05 juin
2013

Tournai : la place de Lille, en pleine mutation.

Comme cela a été réalisé pour la Grand'Place dernièrement, découvrons ce lieu qui lui est distant d'à peine quelques centaines de mètres, la place de Lille.

Grâce à la rénovation des années nonante et aux chantiers en cours ou programmés, celle-ci va, dans les années à venir, présenter un tout nouveau visage, plus en rapport avec sa fonction d'entrée de ville pour les visiteurs venant de la métropole française dont elle porte le nom. 

D'aspect triangulaire, elle possède en son centre, le "Monument aux Français", oeuvre de Constant Sonneville, édifié en 1897, qu'un grand nombre de Tournaisiens désigne par l'appellation de "colonne française". Celle-ci est, en effet, surmontée d'une déesse, le regard tourné vers la France distante d'à peine dix kilomètres, une palme à la main comme dans un geste de salut. Elle fut construite en hommage aux soldats français partis, en 1832, combattre les troupes hollandaises à Anvers afin de protéger la naissante Belgique.

Un peu d'histoire.  

Du Marché aux Vaches à la place de Lille. 

Si l'historien Hoverlant lui a conféré, dans ses écrits, le nom de "placette Saint-Mard" en raison de la présence de cette abbaye à laquelle Louis XIV avait donné l'église Sainte-Marguerite, le presbytère et des dépendances, en compensation de la maison démolie lors de la construction de l'esplanade de la citadelle, aucun écrit ne semble conforter cette dénomination.

Déjà au XIIIe siècle, elle portait le nom de "Market as Vaques" qui évoluera en "Marché aux Vaches", lieu où était organisé le marché au bétail de la cité. Lorsque celui-ci s'établira à la rue Perdue, sur ordonnance des Consaux du 9 juin 1587, la lieu prendra le nom de "Vieux Marché aux Bêtes" ou de "Vieux Marché aux Vaches".

Bozière nous enseigne que la peste qui ravagea une grande partie de l'Europe, en 1400, toucha également Tournai et prit probablement naissance, au-delà de la porte Coquerielle, avant de se répandre en ville par le Marché aux Vaches. A l'époque, cette place où on vendait le bétail n'avait pas bonne réputation, c'était un lieu où l'hygiène n'était certainement pas de première qualité, une place couverte de paille où flottaient des effluves malodorantes. 

En l'an 1404, la ville fut, presque totalement, envahie par une montée des eaux, trois quartiers restèrent à l'abri de l'inondation, Saint-Quentin, Saint-Nicaise et Sainte-Marguerite.

Bozière évoque également un fait un peu moins connu. En l'an 1457, le clergé tournaisien se rendit en procession à la porte Kokerielle (ou Coquerielle) afin d'accueillir les reliques, amenées par le clergé de Seclin, du premier évangélisateur de la cité des cinq clochers : Saint-Piat. Celles-ci furent exposées à la vénération des fidèles. 

En l'an 1485, la porte Coquerielle et le Marché aux Vaches furent le point d'entrée en ville du Duc et de la Duchesse de Bourgogne, accompagnés de leur fille et de la Duchesse de Nevers. Le but de cette visite était la signature d'un traité avec les députés de Gand. Les villes flamandes s'étaient soulevées contre l'autorité de Maximilien qui assurait la régence de son fils Philippe le Beau depuis la mort de Marie de Bourgogne, victime d'une chute de cheval, en forêt de Winnendale, près de Bruges.

Lors du siège de Tournai, en 1667, le roi Louis XIV pénétra lui aussi en ville par cette même porte. C'est sur le Marché aux Vaques, richement décoré pour la circonstance, que lui furent remises les clés de la cité par les magistrats. On dit qu'un conseiller pensionnaire du nom de Bargibant s'adressa au roi de France en ces mots : "Sire, cette ville dont vous prenez possession est la fille aînée des rois de France, elle bénit l'heureux jours, où elle se voit rentrer dans le sein paternel, après la douleur d'une séparation de cent quarante-six ans". 

Mentionnons également la venue en juillet 1765, de Paul Colindre, général des Capucins. Modestement monté sur un âne, il fut lui aussi accueilli sur le Marché aux Vaches et se rendit à l'Hôtel de Ville où il refusa de s'asseoir sur le fauteuil qui lui avait été réservé par les édiles, préférant un simple tabouret.

Dans son ouvrage, "Tournai, Ancien et Moderne" paru en 1864, Bozière ne mentionne pas une seule fois l'appellation de "Place de Lille". Tout au plus signale-t-il que le prolongement du Marché aux Vaches vers la rue Perdue a pris le nom de rue Dorée (orthographiée aujourd'hui Dorez), il émet la supposition que ce nom provient d'un patronyme d'une famille qui y habitait jadis. Le nom de cette rue apparaît déjà dans un acte de vente d'immeuble en 1599.

Au moment de la parution de son ouvrage, le démantèlement de l'enceinte tournaisienne avait été décidé. Le 26 février 1863, le Ministre de la Guerre avait répondu à une interpellation de Barthélémy Dumortier (voir l'article que avons consacré à cet homme politique tournaisien) que les fortifications de la ville de Tournay étaient condamnées et que leur démolition serait entamée dans le courant de l'année. 

En août 1863, les premiers remparts tombèrent à hauteur de la porte de Valenciennes. En décembre 1864, l'entrepreneur Sénacq de Tournai était déclaré adjudicataire pour la somme de 12.500 francs des travaux de démolition des Portes de Lille et des Sept-Fontaines et du redressement des routes de Lille et de Courtrai dans la traversée des fortifications. Au début du mois de février 1865, on procèda à l'enlèvement des terres qui se trouvaient au-dessus de la porte de Lille, on démolit ensuite le massif et on élimina le bastion afin d'y construire le nouveau pavé qui devait relier la place de Lille (encore souvent repris sous le nom d'Ancien Marché aux Vaches) à la nouvelle chaussée. En 1878, on édifia, à l'angle de la chaussée de Lille, l'école communale n°3 (connue par des générations de Tournaisiens l'ayant fréquentée sous le nom d'école de l'Porte d'Lille).

Comme un phare.

Comme un phare indique les récifs aux marins, l'église Sainte-Marguerite a, au travers du temps, renseigné aux visiteurs une des entrées principales de la cité. Construite entre 1349 et 1363, elle a traversé les siècles, résisté aux envahisseurs, aux incendies, aux iconoclastes, aux guerres avant de s'avouer vaincue lors d'une restructuration du doyenné de Tournai intervenue dans le courant des années soixante. Fermée au culte en 1965, elle a connu un lent déclin, une insidieuse dégradation. Le 13 janvier 1967, lors de fortes gelées, des pierres soutenant la corniche se sont détachées pour s'écraser sur le trottoir, sans faire heureusement de victime. Abandonnée aux pigeons de clochers, elle a servi d'entrepôt afin de stocker des éléments de la Grande Procession.  En 1971, il y eut même un projet de démolition de la nef et de restauration du clocher et du portail. A chaque tempête, le toit perdait quelques ardoises supplémentaires mettant à nu une charpente rapidement rongée par l'humidité. Ce n'est qu'en 1998 que son porche classé sera restauré. Elle a, une dernière fois, ouvert ses portes au public, en octobre 1995, pour une exposition de photos et de souvenirs du quartiers à l'occasion de l'inauguration de la place de Lille rénovée. Pendant des années, on lui attribuera diverses destinations finalement toutes aussi fantaisistes les unes que les autres.

Un lifting réussi

A l'image de sa consoeur, la Grand'Place, la place de Lille s'est longtemps présentée sous la forme d'un giratoire pavé autour d'un parking central constitué autour du monument aux Français. C'est en avril 1995 que débutèrent d'importants travaux de rénovation décidés par l'administration communale et son bourgmestre Roger Delcroix qui souhaitait créer une liaison touristique entre la Porte de Lille et les quais. C'est là que fut testée, pour la première fois, la solution des pavés sciés utilisée un an plus tard sur le forum tournaisien. Fini le grand giratoire, on opta pour une liaison directe, à double sens de circulation, entre le boulevard et la rue Dorez. Le monument est désormais le centre d'un vaste piétonnier pas toujours respecté par des automobilistes en quête de stationnement. Une liaison secondaire à sens unique a été réalisée entre l'angle de la rue des Bouchers Saint-Jacques et le haut de la rue des Carmes, elle donne accès à une quinzaine de places de parking. Hélas, oubliant, souvent volontairement, l'interdiction qui est faite de tourner à gauche en haut de la rue des Carmes, de nombreux automobilistes s'évertuent, aux heures de sortie d'école, à la prendre à contre-sens.

Quelques chiffres concernant la restauration

Les travaux furent terminés en octobre 1995. L'ensemble de la rénovation avait coûté 66 millions de francs (163.610 euros), ce montant prenait également en charge la restauration du monument car, on avait constaté qu'au fil du temps, l'eau avait désolidarisé les bas-reliefs entourant la colonne provoquant la déchirure des points d'ancrage. Le nombre de pavés sciés posés sur l'entièreté de la surface (en ce compris les trottoirs de la rue Dorez et le parvis de la place Roger de la Pasture) est de 220.000. Trente mille heures de travail ont été nécessaires pour mener à bien ce chantier. 

Tous les samedis matin, la place se transforme en un vaste jardin multicolore grâce à la tenue de l'hebdomadaire marché aux fleurs et aux légumes "bio".

Une rapide dégradation

Rapidement, comme c'est le cas sur la Grand'Place, on a constaté que les pavés sciés ne résistaient pas au passage des véhicules et particulièrement à celui des lourds camions de livraison ou des maraîchers du samedi. A peine une quinzaine d'années après son inauguration, il a fallu "relooker" l'allée latérale menant au parking en remplaçant les pavés sciés descellés par de vrais et profonds pavés, quand aux protections de l'espace piétonnier, elles ont été rapidement détériorées par des automobilistes indélicats. Le nouvel éclairage réalisé pour mettre en valeur le monument mériterait, lui aussi, d'être réparé ! 

La place de Lille aujourd'hui.

Depuis les années cinquante, l'endroit a bien changé, on a vu disparaître le garage tenu par Jules Luc qui se trouvait à l'emplacement de l'actuelle chocolaterie, les bureaux de la Compagnie du Gaz ont été remplacés, quelque temps plus tard, par un restaurant et un disco-bar, trois salons de coiffure ont fermé leur porte, dont celui situé dans la plus petite maison de Tournai adossée à l'église Sainte-Marguerite et celui qui se trouvait à l'angle de la rue des Carmes et de la rue Blandinoise transformé en lavoir automatique. Après la seconde guerre mondiale durant laquelle la population avait connu les privations, prolonger la vie d'une paire de chaussures par la pose de nouvelles semelles ou de nouveaux talons était courant, par la suite, avec l'apparition de chaussures moins onéreuses, les deux cordonniers installés sur la place, Louis Ducoulombier et Georges Degobert, ayant atteint l'âge de la retraite, fermèrent définitivement leurs magasins. Le bâtiment occupé par une boulangerie situé à l'angle de la rue As-Pois est devenu un cabinet dentaire mais a conservé les cartouches représentant les scènes de la confection du pain, une station service a été transformée en magasin d'alimentation générale et la propriété du prince de la Tour d'Auvergne accueille désormais des séminaires et des réunions. L'immeuble attenant est devenu "La Maison des Notaires". Les bureaux d'une mutualité ont laissé la place à un restaurant. 

La place de Lille est restée un endroit où le commerce est roi, on y trouve désormais de nombreux restaurants dont un des meilleurs grecs de Tournai, des cafés, des friteries, des sandwicheries (proximité des écoles oblige), une boulangerie, une épicerie, une chocolaterie et une véritable institution, la librairie Lenglez, déjà tenue, au 1er janvier 1950, par Paul Lenglez et son épouse, activité qui a été poursuivie par leur fils Jean Paul et son épouse Claire et désormais par le petit-fils Jean Yves et son épouse. La famille Lenglez est bien connue dans le monde des arts circassiens puisque Jean Paul fut un des membres fondateurs et une des chevilles ouvrières du festival mondial de cirque amateur "La Piste aux Espoirs" (voir les articles consacrés à celle-ci) tandis que Jean Yves participe désormais à l'organisation de la "Grande Fête du Cirque de Tournai" qui se déroule, chaque année, en novembre. 

La place de Lille du futur. 

L'Hôtel à l'enseigne des "Armes de Tournai" a fermé ses portes, il y a déjà quelques années, le bâtiment est en cours de rénovation et abritera prochainement des appartements. A l'arrière, on construit un vaste parking sur deux niveaux qui sera accessible par la place et débouchera dans la rue As-Pois. Le projet le plus spectaculaire démarrera probablement à la fin de cette année, la restauration de l'église Sainte-Marguerite en appartements de standing dont un bénéficiera d'une vue panoramique sur la cité des cinq clochers, le rez-de-chassée étant un espace à vocation culturelle. On nous promet que le bâtiment conservera néanmoins son aspect primitif et même le grand vitrail sera restauré et intégré à la façade sud de l'édifice. 

Situé à deux pas des parkings de la plaine des Manoeuvres ou de l'Esplanade du Conseil de l'Europe, voisine de la Maison de la Culture et de la Maison des Sports, la place de Lille est une sorte d'excellente mise en bouche offerte à ceux qui souhaitent visiter de la cité des cinq clochers.

 

 (sources : "Tournai, Ancien et Moderne" de Bozière, ouvrage paru en 1864 - articles de la presse locale consacrés à la rénovation de la place de Lille - article "Sainte-Marguerite, côté pile, côtéface" paru dans le Nord-Eclair du mardi 12 mars 1996 - étude du professeur Robert Sevrin parue dans les Publications Extraordinaires de la Société Royale d'Historie et d'Archéologie de Tournai consacré aux "Enceintes de Tournai des origines au XIXe siècle", ouvrage paru en 1985 - recherches personnelles).

Commentaires

Je ne connaissais rien de l'histoire de cette place à part la colonne. Merci pour cet article très intéressant et bonne soirée.

Écrit par : Un petit Belge | 05/06/2013

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