30 sept.
2013

Tournai : Ce jour-là, le 21 août 1959 !

Un joyau architectural foudroyé

Surgissant au détour d'une conversation, revenant en mémoire lors d'un passage à l'endroit où ils ont eu lieu, dans notre existence, il est des événements dont on se rappelle parfois le moindre détail sauf... la date à laquelle ils se sont produits. 

"Cela devait être avant..." ou bien "cela devait s'être passé après...", essais le plus souvent infructueux pour découvrir le jour précis en tentant de rattacher ce souvenir à notre vécu !

Qui peut se remémorer le fait précis qui s'est produit le 21 août 1959 ?

C'était une journée d'été comme tant d'autres, le bulletin de la météorologie nationale, paru en début de matinée, prévoyait pour notre pays, un temps nuageux à beau, brumeux le matin, avec des températures maximales comprises entre 25 et 30°, il n'y avait pas la moindre référence à un risque d'orage durant cette journée estivale.

Pourtant, vers 15 h, de lourds nuages sont apparus vers le Sud, en provenance d'Ere, Willemeau et Froidmont. Rapidement la couleur du ciel a viré au noir d'encre, les grondements lointains du tonnerre se sont amplifiés et les éclairs ont bientôt déchiré cette couverture sombre. Un violent orage venait d'éclater sur la cité des cinq clochers.

J'entends encore ma grand'mère s'exclamer :

"Un orage qui vient du sud est le plus dangereux, il risque de durer longtemps, car...il ne passera pas le mont".

La météorologie populaire se basait alors sur l'expérience vécue pour tenter de prévoir les phénomènes et leur intensité, elle se rattachait aussi aux dictons transmis de génération en génération, sentences tenues pour vraies dont l'origine se perdait souvent dans la nuit des temps. A ce temps-là, sans aucune connaissance de physique, on déduisait que la foudre attirée par les points culminants et par l'eau resterait longtemps coincée entre Escaut et mont Saint-Aubert. 

Grand-mère avait raison sur un point, l'orage fut extrêmement violent et eut des conséquences non négligeables. Vers 15 h 50, les habitants du quartier Saint-Jacques ont aperçu une lueur aveuglante tout aussitôt suivie d'un énorme fracas semblant ébranler les fondations des maisons voisines. Certains déclarèrent même qu'ils avaient entendu les cloches tinter légèrement. Un ouvrier de l'école normale située dans la rue des Carmes a vu l'éclair toucher le clocher de l'église Saint-Jacques, juste avant que la flèche ne s'embrase et que de la fumée ne monte du clocher.

Les voisins firent appel aux pompiers, un corps alors composé uniquement de volontaires. Déjà appelés par le tocsin, un quart d'heure plus tôt, les hommes du feu venaient justement de partir pour Froidmont où un incendie, conséquence également de la foudre, ravageait la grange d'une ferme et menaçait les bâtiments voisins, étables et corps d'habitation.

Une petite équipe, aux ordres des lieutenants Piepers et Leschevin, se rendit donc en toute hâte au pied de l'édifice religieux. Ces hommes furent rapidement confrontés à l'impossibilité d'attaquer le feu par l'extérieur, en raison de la hauteur et du peu de matériel dont ils disposaient à ce moment. Ils mirent donc deux lances en batterie à l'intérieur du clocher, y accédant par un escalier dont l'étroitesse leur compliquait la tâche.

La grande échelle dont l'utilité s'avérait plus que nécessaire fut rappelée par radio et quitta le village de Froidmont. Lorsqu'elle fut déployée, un volontaire, Valère Marchand, grimpa les 31 mètres d'échelons, il constata que l'échelle était trop courte (elle ne permettait pas de surplomber le sinistre) et surtout, qu'à cette hauteur, la pression de l'eau de sept kilos était nettement trop faible pour être réellement efficace.

Afin d'éviter l'extension du sinistre aux autres parties de l'édifice religieux, dans un premier temps, les pompiers arrosèrent les braises qui tombaient dans les corniches.

Du second étage de la maison que nous occupions au boulevard Bara, nous avions une vue de 180° sur Tournai et les environs. Je me rappelle avoir observé, durant près d'une heure, cette torchère dégageant d'importantes volutes de fumée, cierge immense à la mèche incandescente contrastant avec la noirceur de la voûte céleste.

Le commandant Louis Verbanck, lui aussi volontaire (il exerçait la profession de poissonnier à la rue Gallait), revint de Froidmont en rappelant une auto-pompe beaucoup plus puissante. Le jet d'une pression de 15 kilos débitant environ trois m3 à la minute fut dirigé vers le sommet du clocher. Le sergent Delgrange avait pris place en haut de la grande échelle pour diriger la manœuvre. Il fallut déplacer deux ou trois fois le véhicule afin de bien cerner la progression du feu.

Un nouveau danger était apparu, à tout moment la croix surmontée de la girouette menaçait de s'effondrer. Vers 17h30, tout risque d'extension étant écarté, les pompiers firent sauter les ardoises afin d'atteindre le platelage et couper définitivement la progression du foyer.  En un quart d'heure l'incendie fut circonscrit.

Le sinistre avait profondément endommagé les six derniers mètres de la tour, là où la charpente était composée de combles de chêne de 30 cm de côté et d'une poutre verticale rejoignant le faîte de la pointe où elle soutenait l'immense croix.

Ce joyau de l'architecture date de 1150 et a subi de nombreuses transformations au cours des siècles, il est depuis inscrit au patrimoine immobilier exceptionnel de Wallonie. Sans le courage d'une poignée d'hommes, dont ce n'était pas la profession principale, il aurait pu subir des dommages irréparables.

En début de soirée, fourbus, les hommes regagnèrent l'hôtel des pompiers situé sur la place Saint-Pierre. Commerçants, mécaniciens, marchand de cycles, ils n'avaient qu'un seul idéal "servir", probablement étaient-ils conscients d'avoir fait face à deux sinistres importants et simultanés.  

Ce n'est qu'une petite décennie plus tard que le corps des sapeurs-pompiers tournaisiens sera professionnalisé.  

(sources : le Courrier de l'Escaut, édition du 23 août 1959 et souvenirs personnels). 


     

09:35 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tournai, saint jacques, orage, verbanck, pompiers, incendie, dictons |

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