13 juin
2013

Tournai : Roméo Dumoulin, témoin du quotidien

Parmi les artistes tournaisiens, il en est un qui n'a pas toujours eu la place qu'il mériterait, Roméo Dumoulin, peintre, illustrateur et graveur nous a légué un grand nombre d'oeuvres représentatives d'une époque aujourd'hui révolue. Pour mieux le connaître, nous allons tenter de dresser de lui un portrait le plus complet possible.

Sa jeunesse à l'ombre des cinq clochers

Fils de Léopold, compagnon-imprimeur, et de son épouse Elise Bocquet, Roméo Dumoulin est né le 18 mars 1883, à la rue Roc Saint-Nicaise. Après les études primaires, probablement influencé par son père, il s'orientera vers une profession artistique et deviendra apprenti à la Lithographie Saint-Augustin, dont les locaux étaient situés à l'angle du boulevard Léopold et de la rue Saint-Eleuthère. Sa jeunesse sera marquée par la mort de sa mère. 

C'est à cette époque qu'il se découvrit un don certain pour le dessin qu'il allait développer en suivant les cours de l'école Saint-Luc, particulièrement en chromo-lithographie, tandis qu'une autre passion, celle de la musique, l'amènera à suivre les cours de l'académie de Musique de Tournai où il obtint, en 1905, un premier prix de violon. Il mit cette passion pour la musique au service de la "philharmonie Saint-Joseph" constituée d'ouvriers de l'imprimerie Saint-Jean l'Evangéliste et de la lithographie Saint-Augustin. Son père décède alors qu'il n'a pas encore vingt-cinq ans. Il quitte Tournai pour Cambrai et complète sa formation à l'académie des Beaux-Arts.

En 1909, il s'installe définitivement à Bruxelles. Là, il continue à travailler dans l'imprimerie commerciale et artistique mais élabore pour lui-même une oeuvre picturale et graphique qu'il présentera lors d'une première exposition organisée dans la capitale belge en 1918. 

L'artiste vu par ses contemporains.

Un de ses amis d'enfance, Armand Delvigne, dresse de lui un portrait précis :

"Sous des cheveux sombres, abondants et souples, un large front haut, clair d'intelligence et de volonté réfléchie. Sourcils épais et droits, volontaires aussi, et dans leur ombre, des yeux vifs, pénétrants, adoucis cependant par le pli large de la paupière inférieure, comme pour tempérer d'indulgence le regard posé droit sur la vie, les êtres et les choses, et qui les scrute avec la sûreté du scalpel. La courbe du visage se resserre vers la base. Le nez charnu, la lèvre inférieure épaisse, le menton haut et rond qui lui font avec la ligne nette du front, un profil beethovien, mettant dans son visage le double signe de la sensualité et de la bonté. Et pour compléter ce masque curieux, le rendre en tous points semblable à l'oeuvre, à l'âme de l'artiste, il y a cette imperceptible ironie de la bouche et ce pli de la joue droite comme un demi-sourire fait d'ironie encore, mais aussi de pitié, de douceur, d'indulgence compréhensive. Le teint est mat, la carnation claire va pourtant s'empourprer. Parlez-lui de son foyer, de sa femme, de ses enfants, parlez-lui de son art, de l'Art et des artistes, parlez-lui des vrais Maîtres, de ses aînés, de ses émules, il vous dira, avec feu, ses affections, ses sympathies, ses admirations". 

Ce long portrait permet de mieux cerner l'oeuvre de l'artiste. Remportant un considérable succès pour sa première apparition dans le monde de la peinture, il exposera par la suite à Anvers, Bruxelles, Charleroi, Liège, Cambrai, Lille, Paris, sans oublier Tournai, sa ville natale, qui occupe une place toute particulière dans son coeur. 

De lui, Walter Ravez, fondateur et premier conservateur du Musée de Floklore de Tournai, déclarait :

"Roméo Dumoulin avait quitté sa ville natale depuis sa jeunesse, mais il était resté Tournaisien de coeur et de caractère. Il y avait laissé de la famille et de nombreux amis avec lesquels il aimait à s'entretenir au cours de brèves échappées qu'il faisait dans la cité des "Cheoncq clotiers". Il éprouvait un réconfort à se plonger dans l'atmosphère de nos vieux quartiers, à circuler dans les ruelles qui lui rappelaient son enfance, à émailler sa conversation pétillante de souvenirs ou de bons mots du terroir. C'était une nature ouverte, optimiste, spontanée et toute sa peinture était imprégnée de cet esprit caustique, de cette fine ironie qui marquaient généralement l'expression de sa pensée (...). Les tableaux de kermesses, scènes villageoises, intérieurs d'églises, processions, cortèges n'avaient besoin d'aucun commentaire et parlaient un langage vivant. Chaque détail était une trouvaille et avait sa justification".

Son oeuvre.  

Roméo Dumoulin nous a apporté, au travers de son héritage, de multiples témoignages sur la vie de son époque. Il décrit avec humour mais sans jamais tomber dans la caricature, des scènes vivantes et vraies. Ainsi dans "Ite missa est", on voit le bon vieux curé tourné vers les fidèles, dont certains semblent quitter presque rapidement l'église, comme heureux d'entendre ces paroles qui les libèrent tandis que d'autres poursuivent un moment de recueillement. Dans "L'école en promenade", une dizaine de jeunes enfants précèdent toujours un bon gros prêtre, homme prudent car il s'appuie sur un parapluie. Un autre tableau, représente un épicier, sa femme et ses enfants occupés à se faire photographier sur le seuil d'entrée du magasin, sous le regard curieux ou goguenard de voisins et d'enfants, sur la vitrine du magasin, on peut lire "A. Ricot, épicier". On pourrait aussi parler de ces scènes populaires comme "Le mât de cocagne" ou encore "En ballon" où on distingue, lors d'une fête, à partir d'un ballon qui survole une place de village et le clocher de son église, une multitude de personnes, le nez en l'air, l'air admiratif.

"Communion à Wezembeek", "Couvent à Woluwé", "Berseel", "L'église Saint-Nicolas", "Soir à Stockel", entre autres, nous racontent son existence à Bruxelles tandis que "Morlaix", "Dinan en Bretagne", "Marché en Bretagne", "Au port de Camaret"... décrivent probablement un séjour effectué par le peintre dans cette région de France.  

Roméo Dumoulin nous a aussi laissé de nombreux dessins au crayon ou aquarelles représentant notre ville à son époque : "le Vieux Marché au Beurre", "La place de Lille et l'église Sainte-Marguerite", "L'heure de l'office à Saint-Brice"...

Ses portraits nous font faire connaissance avec "Mademoiselle Agnès", "Maître Demarcy", "Un vieillard de face ou de profil" ou encore "Le centenaire", "Le sonneur", "L'officiant", "L'aveugle"...

Beaucoup ignorent qu'il fut aussi l'illustrateur du livre de Claude Tillier, "Mon oncle Benjamin" paru en 1932 aux Editions du Nord. On désignait alors les illustrations sous les vocables de planches et vignettes, on ne parlait pas encore à l'époque de la Bande Dessinée.

De toutes les oeuvres, celle que j'apprécie le plus s'intitule "Enterrement en Flandre", une gravure sur bois montrant un groupe de personnes courbées, luttant contre la bise, traversant les champs enneigés pour se rendre dans un village à l'occasion de funérailles. 

Roméo Dumoulin vécut dans une maison de l'avenue Grandchamps à Stockel, c'est là qu'il mourut le 20 juillet 1944, quelques semaines avant la libération de la capitale. Un drame avait assombri les dernières années de sa vie, en mai 1940, une rétrospective de son oeuvre organisée à Amsterdam fut complètement anéantie lors des bombardements de la ville.

L'hommage de sa ville natale

Celui dont Camille Libotte avait dit : "ses conceptions trahissent son origine tournaisienne, on y découvre sa verve wallonne dans laquelle revit l'imagination de Rabelais", allait rester dans le souvenir des Tournaisiens puisqu'en 1951, l'Administration Communale a donné son nom à une rue du populaire quartier du Maroc, endroit bien choisi, lieu qui aurait pu servir de décor à bon nombre de ses oeuvres avec sa ducasse, son jeu de balle pelote, ses habitants conversant sur le pas de la porte aux soirs d'été, ses enfants jouant aux billes ou avec un ballon...

La toile "En ballon" et la gravure en couleur "La procession sur le pont" font partie des collections du Musée des Beaux Arts de Tournai, d'autres (dont celle de l'épicier) ont été exposées au Château de Trazegnies, des hommages lui ont été rendu en 1946 par une exposition qui s'est tenue au Cercle Artistique et par une autre organisée au printemps de l'année 1985 au Musée des Beaux-Arts de Tournai.

Dans le courant des années quatre-vingts, il fut le sujet d'une conférence de Serge le Bailly de Tilleghem, alors conservateur du musée des Beaux-Arts, donnée dans la salle des Colibris à Kain, dans le cadre du cycle de conférences "Tournai, Au Fil du Temps" organisé en faveur d'une institution pour jeunes handicapés. Le titre était évocateur : " Roméo Dumoulin, un Tournaisien méconnu".  

Relevons encore que le 26 juin 2010, dans le cadre de la 1ère édition de la "Rue Euraphis", le quartier Sainte-Marguerite a servi de cadre à une mise en scène des "Passeurs de Rêves". En costumes d'époque, une centaine de comédiens, de musiciens, de guides et d'habitants ont ainsi redonné vie à l'oeuvre de Roméo Dumoulin, tout au long de cette journée, on a vu s'animer un monde de petites gens, de petits métiers, de bons vieux prêtres et de jeunes galopins battant le pavé d'un des plus typiques endroits de la cité des cinq clochers, des personnages qui peuplent les tableaux de ce grand peintre, un peu oublié ou parfois snobé par les "connaisseurs" !

 

(sources : "Biographies Tournaisiennes des XIXe et XXe siècle" de Gaston lefebvre, ouvrage publié en 1990 par la Société d'Archéologie industrielle de Tournai - "Roméo Dumoulin 1883-1944", plaquette réalisée par Serge le Bailly de Tilleghem à l'occasion de l'exposition du 17 avril au 17 juin 1985 - presse locale).

17:32 Écrit par l'Optimiste dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tournai, romée dumoulin, peintre |

Commentaires

Je n'en avais jamais entendu parler. Bonne soirée Serge.

Écrit par : Un petit Belge | 13/06/2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.