03 juin
2013

Tournai : Ce jour-là, le 9 janvier 1995

La disparition d'un géant.

La date du lundi 9 janvier 1995 restera gravée à jamais dans le coeur des archers tournaisiens, c'est, en effet, ce jour-là qu'un entrepreneur d'Harelbeke entama une bien triste mission : la démolition de la tour abritant la perche du café le Picotin dans le quartier Saint-Jacques. 

Sa naissance. 

La tour avait été construite soixante années plus tôt, elle représentait le cadeau offert par la brasserie de l'Aigle aux archers tournaisiens qui fréquentaient le café du Picotin situé au n° 27 de la rue Saint-Jacques, un ancien relais des postes devenu une taverne réputée au début du vingtième siècle. 

Avec ses trente mètres de hauteur, l'édifice, en bois recouvert d'ardoises et dont le sommet était percé de fenêtres destinées à éclairer le haut de la perche, fut pendant six décennies un élément visuel immanquable du paysage de ce quartier, faisant songer à un moulin à vent auquel on n'aurait oublié de mettre les ailes. Travaillant alors sur le quai Dumon, de la fenêtre de mon bureau, je voyais, chaque jour, ce géant dressé fièrement semblant rivaliser avec le clocher de l'église Saint-Jacques, son presque voisin. 

Certains lecteurs se demanderont peut-être à quoi pouvait servir cet élément du patrimoine de la cité des cinq clochers. Avec le jeu de boules, le jeu de fer, le tir à l'arbalète et d'autres encore, le tir à l'arc est une discipline qui s'inscrit dans le registre des jeux populaires tournaisiens. Il est l'héritier de la Confrérie du Serment de Saint-Sébastien qui existait dans la cité au XIVe siècle. Il peut être horizontal et viser une cible bien souvent en paille (le pallier) mais aussi vertical. Il se pratique alors au pied d'une perche dont la hauteur varie de 28 à 33 mètres, terminée par une série de verges, appelées "vergillons", disposées soit en pyramide, soit en herse. Sur celles-ci sont posés un coq, des poules, des cannes ou cailles et des petits oiseaux guetteurs. Il est évident qu'un maximum de points est attribué lorsqu'on parvient à décrocher le coq situé au sommet. Il va sans dire également que les flèches utilisées pour ce tir sont terminées par un solide "maquet" (par opposition au tir sur un cible dont les flèches se terminent par une pointe en métal ou en corne) et sont tirées par un arc développant une puissance d'environ quarante kilos. 

Ainsi, à partir de 1934, le rendez-vous du Picotin devint incontournable pour les sociétés tournaisiennes comptant chacune plusieurs dizaines de membres. L'été, on se donnait rendez-vous au pied des multiples perches de plein air, dont une des dernières a subsisté à Tournai, au boulevard du roi Albert, sur le terrain de la citadelle, mais l'hiver, tout le monde rejoignait le quartier Saint-Jacques et sa perche couverte.

Le temps a passé et a fait son oeuvre, la brasserie de l'Aigle a été reprise par la Grande Brasserie du Lion dont les installations s'élevaient sur le quai des Salines, à deux pas du Picotin. Comme elle-même était une filiale de la Brasserie de Haacht, c'est tout naturellement cette dernière qui est devenue propriétaire des cafés lui appartenant lors de sa cessation d'activité. 

Chaque hiver pourtant, une dizaine de tirs de sociétés et une quinzaine de tirs publics y étaient encore organisés, la perche connaissant une activité fébrile d'octobre à début mars et lors des Tournaisiades, ces véritables "Olympiades des jeux tournaisiens". Seule ombre au tableau, les archers n'étaient plus que quelques dizaines !

Sa mise à mort.

Haacht, c'est bien loin de Tournai, les dirigeants de cette brasserie située en Flandres n'ont probablement jamais entendu parler du folklore tournaisien et ils n'ont cure de son petit patrimoine. Le café du Picotin n'est probablement qu'un petit point sur la carte de Belgique où devaient être renseignées leurs propriétés. Tant est si bien que la tour ne fut jamais entretenue, elle resta toute son existence dans l'état de sa construction. Le défaut d'entretien se fit cruellement ressentir lors des deux tempêtes que connut la cité des cinq clochers dans le courant de l'année 1990. Les vents violents arrachèrent des ardoises et mirent à nu, par endroits, la carcasse de bois du géant déjà moribond. Les châssis, à son sommet, étaient pourris et l'humidité commençait à réaliser sa besogne destructrice à l'intérieur même de la tour.

A la brasserie de Haacht, les responsables, mis au courant de sa dégradation décidèrent tout simplement de la faire détruire. Pour justifier cette décision, ils évoquèrent que l'édifice était désarticulé sous l'effet du pourrissement de la structure en bois, le sommet oscillant de près d'un mètre lors de fortes rafales de vent. 

Informée des intentions des brasseurs qui furent longtemps défaillants en ce qui concerne l'entretien, l'administration communale de Tournai opposa son véto à cette démolition car, la perche "située dans une zone d'habitat d'intérêt culturel et/ou historique" faisait partie du patrimoine local et méritait, à ce titre, d'être préservée et rénovée. Le permis de démolition fut refusé par la Ville et par son bourgmestre d'alors Roger Delcroix, ardent défenseur du folklore local. Que cela ne tienne, on allait assister à une réédition de la sempiternelle lutte du pot de terre contre le pot de fer. Si, déjà à cette époque, les puissants groupes industriels s'arrogeaient tous les droits et dictaient parfois leur loi aux politiciens, il faut bien observer que, cette fois, le droit civil était de leur côté. Ayant laissé aller trop loin l'état de vétusté, leur responsabilité était largement engagée en cas de chute du bâtiment sur des propriétés voisines ou lors de compétitions. 

La brasserie de Haacht introduisit directement une demande à la Région Wallonne et reçut le feu vert pour la démolition du ministre de l'époque, le dénommé Baudson, peut-être lui aussi peu enclin à défendre un patrimoine qui n'était pas celui de sa région d'origine (le sous-régionalisme politique étant déjà élevé au rang d'institution, un mal wallon qui fait que la région s'est longtemps limitée à Liège, Namur et Charleroi pour le partage du gâteau). 

Ce jour-là, le lundi 9 janvier 1995, le temple tournaisien des Archers, le dernier couvert de la région, tomba sous les coups des démolisseurs, conséquence malheureuse d'une absence de volonté ou pire encore de la mauvaise volonté de ses propriétaires. Les archers n'ont même pas été autorisés à terminer leur saison, à deux mois près. Comme disait le porte-parole de la brasserie de Haacht interrogé par un journaliste : "Non, cela n'a pas été envisagé, nos services compétents ont décidé de la date, c'est tout" !

Voilà comment au sein d'un bureau lointain, on jette bas le patrimoine d'une cité.

Il y a un élément que les propriétaires n'ont jamais divulgué : combien a coûté cette démolition réalisée par une firme spécialisée en démontage de cheminées d'usine, quel fut le coût de l'évacuation des tonnes de gravats, celui de la location des multiples containers qui furent nécessaires. Il fut certainement plus élevé que n'aurait été le prix d'un entretien régulier, comme c'est toujours le cas pour les bâtiments !


(sources : presse locale et notamment un article signé de Jean Pierre Derouck et illustré par les photos de Bernard Libert, paru dans l'édition du 10 janvier 1995 du Nord-Eclair - "Les jeux populaires à Tournai et dans le Tournaisis" plaquette éditée en septembre 1997 à l'occasion des sixièmes Tournaisiades).

S.T. Mai 2013.


 

Les commentaires sont fermés.