01 juil.
2013

Tournai : Une île entre faubourg de Maire et de Lille

Tout comme cela a déjà été réalisé pour certains quartiers de la ville, nous allons nous intéresser à ce vaste faubourg situé à l'ouest de Tournai entre les routes menant à Lille et à Roubaix. 

En pleine nature.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle on ne decouvrait à cet endroit qu'un vaste paysage campagnard composé de champs, de prairies, de bosquets et de bois, parsemé de fermes et de moulins (on en a dénombré près d'une dizaine à grains, à huile et même à cailloux parmi lesquels le moulin Lagache démoli le 20 octobre 1918 par les soldats allemands). A cette même époque, aux abords de la chaussée de Lille, au lieu dit le Val d'Orcq, on pouvait encore voir les vestiges de l'ancienne léproserie, la "Bonne Maison du Val", érigée au Moyen-Age. 

La chapelle de cette dernière devenant trop petite pour accueillir les fidèles lors des offices, en 1852, on posa la première pierre d'une nouvelle église, oeuvre de l'architecte Simon Gahylle, dédicacée à Saint-Lazare. Elle fut ouverte au culte une année plus tard et restaurée en 1884 et en 1920.

Ce n'est qu'à partir du démantèlement des remparts de la ville, vers 1870, que les faubourgs du sud de Tournai ont connu une extension presque continue. En effet, dans les Annales de la Société d'Histoire et d'Archéologie de 1898, l'archiviste et historien tournaisien Adolphe Hocquet écrivait "...la ville, emprisonnée dans ses murailles, n'avait au-delà de son enceinte que des faubourgs presque déserts, avec quelques rares constructions..."

En 1873, entre la rue qui a pris le nom de Saint-Eleuthère et la future avenue des Sorbiers, on inaugura l'école d'Horticulture et d'Arboriculture avec ses jardins, vergers et serres, une institution initiée par Barthélémy Dumortier. 

En 1878, on procéda à l'inauguration de l'école communale n°3 appelée populairement "l'école de l'Porte d'Lille". Celle-ci est le premier bâtiment scolaire construit hors des murs de la cité dans ce faubourg naissant. 

Un début d'urbanisation.

Au-delà de la Porte de Lille, on a vu ensuite se construire d'importantes résidences au centre de vastes propriétés, lieux de vie de familles bourgeoises souhaitant quitter la ville, tandis qu'en 1901 furent érigées les premières maisons à caractère social par la "Société anonyme pour la construction d'habitations pour les ouvriers" (qui prit, par la suite, la dénomination de "Sociétés d'habitations de Tournai SA"). Dix-sept premières maisons ont été érigées, en ce début de XXe siècle, à la Carrière Lagache et, neuf ans plus tard, un lot de quarante vint s'ajouter. Durant le premier conflit mondial, trente-six de ces immeubles furent dynamités par les Allemands et reconstruits en 1920.

Involontairement, un politicien français allait être, lui aussi, à l'origine de l'essor du quartier, Emile Combes, Président du Conseil de 1902 à 1905, un homme profondément anticlérical qui s'attaqua aux congrégations religieuses et prépara la loi qui entérinera la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Les communautés religieuses quitteront l'Hexagone et beaucoup d'entre-elles viendront s'établir en Belgique, juste de l'autre côté de la frontière, prémices d'une attitude adoptée par d'autres, pour de multiples raisons notamment fiscales, un siècle plus tard. 

En 1903, les religieuses de l'ordre de la Sainte-Union achèteront un immeuble situé au n°12 de la chaussée de Lille, hôtel particulier de la famille Soyez, ainsi que l'immeuble qui lui fait face. Elles allaient les relier par un passage souterrain sous la voirie, passage qui existe toujours et qui, modernisé, est toujours emprunté. Très rapidement, elles deviendront également propriétaires des bâtiments situés aux numéros 4 et 10. L'acquisition de tous ces bâtiments était destinée à l'ouverture d'un lieu d'enseignement, à l'origine uniquement réservé aux jeunes filles de nationalité française.

A peu près à la même époque, les religieuses de la Providence ouvriront une école qui prendra le nom de Saint-Joseph et sera exclusivement réservée aux filles. 

En 1910, les religieuses de la congrégation de Marie-Réparatrice font ériger, sur des plans de l'architecte Norbert Pipers, un vaste ensemble de bâtiments dans un parc, au bout d'un chemin débouchant sur la chaussée de Lille. Par la suite, elles y accueilleront des personnes âgées, bien souvent grabataires. 

En 1913, les religieux de l'ordre des Pères Caméliens (aussi appelés Camiliens à Tournai), arrivés eux aussi dans la cité des cinq clochers en 1902, vont faire construire un couvent, jouxtant la propriété Carbonnelle, en rase campagne, à quelques hectomètres du boulevard Léopold auquel le couvent était relié par un chemin créé en 1905. Ce couvent servira de noviciat.

Jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale, aux extrémités de cette vaste étendue, le long de la chaussée de Lille et de la rue Saint-Eleuthère, des habitations nouvelles vont naître. Ainsi, en 1930, une petite école fut édifiée à la rue Saint-Eleuthère, elle prit le nom d'école Saint-Michel. Elle comprenait trois classes, une maternelle et deux primaires et dépendait alors de l'école de la Madeleine. Elle deviendra autonome en 1960.

L'essor du quartier.

Alors que la cité des cinq clochers pansent les plaies d'un conflit qui l'a profondément défigurée, le 1er décembre 1950, le Courrier de l'Escaut révèle un projet ambitieux, celui de la création de ce qu'on appelait alors une "cité-jardins". Celle-ci serait érigée par la société Le Logis Tournaisien sur une superficie de treize hectares, dans une partie de la propriété Carbonnelle, entre le couvent des Pères Caméliens et celui des Réparatrices et entre le chemin de Willems (village français vers lequel il mène) et le chemin 45. Ce nouveau quartier de maisons à loyer modéré prendra le nom de "Vert-Bocage". La première phase des travaux débuta dans le courant de l'année 1951 et les cinquante-et-une maisons furent terminées et inaugurées le 27 novembre 1954. 

Avec ces premières constructions, ce territoire aux portes de Tournai va, peu à peu, perdre son caractère rural. Des phases successives qui se termineront en 1965 par l'édification de logements pour personnes âgées allaient y porter le nombre de maisons sociales à trois cents. Une petite cité pour habitants aux revenus modestes venaient de s'installer à l'ouest de la ville.

Les noms des rues rappellent le passé de ce quartier : avenue des Sapins, des Sorbiers, des Bouleaux, du Saule, la rue du Logis, la rue du Vert Bocage... Cependant beaucoup ignorent aujourd'hui qu'une de ces rues porte un nom qui lui avait été provisoirement donné : la rue de la Construction. En effet, en 1953, le conseil communal décida de l'appeler "rue de la Reconstruction". Ironiquement, l'opposition avait fait remarquer que le terme était mal choisi puisqu'à cet endroit il n'y avait auparavant que prairies et champs. Le bourgmestre trancha en lui donnant son nom actuel dans l'attente d'une nouvelle proposition... qui n'est jamais venue !

La pratique religieuse étant plus important qu'aujourd'hui, l'Evêché prit la décision de construire une église paroissiale à l'avenue du Saule, après avoir songé l'édifier près de l'école Saint-Michel. On y construisit tout d'abord une cure et un centre paroissial, "la Maison de Jeunes - Les Clés" où se retrouvaient les mouvements de jeunesse et où étaient organisées des activités sportives. La pose de la première pierre de l'édifice religieux eut lieu le 26 avril 1964. Le premier office fut célébré à la Noël 1964. Bâtiment résolument moderne, il présente la forme d'un quadrilatère dont deux grandes parties vitrées ouvrent sur des espaces de verdure. Un petit clocher aux cloches apparentes s'élève de la plate-forme qui lui sert de toit. Près d'un millier de fidèles peut y être accueilli. 

Parlant de ce quartier, Pol Guilbert qui fut président de l'association des commerçants et conseiller communal se souvient qu'il existait naguère un groupe d'habitations appelé "cité Casterman" construite aux abords du terrain du Racing. Il s'agissait de vieux bâtiments, presque des taudis, inconfortables et rongés par l'humidité. Les occupants des lieux furent relogés dans les maisons sociales du Vert-Bocage. Pour eux, le choc fut important, ils quittaient une cité insalubre pour des maisons possédant toilette, salle de bains, chambres multiples..., ce fut probablement la première fois que les autorités communales eurent recours aux services d'une assistante sociale pour leur permettre d'accepter ce changement radical de leurs conditions de vie. On raconte que certains continuèrent à se laver dans un bassin et réservèrent la baignoire pour entreposer le charbon, d'autres se sentirent déracinés !

Le mouvement d'urbanisation était lancé, plus rien ne pouvait l'arrêter. La cité du Vert-Bocage à peine terminée, à la fin des années soixante, un nouveau projet immobilier voit le jour. Sur les prairies s'étendant entre le chemin Willems et la rue Saint-Eleuthère vont sortir de terre, cent-dix maisons et six tours de six étages abritant près de cent cinquante appartements avec garages en sous-sol. La "résidence Marcel Carbonnelle" est née. Les derniers appartements seront livrés en 1975.

A la même époque, entre cette nouvelle résidence et le chemin des Peupliers, on construisit la résidence Beau-Séjour, celle des Peupliers et du Vert Bois, si les logements du Vert Bocage et de la résidence Carbonnelle étaient loués, les derniers construits étaient voués à la vente. Les travaux furent aussi terminés au milieu de l'année 1975. Les terrains libres situés entre ces trois pôles furent acquis par des particuliers qui y construisirent leurs villas. 

1950-1975, il a fallu moins de vingt-cinq années pour transformer cette verte campagne en une zone urbaine aux portes de la ville. Plus d'un millier de familles trouva ainsi à se loger et comme la population était relativement jeune, non seulement on tripla la population scolaire de l'école Saint-Michel qui fut totalement transformée mais l'administration communale construisit également une école communale répartie sur deux sites, à la résidence Carbonnelle et au Beau-Séjour.

Entre le centre Saint-Paul et la résidence Carbonnelle se dresse encore actuellement la seule industrie, la biscuiterie Desobry. Dans l'avenue Minjean, on découvre une salle omnisport et des terrains de tennis, "le Skill", héritage d'un couple dévoué au volley-ball à Tournai, Mr et Mme Charles Vivier, aujourd'hui décédés, qui la firent construire dans les années septante. 

L'absence d'un brassage de population.

Ce vaste ensemble immobilier est né avec le développement de l'individualisation des loisirs mais aussi avec celui des techniques de communication (télévision, vidéo, internet...), et là réside peut-être l'explication d'une vie associative beaucoup plus limitée que dans des quartiers comme le Maroc et Saint-Piat. Il y a bien eu des tentatives pour rassembler les habitants par des fêtes de quartier et même par la création du géant Marcel Carbonnelle qui se voulait le symbole de cette nouvelle entité mais tout cela a fait long feu. Même l'annuelle Fête des Voisins ne parvient pas à jouer le rôle qu'on veut lui attribuer. Le seul rendez-vous incontournable désormais est le grand Marché aux Puces organisé chaque année en mai au centre Saint-Paul !

Le terrain de football "Prior" créé dans les années cinquante a vu défiler les équipes corporatives, les équipes d'âge du Racing et même le Football Club Vert Bocage. La crise est venue et les clubs ont mis la clé sous le paillasson, tout cela aussi a, peu à peu, disparu et la saine pratique sportive ne semble même plus intéresser une jeunesse désorientée.

En 2013, beaucoup de primo-arrivants ont quitté ce monde, d'autres ont préféré quitter leur logement pour une maison d'accueil pour personnes âgées, on a assisté à un renouvellement assez rapide de la population, toutes ces raisons n'ont pas permis d'enraciner les habitants et expliquent probablement que, contrairement à ce qui se passe en ville, le quartier ne semble pas posséder une âme. La baisse de la pratique religieuse et la suppression de nombreux offices ont eu pour résultat de clairsemer les rangs des fidèles qui fréquentent l'église paroissiale. Les propriétaires de la ferme Lagache où il était facile de se procurer du lait, des oeufs ou des pommes de terre ont vendu leurs bâtiments.

Un autre phénomène récent est l'arrivée de nombreux couples français, ceux-ci achètent en priorité les imposantes propriétés cédées par ceux qui souvent les avaient fait construire. Malheureusement, il faut bien constater que ces nouveaux arrivants ne se mêlent pas aux autres.  Ils résident là, presqu'en autarcie. 

Du faubourg de Maire à la chaussée de Lille, mon quartier ressemble à une île, un microcosme, une vaste étendue sur laquelle se révèlent les affres de notre société actuelle, les paradoxes foisonnent dans cet ensemble hétéroclite, créé peut-être un peu trop rapidement ou artificiellement car il y a moins de cent cinquante ans, il n'y avait, ici, que des prairies et des champs. 

(sources : "les enceintes de Tournai, des origines au XIXe siècle", publication extraordinaire de la Société Royale d'Histoire et d'Archéologie paru en 1985 à l'occasion de l'exposition qui s'est tenue en la Halle-aux-Draps du 13 avril au 5 mai - "Il était une fois le Vert Bocage", article paru dans le journal le Nord-Eclair en 1996 - "mémoires du faubourg de Lille" ouvrage écrit par les habitants du quartier en collaboration avec les Ecrivains Publics, paru en septembre 2012 - recherches personnelles).


(S.T. Juillet 2013) 

 

Commentaires

Bonsoir Serge,
Merci pour ce billet très complet.
J'en sais un peu plus de ta jolie région.
J'habite dans une des 19 communes de Bruxelles, avant ce n'était aussi que des champs et plein de verdure, il y en a encore beaucoup, je ne suis pas en ville, mais dans une commune très verte, mais mon mari se souvient, où nous habitons, il n'y avait rien, c'est partout pareil.
Je te souhaite une bonne semaine, mes amitiés.

Écrit par : Mousse | 01/07/2013

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Merci beaucoup pour ces informations, j'habite à la rue du logis :D
Il est vrai que les habitants du Vert-Bocage ne forment pas du tout une "famille" ce qui est dommage...
Bonne journée à vous :)

Écrit par : Aurore | 19/10/2013

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