24 déc.
2013

Tournai : conte de Noël aux cinq clochers.

"Tins, ov'là 'cor Mimile, l'pétit bocheu, qui part à l'ville". ("Tiens, voilà encore, Mimile, le petit bossu, qui part à la ville").

Emile, seize ans, ne comptait plus les sarcasmes dont il était l'objet, soir et matin, de la part d'une bande d'enfants qui traînaient dans le faubourg Saint-Martin. On n'imagine pas combien la vie, pour les personnes handicapées, peut être difficile alors que les moqueries des soi-disant normaux sont au contraire si faciles. En cette veille de Noël, sur son tricycle qu'il faisait avancer en moulinant avec les mains, il se rendait chez le boulanger chercher la coquille* aux raisins que sa mère avait commandée, le matin.  

Emile était né à la veille de la seconde guerre, d'une mère ménagère et d'un père militaire. Rapidement, le médecin traitant prévint, avec ménagement, les parents que leur enfant était... "différent". Oh, ils avaient bien remarqué qu'il avait le dos assez voûté mais n'étaient pas particulièrement inquiets qu'à quinze mois leur fils ne sache pas encore marcher. Entretemps, la guerre avait éclaté et Marcel, le père, avait été mobilisé.

Quatre ans plus tard, à la libération, alors que les familles étaient en liesse à l'idée de revoir un père, un fils, un frère qui avaient été fait prisonniers, Madeleine, n'avait reçu, au sujet de Marcel, aucune information, pas le moindre courrier. Elle n'avait pas ménagé sa peine, elle avait remué ciel et terre, avait été voir le bourgmestre et interrogé les autorités militaires, la démarche avait été vaine, on n'avait trouvé aucune trace de son époux, dans les centres de regroupement en Belgique, en Allemagne, on avait cherché partout.

Madeleine prit le deuil comme tant de personnes à cette époque. Emile, âgé d'à peine six ans, ne comprenait pas pourquoi sa mère était continuellement en noir, pourquoi elle écrasait une larme à la sauvette en regardant la photo d'un homme dont l'enfant ne trouvait trace dans sa mémoire. On lui accorda une pension de veuve de guerre et elle alla faire quelques ménages, non déclarée, pour améliorer l'ordinaire de la maisonnée située au bout du chemin menant à Ere .

A la rentrée suivante, elle conduisit Emile à l'école primaire mais, pour avancer, il avait tant de difficultés que c'est dans une voiturette qu'elle devait l'y amener. A l'aube du premier hiver, l'institutrice reçut la mère et lui expliqua que son fils ne suivait pas et l'abandonner dans le fond de la classe, elle ne le voulait pas. Madeleine décida de le garder désormais à la maison, elle lui apprendrait à lire et à écrire, à son rythme et... sans punition.

Chaque matin, Albert, le facteur, chez elle, faisait un arrêt, pour se reposer et avaler une tasse de café. On échangeait quelques banalités, on parlait du temps, de l'actualité et, pour Emile, la présence de cet homme, semblait le ravir car, c'était un des rares moments où sa mère le voyait sourire. Un matin pourtant, une lettre a tout fait basculé, après l'avoir lue, Madeleine avait défailli et s'était mise à pleurer. Elle ne s'attendait jamais à recevoir pareille nouvelle, une lettre manuscrite, écrite à l'encre bleue et signée... Marcel.

Il lui racontait qu'il avait beaucoup réfléchi au temps où il était prisonnier et qu'il avait fait le choix de ne plus jamais revenir à Tournai. Il était jeune encore et ne se sentait pas prêt à élever un enfant qui resterait pour toujours handicapé. Il lui déclarait qu'il travaillait désormais, en Allemagne, comme employé, qu'il avait quitté la vie militaire et qu'il lui paierait une pension alimentaire, promesse écrite avec facilité mais qui ne fut jamais respectée.

Madeleine se rendit à l'Administration communale pour faire part de cette situation peu banale. Malgré les nombreuses recherches qui furent entreprises par les autorités, on ne retrouva jamais de trace de Marcel qui avait probablement changé d'identité. Toutefois, sur base de cette honnête notification, elle reçut un courrier lui signifiant la fin de ses droits à la pension.

Courageuse, elle trouva rapidement une occupation, elle fut engagé comme domestique dans une grande maison, elle pouvait même, y aller chaque jour, accompagnée de son garçon, à condition que ce dernier ne dérange pas les maîtres de maison.

Sans avoir la capacité de réellement pouvoir l'exprimer, Emile sentait qu'en ce lieu, il n'était pas apprécié.

"Emile, dis-moi, la journée s'est bien passée" lui demandait-elle souvent durant la soirée.

Ne voulant pas faire de peine à celle qui était son unique soutien, il lui répondait invariablement que tout allait très bien.

Le jour de ses quinze ans, après avoir mangé le gâteau d'anniversaire, les larmes dans les yeux, Emile regarda sa mère.

Elle avait bien remarqué quand il était rentré, le soir, que son regard traduisait un profond désespoir.

"Explique-moi, maman chérie, je ne comprends pas, pourquoi tous les autres enfants ont-ils un papa".

Cette question, Madeleine l'avait depuis bien longtemps redoutée mais, hélas, elle n'y était toujours pas préparée.

"Dans la vie, pour mettre au monde un enfant, tout le monde a besoin d'un papa et d'une maman. Toi aussi, tu as eu un papa, il était militaire et... il...il est mort à la guerre".

Emile resta de longues minutes sans rien dire, Madeleine vit qu'il avait perdu son beau sourire.

"Ainsi si papa n'avait pas été tué, tu n'aurais pas été obligée de travailler, tu serais peut-être restée à la maison toute la journée et, à deux, on aurait pu aller se balader !".

A partir de ce jour, Madeleine constata que son fils n'était plus le même, il restait de longues heures silencieux et parfois on voyait couler de petites larmes sur ses joues blême.

Quelques temps plus tard, rentrant à la maison, avec sa mère, il évita la conversation. Il demanda pour aller se coucher et toute la soirée, Madeleine, l'entendit pleurer. Elle attendit le matin qu'il fut réveillé pour enfin connaître ce qui s'était passé.

"L'bochu, Mimile, i-n'ira jamais à béquiles et ch'est ein infant d'file" ("Le bossu, Mimile, ne marchera jamais avec des béquilles et c'est un enfant de fille).

C'est ce qu'une bande de petites rosses lui avait chanté la veille alors que, péniblement, il remontait la chaussée de Willemeau en luttant contre le grand vent.

Il expliqua tout cela à sa mère, combien il souffrait de la méchanceté des enfants, combien lui faisait mal l'indifférence des plus grands. Il n'attendait de la part de personne un geste de pitié, tout au plus souhaitait-il quelques petites marques d'amitié. Son physique ingrat, pour son plus grand malheur, déclenchait chez certains des réflexes dictés par la peur.

A l'aube des années soixante, notre société portait déjà en elle, ces formes d'exclusions si nombreuses à l'heure actuelle, rejet du plus faible ou de l'étranger, du malade ou de la personne handicapée. On admire désormais celui à qui tout réussit, celui qui n'a pas les capacités est banni. Pour beaucoup d'entre nous la personne handicapée renvoie l'image de notre grande fragilité et parce qu'elle est si différente, on souhaiterait parfois qu'elle soit absente !

Ce 24 décembre 1954 ressemblerait à tous les soirs de Noël qui se sont succédé depuis que la guerre était terminée. Vers 20h, Madeleine préparerait le chocolat chaud pour manger avec la coquille dorée dans laquelle l'enfant Jésus en fondant était niché. On écouterait ensuite sur le vieux poste une veillée avant de suivre la messe de minuit, radiodiffusée, à deux heures on se glisserait dans le lit et pour Madeleine et Emile, la fête de Noël serait déjà finie.

D'habitude, quand Emile arrivait à la porte du boulanger, la commande préparée lui était apportée. Ce jour-là, ce ne fut pas la serveuse qui lui donna son paquet, mais un vieux monsieur qui marchait tout courbé. Il tendit le paquet au jeune homme et lui sourit d'un air bonhomme :

"Comment t'appelles-tu ? Où habites-tu ?".

Habitué à recevoir des moqueries, Emile resta tout interdit, il prit une grande bouffée d'air :

"Je m'appelle Emile et j'habite là-haut, dans le chemin de terre qui mène vers Ere".

"Il n'y a pas bien longtemps que j'habite pas loin de chez toi, tu veux bien faire un petit bout de route avec moi".

Emile prit le sac du vieil homme et le posa dans son panier.

Dans la rue Général Piron, on n'avait jamais vu promener si drôle d'équipage, un petit bossu ahanant sur un tricycle et un vieil homme tout cassé par l'âge. Quand ils passèrent près de la bande de jeunes chenapans, le vieux monsieur au regard doux les examina longuement, ils étaient comme désarmés, pas un seul n'osait broncher, c'est la première fois depuis des années que le jeune Emile ne fut pas insulté.

Le soir, alors que des flocons de neige dans le ciel se mettaient à virevolter, chez le vieil homme à la barbe blanche, Madeleine et Emile furent invités. Il y avait près de quinze ans que l'enfant attendait pareil moment. Lui le petit bossu, incapable de marcher avait enfin trouvé un homme avec qui parler.

Il s'appelait Giuseppe, il était italien, il venait de la région des Apennins. A plus de cinquante ans, il était arrivé en Belgique, juste après la guerre, pour chercher du travail et échapper à la misère. Avec son maigre bagage, à son arrivée, ils n'avaient qu'un baraquement pour se loger, "la cantine", pour qualifier ce lieu, on n'avait pas trouvé autre nom, un pauvre endroit qu'ils quittèrent ensuite pour aller vivre dans des corons. Loin des siens et de son pays de grand soleil, sa femme s'était rapidement endormie du dernier sommeil. Il leur raconta qu'il avait travaillé dans les mines de charbon et qu'il avait terminé sa carrière comme chef porion. L'exclusion, il l'avait connue lui aussi, on ne s'adressait à lui qu'en criant "hé, macaroni".

Assis près du sapin resplendissant de mille feux, écoutant le vieux monsieur, des étoiles plein les yeux, éclairé par les reflets de la crèche aux personnages hautement colorés dont toutes les familles italiennes ont le secret, Emile buvait les paroles de Guiseppe au point qu'il en oubliait de manger. On évoqua le "Babbo Natale" ou le "Gesu Bambino" qui comme le Père Noël tournaisien apporte des friandises et des jouets aux petits italiens. "Beppe" mit deux beaux gâteaux sur la table, un Panettone milanais et un Pandoro véronais. On parla, on évoqua des souvenirs, on agrémenta la soirée de rires..."Buon Natale" s'exclamait Giuseppe en levant son verre couvrant de son rire le mugissement plaintif du vent d'hiver.

En cette nuit de Noël où tous les espoirs sont permis, un vieil immigré qui depuis bien longtemps se sentait abandonné et un petit bossu qui depuis toujours avait été rejeté venaient de fraterniser et on assista à la naissance d'une grande amitié.

Quand il s'endormit ce soir-là, Emile entendit au loin les clochers de Tournai sonner joyeusement dans la nuit glacée, le vent du Nord les transformaient en des sons étranges qu'Emile, au creux de son lit, imagina être... la voix des Anges ! Le sommeil l'emportant tout doucement sur son aile, en fermant les yeux, il revécut son plus joyeux Noël.

A vous tous qui m'avait fait le plaisir de me lire durant cette année régulièrement ou épisodiquement, je souhaite : un très Joyeux Noël ! Une pensée particulière à toutes les personnes handicapées, à leurs familles qui les entourent de leur affection, aux amis italiens connus ou inconnus venus dans notre pays en espérant trouver une vie meilleure pour eux et leurs enfants et à Mr. Nery Platieau, ancien habitant de la chaussée de Willemeau qui fête aujourd'hui son centenaire, il est né le 24 décembre 1913.

* cougnolle, cougnou.

 

(S.T. décembre 2013)

12:00 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, conte, noël |

Commentaires

Texte magnifique, quel cadeau pour un Noël !
Toutes mes félicitations.
Luc.

Écrit par : FERON | 30/12/2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.