20 nov.
2013

Tournai : l'année 1850 sous la loupe (1)

En cette année 1850, alors que la Belgique a conquis son indépendance depuis vingt ans, on assiste, le 5 mai, à la création de la Banque Nationale de Belgique à qui la loi attribue le monopole de l'émission des billets de banque et, quatre jours plus tard, à celle de la Caisse Générale de Retraite placée sous la garantie de l'Etat.

La même année, aux Etats-Unis, si une loi promulgue l'interdiction de l'esclavage en Californie, celui-ci est toujours présent dans de nombreux autres états comme le Nouveau-Mexique ou l'Utah.

L'année 1850 est celle des disparitions, entre autres, de l'écrivain français Honoré de Balzac, décédé le 18 août à l'âge de 51 ans et de Louise-Marie d'Orléans, seconde épouse du roi Léopold Ier de Belgique, décédée à Ostende, le 11 octobre.

En cette même année, un tableau monumental fait parler de lui tant en Belgique qu'à l'étranger : "Les Têtes Coupées ou les derniers honneurs rendus aux comtes d'Egmont et de Horne", une œuvre du peintre romantique tournaisien Louis Gallait qui inspire une admiration teintée d'effroi aux amateurs de peinture.

A Tournai, la vie suit son cours, l'épidémie de choléra est terminée depuis le dernier trimestre de 1849. 

Durant les six premiers mois de cette année 1850, la presse ne révèle aucun évènement notoire, aucune information qui ferait aujourd'hui la "une" des journaux. Tout semble calme et la politique ronronne entre élaboration du budget, réorganisation du Mont de Piété, examen des comptes du Bureau de Bienfaisance ou de ceux de l'Athénée.  

Comme nous en avons pris l'habitude, certaines relations écrites en italique sont les transcriptions fidèles des articles de l'époque avec l'orthographe utilisée par leurs auteurs, remarque à l'attention des derniers puristes de la langue française pour qui l'orthographe et le style, tellement bafoués à notre époque, représentent un patrimoine en péril qu'il est peut-être encore temps de sauvegarder, mission peut-être impossible à laquelle ils s'attachent ! 

Remarquons que le journal paraissait alors le 1er janvier, une date qui ne semblait pas être considérée comme un jour férié.

La charité.

Ce jour-là, le journal annonce que :

"Mr. l'abbé Dujardin a distribué, hier, à chacun des jeunes garçons qui fréquentent l'Ecole dominicale, un bon d'un kilog. (!) de viande de 1ère qualité. On se rappelle que lors de l'épidémie, ce respectable ecclésiastique avait encore fait une pareille distribution. Des traits d'une bienfaisance si généreuse n'ont pas besoin d'éloge. Puissent-ils avoir des imitateurs

Un siècle et demi plus tard, la distribution de colis alimentaires dans les entraides paroissiales, les Restos du Cœur, la maison des Familles ou la Maison du Pichou à Saint-Piat... doivent, hélas, encore être les imitateurs de ce généreux abbé. Le progrès n'a pas éradiqué totalement la misère, ce serait peut-être même le contraire !

Annonce pour une maison à louer !

La quatrième page du journal est alors consacrée aux ventes ou locations de maisons, de terrains et même... de fumier.

Dans une édition du début du mois de janvier, on peut lire la description suivante d'un bien mis en location :

"A louer, à Tournai, pour entrée en jouissance de suite, Une BELLE maison située à l'angle des rues des Ingers et Sainte-Catherine, ayant une entrée sur chaque rue, comprenant, au rez-de-chaussée, une pièce servant actuellement de boutique, salle à manger, salon, grand corridor, cuisine, four à cuire le pain, écurie pour deux chevaux, cour et jardin. A l'étage, six belles chambres plancheuses dont plusieurs avec alcôve. Elle comporte en outre : un puits, une citerne, trois belles caves, de vastes greniers. S'adresser pour traiter à Maître Cherquefosse, Notaire à Tournai".

Toujours les incendies.

Au milieu du XIXe siècle, les incendies sont nombreux et les moyens pour les combattre ne sont pas aussi sophistiqués que ceux de notre époque. Voici une relation découverte dans le journal du 18 janvier 1850 :

"Ce matin, vers 8h1/2, un incendie éclatait à la rue du Curé Notre-Dame, chez le sieur Fievet, traiteur, qui en fit immédiatement prévenir quelques-uns des Volontaires-Pompiers. Ceux-ci après quelques instants de travail s'aperçurent qu'ils ne pourraient le maîtriser sans le secours d'une pompe à incendie qui fut immédiatement amenée sur les lieux accompagnée de nombreux Volontaires et bientôt l'on n'eut plus rien à craindre. Le pompier L. Ritte qui s'était déjà distingué à l'incendie de Leuze par son intrépidité a été blessé en tombant avec l'âtre d'une cheminée de l'étage au rez-de-chaussée. Les autorités civiles se trouvaient sur les lieux où se faisait remarquer Mr. le Doyen de Notre-Dame, arrivé l'un des premiers. On tremble quand on pense aux ravages qui auraient pu résulter de l'incendie s'il eût éclaté la nuit".

Question : mais que faisait donc le doyen pour se faire remarquer ?

Les accidents de la circulation

La circulation est piétonne ou hippomobile, cela n'empêche pas les accidents, parfois graves, de la circulation comme en témoigne ce fait divers paru dans l'édition du 5 mars du Courrier de l'Escaut :

"Le 4 mars, vers 10h du matin, un officier d'artillerie, emporté par son cheval qui s'était effrayé à la Porte de Valenciennes, alla donner de la tête contre la muraille de la Montagne des Récollets. Quoique blessé, le cavalier voulut encore maîtriser son coursier indocile mais, ses forces l'abandonnant, il lâcha bride et voulut sauter en bas, il fut retenu par un étrier et traîné pendant plusieurs minutes. Ce fut alors que plusieurs personnes vinrent lui porter secours en arrêtant le cheval. Le cavalier fut conduit à l'Hospice de la Vieillesse (tout proche) où le directeur, Mr. Thiébaut, lui pratiqua les soins les plus empressés. Quelques instants plus tard, une voiture le transportait à son domicile".

Conflit d'intérêts ou souci de cumuler

Entre les journaux de l'époque, il y avait souvent des échanges de remarques acerbes, le fair-play ne semblait pas régner, ainsi dans le Courrier de l'Escaut du 12 mars, on peut lire dans la chronique locale :

"Le Journal de Tournai a déclaré la guerre à Mr François Nève parce que celui-ci n'a pas donné sa démission, comme échevin, après sa nomination comme Directeur du Mont de Piété. Les attaques de ce journal, quoiqu'ayant en apparence pour but l'intérêt public, sont en réalité, dictées par un esprit de vengeance personnelle".

On ne pouvait être à la fois échevin et Directeur du Mont de Piété puisque cet organisme était régi par l'autorité communale. Mr. Nève explique que cet organisme étant en pleine réorganisation, il attendait que celle-ci soit effective pour prendre sa décision de démissionner de sa fonction d'échevin. Peut-être ne voulait-il pas lâcher la proie pour l'ombre ou bien souhaitait-il, provisoirement, prolonger son mandat d'échevin !

La contestation n'est pas de mise.

"Un ouvrier ébéniste tournaisien a été condamné (au mois de mars 1850) à 10 jours de prison par le tribunal correctionnel de la cité des cinq clochers pour "avoir placardé des affiches incendiaires qui portaient ceci : Vive la France, Vive la République, Ouvriers, levez-vous, il est temps". Sur les déclarations de l'ouvrier ébéniste que c'était son maître qui l'avait chargé d'afficher ce placard, le patron fut également poursuivi et condamné à un mois d'emprisonnement, peine qui fut ensuite élevée par la Cour d'Appel à six mois, celle de l'ouvrier restant la même".

On se met à rêver que les tagueurs imbibés d'alcool ou de stupéfiants qui, profitant de la nuit, étalent les œuvres issues de leur immaturité sur les façades de nos maisons soient tout autant condamnés par la justice actuelle !

Rebondissement judiciaire. 

L'affaire dite du "Maugré" qui s'est déroulée à Maubray connait un rebondissement comme l'annonce le journal du 11 avril :

"La Chambre du Conseil du Tribunal de Tournai vient de renvoyer devant la Chambre des mises en accusation, le nommé Adrien Vico, son fils, sa fille et son gendre comme prévenus de s'être rendus coupables de tentative d'assassinat pour le fait duquel le nommé Lacquemant a été dernièrement exécuté à Maubray. Les prévenus ont avoué leur complicité".

Accident du travail évité par... une cascade !

Elle peut prêter à sourire cette information parue dans l'édition du 17 avril :

"Le surveillant des travaux qui s'exécutaient à la station est tombé à la renverse dans le fossé qu'on était occupé à piloter (enfoncer des pilots). Par bonheur, il rencontra dans sa chute un sommier qui lui fit faire un demi-tour de manière qu'il tomba sur ses pieds. Il en a été quitte pour quelques contusions".

Simple question : mais que faisait donc ce sommier à cet endroit ? Etait-ce déjà un dépôt sauvage ?

Le retour de "Qui de droit"

J'aime particulièrement cette expression qu'on n'utilise plus guère de nos jours : s'adresser à "Qui de droit", ce personnage nébuleux, cette sorte d'Arlésienne, qui devait être au courant de tout et devait remédier à tout et qu'il fallait souvent interpeller car on se rendait compte qu'il ignorait souvent beaucoup de choses. "Qui de droit" avait tous les pouvoirs, il suffisait de l'interpeller mais jamais il ne se manifestait pour répondre aux demandes de ceux qui s'adressaient à lui et rarement donnait suite à celles-ci.

Le 23 mai, le journal s'adresse à lui :

"Nous appelons l'attention de qui de droit sur le mauvais état du pavement des rues de notre ville, en général, celle de la grande voirie se fait particulièrement remarquer sous ce rapport, et il y a, pour ne pas dire plus, négligence bien grande de la part de ceux que la chose concerne à les tolérer ainsi. Nous espérons que notre appel sera entendu et que l'on ne nous forcera pas à les renouveler".

Pourtant en 1849 (voir articles précédents), pareille remarque avait déjà été portée à la connaissance de qui de droit et celui-ci continue à faire... la sourde oreille. Décidément, on a eu du mal à imaginer que cela se passait déjà il y a un siècle et demi. Que le suivi des travaux est une tache bien lourde pour... qui de droit !

 

 

(source : les éditions du Courrier de l'Escaut parues durant l'année 1850)

(S.T. novembre 2013).

 

 

Les commentaires sont fermés.