10 janv.
2014

Tournai : la période anglaise (1513-1519)

Après le départ, en octobre 1513, d'Henri VIII, sous les ordres du gouverneur Edward Poynings, une garnison d'environ 5.000 hommes occupa Tournai. Le premier gouverneur sera ensuite remplacé par William Blount et ensuite par Richard Yermingham (ou Jerningham).

Les Tournaisiens sous l'occupation anglaise.

Les Tournaisiens ne virent aucun changement dans la gestion communale qui était toujours assurée de la même façon que celle qui prévalait avant le siège, Henri VIII ayant juré d'observer les usages et ayant même confirmé les privilèges.

Pour pallier à l'absence de justice, celle-ci étant exercée par le Parlement de Paris où étaient portées les causes en appel, Henri VIII fit établir, en février 1514, une cour chargée de juger en dernier ressort. Elle était composée de quatre juges, d'un avocat du roi, d'un procureur du roi, d'un greffier et de deux huissiers. Le président de celle-ci était de nationalité anglaise.

Ces marques de bon-vouloir affichées par le roi n'allaient pourtant pas attirer la sympathie des Tournaisiens, les grosses fortunes quittèrent Tournai pour Gand, Ypres et Lille, dix-neuf magistrats s'expatrièrent volontairement en 1514, d'autres conspirèrent contre le roi et, le complot découvert, se firent confisquer leurs biens, d'autres encore se contentèrent de ridiculiser l'occupant par des chansons, on connaît le côté frondeur du Tournaisien ! 

Le petit peuple s'accommode plus facilement de cette occupation car elle est pour lui source de revenus. Pour loger la garnison, on crée des hôtelleries, on vend du pain et de la bière car on a vite découvert l'attirance des Anglais pour cette boisson, des petits commerces s'ouvrent.

Par le départ de ses familles bourgeoises, la ville se dépeuple et ce dépeuplement sera encore accentué par l'épidémie de peste qui va éclater durant l'année 1514 au départ du quartier Saint-Jacques. Sans pouvoir établir un bilan précis, on évoque des milliers de morts qu'on enterrait durant la nuit pour éviter la psychose. Chotin dévoile le nombre de 30.000 morts un nombre qui semble nettement exagéré car Paul Rolland signale, pour sa part, que des 50.000 habitants que la ville comptait au début du siècle, on n'en dénombrait plus que 36.000 en 1516.

La vie religieuse sous l'occupation.

Suite à la démission de l'évêque Charles de Hautbois au début de l'année 1513 pour des raisons de santé, l'évêché était dirigé par le doyen du chapitre, Charles de Créquy. Le pape avait bien désigné le parisien Guillard pour lui succéder mais les évènements de septembre 1513 l'en avaient empêché. Le 5 juin 1514, Wolsey, déjà évêque de Lincoln et futur archevêque de York, un véritable cumulard, obtient du pape sur l'insistance d'Henri VIII, le diocèse de Tournai. Il ne viendra pas dans la cité des cinq clochers et se fera représenté par Richard Sampson. Celui-ci écrit que "les Consaux tournaisiens sont très bons Français et très mauvais Anglais".

A cette époque, la ville était divisée en paroisses sur le modèle médiéval, les habitants de la paroisse Notre-Dame ne possédaient pas leur église propre, un autel paroissial était aménagé à leur intention au sein de la cathédrale. En 1516, sous la gouvernance de William Blount, on commence l'érection d'une chapelle adossée au mur nord de la cathédrale qui deviendra par la suite la paroisse Notre-Dame. Certains historiens attribuent cette érection au pouvoir anglais, d'autres pensent que le gouverneur s'est contenté de poser la première pierre, ce qui est plus probable. Cette chapelle va traverser les siècles et sera détruite par les bombardements allemands de 1940 et jamais reconstruite.

Très religieux, durant son séjour à Tournai, Henri VIII assistait régulièrement aux offices en la cathédrale, une tribune lui étant destinée dans le transept gauche, du côté de la tour Brunin, c'est là qu'il fit transformer l'autel alors consacré à sainte Marguerite d'Antioche en le faisant dédier à saint Georges, patron de l'Angleterre et en le décorant d'une imposante statue équestre qui sera détruite cinquante ans plus tard par les iconoclastes. L'autel porta le nom de Saint-Georges jusqu'en 1582 et la venue d'Alexandre Farnèse.

La construction du château.

En 1515, sous prétexte de rassembler tous les soldats de la garnison, en sécurité, en un seul lieu, le gouverneur décida de construire un château relativement puissant et jeta son dévolu sur le quartier du Bruille qu'on connaît depuis lors, pour cette raison, comme étant le quartier du château. Les 50.000 livres données par la ville comme contribution de guerre permit son érection par une centaine d'ouvriers qui travaillèrent, chaque jour, à partir du vendredi 23 avril de l'année 1516, aux gages de la commune et reçurent chacun cinq gros sous par jour.

La superficie de cette citadelle était immense, une petite ville dans la ville car il s'étendait depuis l'Escaut jusqu'à la limite actuelle des boulevards Delwart et des Nerviens épousant les remparts de la ville et ses murailles revenaient vers le fleuve approximativement à la hauteur de l'actuelle rue du Cygne.

Dans cette enceinte sont compris le château, sa poudrière, l'église paroissiale Saint-Nicolas, la maison du gouverneur construite à côté de l'église, l'hôpital Saint-André, de nombreuses maisons dont celle où on frappait la monnaie. La garnison occupa les lieux à partir du mois de janvier 1518.

La Grosse Tour ou Tour des Anglais.

La Grosse Tour (connue sous le nom de Tour Henri VIII), élément principal de la forteresse avait été intégrée aux remparts de la ville. De forme circulaire, elle a été construite en grès et chaque assise est reliée par des agrafes de fer, elle comptait deux étages et était surmontée d'un toit conique aujourd'hui disparu. La salle du rez-de-chaussée présentait un diamètre de 13 m 80, l'escalier était aménagé dans l'épaisseur de la muraille qui ne faisait pas moins de 6 m 95. La hauteur totale de l'édifice est de 21 mètres et permet une vision de 360° sur les environs. A l'origine, elle était entourée d'un fossé qui fut comblé par la suite.

La fin de l'occupation.

Les grandes fortunes ayant quitté la ville, la situation financière de celle-ci ne cessa de se dégrader. Henri VIII prit diverses décisions pour lui rendre son lustre d'antan : importation en franchise des laines anglaises, octroi de l'étape des grains, c'est-à-dire, le droit de décharger et de mettre en vente le sixième de toute cargaison passant sur l'Escaut...

En France, François Ier, fils de Charles d'Orléans et de Louise de Savoie avait succédé à Louis XII en 1515, le retour de Tournai dans le giron français fut une de ses premières préoccupations. Charles d'Autriche intervint en sa faveur auprès d'Henri VIII qui ne tenait pas particulièrement à conserver la cité des cinq clochers mais il fallut convaincre un autre personnage, le "cumulard" Wolsey. François Ier s'adressa donc au pape qui l'avait nommé à la tête du diocèse mais celui-ci ne prit aucune décision. Henri VIII envoya alors un ministre plénipotentiaire à Londres qui offrit à Wolsey une pension annuelle et viagère de 12.000 écus d'or contre une renonciation à l'évêché de Tournai, le vénal Wolsey accepta le marché. Henri VIII se laissa facilement convaincre par le paiement, en dix termes annuels, de 600.000 couronnes d'or dont 333.000 étaient rendues au roi de France comme dot de sa fille Marie qu'on fiança au dauphin. Comme on le voit, si l'argent est peut-être le nerf de la guerre, il peut également permettre de sauver la paix.

Le 9 février 1519, le maréchal de France, Gaspard de Coligny reçut officiellement la ville des mains des Anglais, le 10, le comte de Worcester releva les Tournaisiens de leur serment à Henri VIII, le 12, l'évêque Guillard, celui-là même qui avait été désigné en 1513 vint prendre possession du siège épiscopal, le 14, les Tournaisiens jurèrent fidélité au roi de France et le 19, ils reçurent confirmation de leurs privilèges. Quatre cents gens d'armes royaux vinrent s'installer au château.

L'héritage de cette période anglaise ?

Il est bien pauvre !

La chapelle Notre-Dame en grande partie détruite lors des bombardements allemands de mai 1940 n'a pas été reconstruite, l'église Saint-Quentin située sur la Grand-Place a repris sa fonction d'église de la paroisse Notre-Dame.

Les remparts du château qui regardaient l'Escaut ont été démolis sous la période de Louis XIV (1669) et leurs pierres servirent à construire les quais de l'Escaut.

Le château a été rasé ainsi que la poudrière.

L'hôtel du gouverneur a été cédé à l'ordre des Célestines et a été, par la suite,démoli. 

La Grosse Tour qui abrita naguère le musée militaire doit être rénovée.

Il reste l'église Saint-Nicolas dans la rue du Château. Chotin signale que cette dernière conserva longtemps une tribune en bois de chêne qui aurait été le siège d'Henri VIII à la cathédrale. Ce meuble figura ensuite dans le musée de la Halle-aux-Draps mais est parti en fumée également lors des bombardements de 1940, acte barbare qui priva Tournai d'un riche patrimoine, qui brûla ses plus belles pages d'Histoire.


(sources : "Histoire de Tournai" de Paul Rolland page 178 à 182 - "Histoire de Tournai et du Tournésis" d'Alexandre Chotin, livre 2 - "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière - "Henri VIII et la cathédrale de Tournai" étude de Francis Vande Putte parue dans le bulletin n°8 des Amis de la Cathédrale - Histoire de France publiée par Larousse)

S.T. janvier 2014.

 

 

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