, un garçon de quinze ans, nommé Alphonse Martins, ayant vu tomber quelques charbons ardents d'une locomotive remorquant le convoi ferroviaire de Tournai à Bruxelles s'est dirigé vers la voie pour allumer sa pipe. Il a été atteint à la tête par la locomotive venant de Bruxelles qu'il ne croyait pas si proche, renversé sur les rails, il a eu les deux jambes broyées".

Un moulin à l'huile part en fumée (journal du 5 janvier).

"Le mardi 4 janvier, en soirée, un incendie dont on apercevait la lueur jusqu'à Tournai a complètement détruit le moulin à huile situé à Hertain, commune distante de deux lieues de Tournai (la "lieue terrestre" aussi appelée "lieue commune" représente 4,445 km, soit ici près de neuf kilomètres). Le feu qui s'était déclaré à six heures n'a pas été maîtrisé, malgré les prodiges de valeurs exécutés par les pompiers de Chéreng, commune française. A 10 heures, il ne restait que des décombres fumants. Le moulin appartenait au sieur Chanteraine et s'élevait à la limite de Blandain. Heureusement, ce propriétaire était assuré par Monsieur Quanone" (voir nos articles le concernant lors des années 1849-1850).

Que fait la police ? (journal du mardi 11 janvier).

Interventions pour des vols également très nombreux à cette époque, rixes et disputes ayant souvent l'ivresse pour cause, arrestation de vagabonds, meurtres et tentatives de meurtres, suicides, la police communale ne chôme pas et les arrestations sont nombreuses, les prévenus étant emmenés à la prison des Carmes. Pourtant dans le fait relaté ci-après, on est surpris de constater son inaction :

"Le 10 janvier, trois individus, trois mauvais sujets sans doute, ont profité de la soirée du Lundi Perdu pour aller de porte en porte et, avec un air menaçant, demander l'aumône. La police, quoique prévenue, n'a pas fait diligence pour arrêter ces singuliers mendiants qui s'étaient noircis la figure et avaient revêtu des habillements de femme".

Surprenante attitude (journal du 2 mars).

"Un feu de cheminée s'est déclaré, vers 1 heure, dans une maison de la rue des Augustins, habitée par plusieurs ménages d'ouvriers. Pendant que les pompiers du voisinage étaient occupés à éteindre l'incendie, le mari et la femme dans la chambre desquels le feu se trouvait, leur dirent, avec la plus grande insouciance, qu'il était une heure et qu'ils allaient travailler n'aimant pas perdre un quart de jour. Nos pompiers, étonnés de cette insouciance de la part des ouvriers à l'égard de leur mobilier, constatèrent, lors de l'inventaire des lieux, que pour tous meubles, il y avait : une mauvaise table, deux chaises dans le même état, une cage suspendue contenant... deux brosse et une boîte de cirage". 

Les façades de beaucoup de maisons à cette époque cachaient une profonde misère souvent ignorée du voisinage.

Trois articles démontrent que le journal pouvait bien souvent servir de relais entre des citoyens et les autorités ou jouer le rôle de moralisateur dans des circonstances particulières.

La fermeture de la bibliothèque.

Un lecteur écrit au journal qu'il s'est rendu le dimanche précédent à la bibliothèque communale et que celle-ci était fermée sans qu'aucun avis ne soit affiché afin de prévenir les lecteurs. Le journal termine cette courte relation par la phrase : "Le simple fait de porter cette relation à la connaissance de tous permettra sans doute que pareille situation ne se renouvelle plus "!

Non assistance à personne en danger. (journal du 5 avril).  

Lors d'un malheureux accident survenu sur l'Escaut à hauteur du hameau d'Allain, le journaliste fustige l'attitude passive des témoins :

"Un malheur est arrivé au hameau d'Allain, une jeune femme de vingt ans environ est tombée d'un bateau". D'abord tétanisé à la vue de la chute de sa fille dans l'eau, le père tenta vainement de lui porter secours en lui tendant les bras car il ne savait nager. "De nombreux témoins sachant nager l'ont regardée se noyer sans intervenir. Ces gens n'ont pas eu l'humanité de secourir la victime. Cette conduite est méprisable sous tout rapport et nous voudrions certes connaitre le nom de ces gens pour les livrer au mépris public". Le corps de la malheureuse victime sera retrouvé quelques temps plus tard à hauteur du café "la Borgnette" à Kain.

On se demande ce que pensent les adeptes de la loi Franchimont votée dans la foulée de l'affaire Dutroux qui interdit depuis lors de révéler l'identité des victimes et auteurs d'accidents, de vols ou de meurtres... qui plus est celui de témoins !

Plus grave cet article paru dans l'édition du 1er septembre :

Un enfant "totalement" abandonné.

"Le jeune D., enfant abandonné de huit ans, à propos duquel nous avons déjà publié divers articles, continue à être complètement délaissé par les administrations de charité et par la Ville. Cet enfant serait mort de faim depuis longtemps, sans le secours de plusieurs habitants de la rue des Aveugles. Nos magistrats qui ont évidemment à remplir à son égard des devoirs d'assistance et de protection que la bienfaisance officielle doit remplir envers tous ceux qui ne peuvent pas, par leur travail, subvenir à leur subsistance, ne s'en sont pas préoccupés en ce que ce soit depuis notre dernier article. Nous le répétons et le répéterons tant qu'il n'aura pas été fait droit à notre réclamation. Il ne reste qu'à ce petit malheureux que le vol pour obtenir un abri et du pain. Qu'il commette un délit et la magistrature l'enverra à Saint-Hubert (prison pour mineurs) jusqu'à 16 ou 18 ans et il recevra là, dans cette institution pénitentiaire, une nourriture suffisante, un logement convenable et de l'instruction qui le mettront à même d'exercer un état à l'expiration de sa détention. Que ce malheureux reste, au contraire, probe et honnête et si la charité privée lui fait tout à coup défaut, il est exposé à mourir de faim et de froid ou plus tard, sans instruction, sera incapable d'exercer un travail et gagner de quoi se nourrir. Nos magistrats et nos administrateurs de nos institutions de bienfaisance auront fait de lui un criminel, par leur inacceptable apathie et leur inhumaine abstention".

En cette année 1853, Emile Zola était âgé de treize ans, mais les personnages que nous rencontrons parfois au détour d'une page du journal local nous font penser à ceux qu'il fera naître plus tard sous sa plume au sein de la saga des Rougon-Macquart.

Un remède efficace et nullement... agréable.

Régulièrement la quatrième page du journal contient une publicité bien représentative de cette époque.

"Contre les maladies de la poitrine et de la peau, les affections scorbutiques, scrofuleuses (maladie des écrouelles), rhumatismales et goutteuses, l'Huile de Foie de Morue de Hogg et Cie à Paris, est fabriquée sur les lieux mêmes de la pêche à la morue. Elles est fraîche, sans odeur et sans saveur".

Sans odeur et sans saveur, qu'en pensent donc les générations d'enfants qui ont vécu ce moment "difficile" où il fallait avaler cette "potion magique" pour bien grandir !

La solidarité n'est pas un vain mot (journal de juin).

"Un vol important a été commis, en plein jour, à l'aide d'escalade et effraction, chez le sieur Huart Henri, propriétaire et cultivateur à Froyennes alors que celui-ci était occupé aux travaux des champs.  Fort heureusement, l'audacieux auteur de ce vol avait été vu rôdant autour de l'habitation, les habitants coururent dans la direction qu'ils l'avaient vu prendre et parvinrent à l'atteindre derrière le Petit Colisée, au faubourg de Maire. Il était nanti de la somme de 4.800 francs et de la montre en argent qu'il venait de voler au sieur Huart. Remis entre les mains des agents de police, cet homme de 46 ans, François Verdière, journalier, demeurant à Maubray possède des antécédents déplorables, il a déjà été condamné plusieurs fois pour vols de même nature".

On apprendra par la suite qu'il s'était aussi rendu coupable d'un vol de linge et d'argent à Warchin et d'un autre à Taintignies durant les jours qui ont précédé son arrestation.

Les orgues de la cathédrale (journal du 1er juillet).

"On annonce que l'orgue de la cathédrale va être démonté et remplacé par un autre que l'on confectionne à Paris et qui sera la plus fort du pays. Ce nouvel orgue ne coûtera pas moins de 50.000 francs".

Précisons que l'orgue de 1808 qui est toujours en place en cette année 1853 a été construit par Van Peteghem et qu'il est issu de l'abbaye d'Affligem.

Bilan de la gendarmerie pour le mois de juin 1853.

"La gendarmerie communique que durant le mois de juin, en province de Hainaut, elle a constaté : 19 vols, 17 incendies, 26 morts accidentelles, 1 meurtre, 1 infanticide et 5 suicides".

Les suicides sont nombreux ainsi il est relaté celui d'une veuve.

Une personne se promenant sur les bords de l'Escaut, a découvert sur le quai, une mantille et un parapluie déposés probablement par une dame. Elle a immédiatement fait part de cette trouvaille au bureau de police et les policiers sont venus arpenter les bords du fleuve à la recherche d'un éventuel corps. Celui-ci sera découvert quelques jours plus tard, il s'agissait d'une dame qui venait de perdre son époux, quelques mois auparavant, et qui se trouvait, de par la mort de celui-ci, au bord de la misère.

Diffamation contre un médecin (journal du vendredi 12 août).

"Une femme de Saint-Piat est tombée morte, mardi dernier, à la suite d'un accès de colère. On dit qu'un médecin salarié par la Bureau de Bienfaisance et qui demeure à proximité de l'habitation de la malheureuse, n'a pas daigné se déranger afin de lui donner les soins que pouvait réclamer sa position (sic). Nous aimerions à croire que ce bruit est un mensonge et si nous publions ces quelques lignes c'est pour donner au médecin dont il s'agit l'occasion de démonter une rumeur qui peut être due à la malveillance".

Quelques jours plus tard, le journal apporte la version du médecin.

"Celui-ci n'a pu se déplacer étant alité suite à une congestion cérébrale provoquée par les fatigues excessives dans la profession de son art".

Accident, meurtre ou suicide ? (journal du 16 octobre).

"La justice s'est portée, hier après-midi, dans une maison de la rue Saint-Martin. La rumeur publique attribuait à un empoisonnement la mort d'une personne de cette rue. L'autopsie du cadavre de la victime a été faite et les intestins ont été emportés (!) pour être soumis à un contrôle approfondi. On croit que cette mort est due à une imprudence".

Tout qui précède n'est finalement qu'un bref aperçu de l'actualité qui a marqué cette année 1853 à Tournai. J'aurais pu encore évoquer des vols domestiques, des chevaux qui s'emballent et font verser la charrette qu'ils tirent en blessant soit des passants, soit les occupants, des militaires ivres qui agressent des habitants du quartier Saint-Jean parfois même en faisant usage de leur sabre, des nombreux enfants victimes d'accidents mortels lors de jeux au bord de l'Escaut ou sur les remparts, des accidents graves du travail dans les filatures ou les brasseries... Tout cela nous prouve que la vie n'était pas facile à l'époque pour une grande partie de la population, quelques privilégiés seulement pouvaient se permettre de courir les bals et les concerts, les banquets et les réceptions dont il est régulièrement fait mention au sein des colonnes du journal !


(sources : Le Courrier de l'Escaut de l'année 1853 et recherches personnelles)


 

 




Commentaires

Bonsoir cher Serge
Encore une très belle page d'histoire !
Merci pour le partage.
Aujourd'hui, si je ne me trompe pas, c'est la journée perdue chez toi, j'ai entendu cela à la radio,c'est le jour où l'on mange du lapin aux saucisses, une recette originale !
Bonne semaine, bisous.

Écrit par : Mousse | 13/01/2014

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Bonsoir Serge,
Comme quoi les rumeurs c'est le même on ne sait pas on invente,(rires).
J'avais entendu lapin saucisse et j'ai fait un amalgame !
J'ai ri, c'est tout moi.
J’attends la recette.
C'est plus logique saucisse compote que saucisse lapin !
Bonne soirée, une envolée de bisous.

Écrit par : Mousse | 14/01/2014

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je propose donc aux chefs de "Délices et Tralala" l'émission de No Télé ou aux concurrents de Top Chef de créer pour notre plaisir gustatif : "Le lapin aux saucisses et à la "mousse" de pommes".

Écrit par : L'Optimiste | 14/01/2014

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