18 déc.
2013

Tournai : l'année 1852 sous la loupe.

La situation générale.

En cette année 1852, la Belgique existe depuis 21 ans et, comme l'année précédente, l'instabilité politique est une nouvelle fois de mise. Le cabinet Rogier présente une première fois sa démission au roi, le 9 juillet, le souverain la refuse. Le 27 septembre, la démission devient, cette fois, définitive et le 31 octobre, Henri de Brouckère, ancien légat belge à Rome, est désigné par Léopold 1er pour former un nouveau gouvernement. Des négociations qu'il va mener va naître une équipe "centriste".

Un an après Victor Hugo, arrivé en Belgique le 12 décembre 1851, cette fois c'est un autre romancier, Alexandre Dumas, qui fuit la France et se réfugie à Bruxelles. Si son prédécesseur était un opposant déclaré à Louis Napoléon Bonaparte, Dumas, lui s'installe dans la capitale belge uniquement pour fuir ses créanciers.

En octobre, lors d'un discours à Bordeaux, Louis Napoléon Bonaparte tente de rassurer l'Europe sur le nouveau régime français. Le 7 novembre, il rétablit l'Empire de France et le 2 décembre, il prend le nom de Napoléon III.

Depuis la prise du pouvoir par Louis Napoléon Bonaparte, de nombreux opposants ont franchi la frontière et écrivent leurs pamphlets contre le régime français et sa nouvelle constitution. Cette hospitalité qui leur est accordée par notre pays est loin de plaire à la France. Son gouvernement menace même la Belgique d'une guerre des tarifs. Finalement, à titre provisoire, on va renouveler, le 9 décembre 1852, le traité de commerce en vigueur depuis 1845.

L'année 1852 verra disparaître Louis Braille, le 6 janvier, l'inventeur du système d'écriture pour aveugles et malvoyants est décédé à l'âge de 43 ans. C'est au même âge que décède, le 4 mars, l'écrivain russe Nicolas Gogol.

La vie quotidienne à l'ombre des cinq clochers.

Les informations pêchées dans la chronique locale ne se différencient pas beaucoup de celles des années précédentes. Il y a peu de relief dans l'actualité tournaisienne. Voici donc un condensé des nouvelles découvertes au fil des pages du journal. Les articles en italique sont recopiés "in extenso" ceci explique donc le style parfois suranné que vous découvrirez.

Le passage d'une célébrité. (édition du mercredi 28 janvier)

Une des illustrations de la France est passée hier par notre ville et est descendue en l'hôtel du Singe d'Or. C'est Mr. David (Angers), membre de l'Institut de France, professeur à l'école des Beaux-Arts, ancien représentant du peuple à la Constituante.

Pour parfaire vos connaissances, nous avons retrouvé sa trace dans le Petit Larousse qui nous apprend que Pierre Jean David, dit "David d'Angers" est né en cette ville en 1788 et est mort à Paris en 1856 (donc quatre ans à peine après son passage à Tournai). Sculpteur, il est l'auteur du fronton du Panthéon à Paris, de statues, de nombreux bustes et de plus de 500 portraits en médaillon.

L'annonce d'abord prématurée et ensuite officielle d'un décès. (édition du 29 janvier).

L'état alarmant de Mr Dumon-Dumortier, bourgmestre de la ville de Tournay (sic), a fait prendre aux membres de la commission du bal des chefs de famille, la résolution d'ajourner la fête qu'ils se proposaient d'offrir aux dames de la ville, répondant ainsi aux sentiments de regrets hautement exprimés par toute la population.

Le lendemain sous le titre "Nécrologie", on pouvait lire :

Tournay vient de perdre son premier magistrat, Mr. Dumon-Dumortier est décédé, hier, vers quatre heures du soir. Dès le matin, le bruit de sa mort s'était répandu dans toute la ville et avait jeté partout le deuil et la tristesse. Si la funeste nouvelle était prématurée, elle ne tarderait malheureusement pas à se réaliser (...) Tous rapportaient avec éloge et attendrissement les éminentes capacités, les qualités généreuses, les vertus de celui qu'une mort précoce venait d'enlever à une famille qui l'entourait avec amour et respect, à une cité qui le comptera toujours parmi ses bienfaiteurs, à un pays auquel il a rendu d'éclatants services. Ces larmes, ces regrets, ces éloges de toute une cité disent plus que les plus éloquents panégyriques sur le compte de celui qui n'est plus.

Voici une courte biographie de ce bourgmestre :

Augustin, Aimable Dumon, dit Dumon-Dumortier, était né à Lille, le 4 décembre 1791 et est donc décédé à Tournai, le 28 janvier 1852 à l'âge de 60 ans. Après avoir épousé Marie Dumortier, il est venu s'installer à Tournai afin de reprendre la direction de l'exploitation "chaufournière"  (industrie des fours à chaux) de son père Pierre-Ignace. Naturalisé belge le 5 novembre 1830, il est nommé membre du conseil communal puis échevin de 1830 à 1847. Membre du parti libéral, le 9 octobre 1848, il devient le premier magistrat de la ville et le restera jusqu'à sa mort. On lui doit notamment l'assainissement du quartier Saint-Pierre, le nouveau marché au poisson dit "La Minque" érigé à ses frais en y consacrant sa rémunération annuelle de bourgmestre. Un quai de Tournai porte son nom.

Un accouchement "prématuré". (édition du lundi 16 février).

Une pauvre femme qui se rendait à l'hôpital pour y faire ses couches, vendredi après -midi, a été prise des douleurs de l'enfantement sur le quai du Château (actuel quai Dumon) et n'a pas tardé à mettre au monde un enfant bien portant.

Le vilain petit fraudeur !  (même édition que la précédente);

On sait que les campagnards qui viennent chercher le "pureau" en notre ville doivent arriver de grand matin s'ils ne veulent risquer d'enfreindre la réglementation communale. Avant-hier, un fermier de Templeuve qui venait pour cet ouvrage a cru pouvoir profiter de la demi-obscurité qui régnait encore pour tromper la vigilance des employés de l'octroi du service de la porte des Sept-Fontaines. Mais il paraît que ceux-ci, s'ils n'ont pas des yeux de lynx, possèdent une finesse d'odorat qu'on peut hardiment comparer à celle d'un chien d'arrêt. Ils ont donc, au grand ébahissement du campagnard et malgré les plus belles protestations, confisqué chevaux, chariot et tonneaux, puis conduit le tout au bureau des douanes parce qu'ils ont trouvé, cachées sous les tonneaux et recouvertes de paille, grand nombre de boîtes en fer blanc contenant de l'esprit de sel.

Cette histoire ne manque pas de...sel !

Encore la violence. (édition du 28 février)

Parmi les nombreuses relations de violences, bien souvent des bagarres sur fond d'ivresse, nous avons retenu celle-ci :

un meurtre a été commis, pendant la soirée de mercredi 25. Le sieur François Deroubaix, échevin, remplissant les fonctions d'officier de police en la commune de Popuelle, se trouvait avec un nommé Godart, au cabaret à l'enseigne le "Tolo", lorsqu'une discussion s'engagea entre eux. Godart se plaignait à l'administrateur, paraît-il, chargé de faire la distribution de charbon aux personnes de l'endroit, de ce que sa mère, qui se trouve dans l'indigence, n'avait pas reçu ce qui lui était dû. Plaintes, reproches, menaces et, enfin, on en vint aux mains. Après une lutte dans laquelle les adversaires avaient été séparés par quelques témoins, Deroubaix étant tombé sur le pavé, son ennemi se jeta de nouveau sur lui et lui porta un seul coup de talon de botte mais avec une telle violence qu'il suffit pour briser la poitrine du malheureux Deroubaix qui expira quelques instants après. Le meurtrier est en fuite mais la justice est sur ses traces.

Précisons qu'il sera arrêté rapidement, qu'il comparaîtra pour meurtre devant la cour d'Assises du Hainaut, les 3 et 4 mai de la même année et sera condamné (les faits moins nombreux qu'aujourd'hui permettaient à la justice d'être nettement plus rapide).

Statistiques.

Dans le courant du premier semestre, la presse publie les mouvements de population intervenus à Tournai durant l'année 1851.

On a enregistré 861 naissances (453 de sexe masculin dont 26 illégitimes) et 408 de sexe féminin (dont 30 illégitimes).

On a dénombré 215 mariages (157 entre garçons et filles, 11 entre garçons et veuves, 28 entre veufs et filles et 19 entre veufs et veuves)

Un seul divorce a été prononcé.

Il y a eu 747 décès (380 de sexe masculin et 367 de sexe féminin), notons que les décès d'enfants en bas-âge (de 1 jour à 3 ans) sont encore très nombreux alors que les épidémies ont cessé.

462 personnes étrangères à la ville ont été inscrite à la population et 433 qui ont quitté la ville y ont été rayées.

On enregistre une augmentation de la population de 142 unités par rapport à l'année 1850.

Une mise à l'épreuve ! (édition du mercredi 30 juin).

Hier, à la suite d'une petite querelle avec sa femme, un individu qui habite le quai des Quatre-Bras et qui se trouvait en état d'ivresse, a menacé de se noyer. Sa femme a ri de cette menace ! Sans plus hésiter, il s'est jeté dans l'Escaut. Aux cris de désespoirs de sa moitié, la foule s'est assemblée. Déjà quelques personnes se disposaient à aller le secourir quand il dit, bien dégrisé, qu'il n'était plus nécessaire de se donner cette peine car il savait nager. Il avait voulu prouver à sa femme qu'il avait du caractère !

Abus d'alcool. (édition du mardi 13 juillet).

Un militaire est mort vendredi dernier des suites d'un excès de boissons. Ce malheureux avait bu dix-sept canons de genièvre et lorsqu'on l'a trouvé, vers 9 heures du soir, sur un tas de fumier, près de la caserne, il était déjà froid et tenait encore en main une bouteille de genièvre. Ce soldat, qui s'était souvent signalé par une mauvaise conduite, a été mené à l'hôpital mais les secours qu'on lui a prodigués n'ont pas pu le sauver.

La restauration de la cathédrale. (édition du dimanche 12 septembre).

Depuis quelques jours on a enlevé le reste des échafaudages qui garnissaient la façade principale de notre cathédrale. Aujourd'hui, le public peut apprécier toute la beauté de cette restauration qui a rendu à l'édifice son aspect et son caractère.

Question : quand un journaliste pourra-t-il écrire cela en ce qui concerne l'actuelle restauration ?

Drôle de drame. (édition du lundi 20 septembre).

Rue des Augustins, une société dont nous ne savons ni le nom, ni le but, célébrait, fatiguée de rasades, son jubilé de cinquante ans en voiture munie d'une grosse caisse et de trombones (imaginez bien la scène, une voiture tirée par des chevaux sur laquelle des hommes à moitié ivres jouent de la grosse caisse et du trombone, c'est digne d'un film de Jacques Tati et la suite s'apparente plutôt à une superproduction hollywoodienne). La rue des Augustins est en pente assez rapide (peut-être a-t-on voulu écrire raide). Là, paraît-il, la charge étant trop lourde pour le véhicule, le timon s'est brisé et le Société ainsi que le véhicule après avoir descendu la rue jusqu'à un certain point, avec une vitesse exceptionnelle, se sont abattus (en clair, la charrette a versé). Ce fut alors un vacarme plus infernal que jamais, seulement au lieu des cris de joie, on poussait des cris d'épouvante et cela dura une demi-heure (!). Alors on put se reconnaître et acquérir la triste conviction (phrase nébuleuse s'il en est) qu'il n'est pas toujours sain de rouler carrosse. Outre un grand nombre d'yeux pochés et de nez aplatis, il y eut, paraît-il, des blessés assez graves pour nécessiter le transport de quatre personnes à l'hôpital.

Sur ce final, spectaculaire et dramatique comme j'ai rarement l'habitude de publier, se clôture l'actualité de la vie quotidienne tournaisienne en 1852.

(source : le "Courrier de l'Escaut", éditions de l'année 1852 - "Chronique de la Belgique", édition parue en 1987).

S.T. décembre 2013








Commentaires

Bonsoir Serge,
Merci pour cette page complète d’histoire,j'apprends plein de choses chez toi.
Merci pour le gentil commentaire, ça fait plaisir.
Ton blog est bien aussi, ce n'est pas du tout le même genre que le mien, (rires).
Voilà l'année qui se termine déjà !
Je te souhaite de belles fêtes de fin d'année, que le bonheur inonde ta maison.
Bonne soirée,je te fais un bisou.

Écrit par : Mousse | 19/12/2013

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Bonsoir
j'aurais voulu savoir si la version chantée de el lapin du lindi perdu existe encore , surtout celle interprètée par Albert Coens
je vous remercie d'avance
ps vous pouvez m'envoyer soit l'endroit où le trouver sur ma boite mail
dans l'attente de vos nouvelles merci
Monique

Écrit par : Beerens Monique | 09/01/2014

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Madame Beerens, vous pouvez prendre contact soit avec la Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien , rue Saint-Martin à Tournai, soit avec No Télé, 20, rue du Follet 7540 Kain. La télé locale a un document filmé de la chanson d'Albert Coens, le cabaret possède peut-être encore une cassette ou un CD. Je n'ai malheureusement pas votre boîte mail pour vous répondre personnellement.

Écrit par : L'Optimiste | 09/01/2014

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